Alep sous le feu de la propagande

...par Ivan Rioufol - le 15/12/2016.

 

Journaliste

Université de Nantes

Diplôme d"études approfondies (DEA) de droit maritime et aérien 

 

Au Figaro : Grand chroniqueur et Membre du comité éditorial (depuis 2000)

Rédacteur en chef - informations générales (1995-2000) - Rédacteur en chef adjoint (1992-1994)

Chef de service (1990-1992) - Responsable de la rubrique Confidentiel (1988-1990) - Grand reporter (1985-1987) - Correspondant du Quotidien de Paris (1976-1984), Du Journal du Dimanche, De Forum international, Journaliste à Presse-Océan 

Ouvrages

La Tyrannie de l'impudeur (2000) - La République des faux gentils (2004) - Chroniques d'une résistance (2005) - La fracture identitaire (2007) - Où va la France ? (2008) - Chronique d’une année de crise (2009) - La démocratie d’apparence (ouvrage collectif) (2009) - Allez-y sans nous (ouvrage collectif) (2009) - De l'urgence d'être réactionnaire (2012) - A la recherche du peuple perdu (2011) -  Touche pas à ma France (2014) - Poings sur les i (2015) - La Guerre civile qui vient (2016) - La nouvelle révolution française (2016) -



 

La Tour Eiffel sera éteinte ce mercredi soir, en soutien à Alep. Cependant, la complaisance d’une grande partie des médias occidentaux pour les islamistes qui s’opposent aux forces de Bachar el- Assad à Alep-Est (Syrie) ressemble de plus en plus à une propagande dont al-Qaïda ne peut que tirer bénéfice. Ce matin, se sont les fondamentalistes qui ont, semble-t-il, rompu la trêve accordée par le régime syrien et la Russie et qui prévoyait de laisser les combattants armés quitter la ville assiégée. Six civils auraient été tués par des tirs des "rebelles". Toujours prêt à porter un regard bienveillant sur la cause islamiste, Libération titre en une : "Ci-Gît Alep" sur un fond blanc. En réalité, Alep-Ouest et son million et demi d’habitants, qui vivent sous l’autorité d’Assad, intéresse moins qu’Alep-Est et ses 100 000 habitants constitués de guerriers de l’islam et de civils utilisés pour partie comme boucliers humains, à la manière des stratèges palestiniens de Gaza. Aucun organisme international n’étant dans cette partie dévastée de la ville, les informations sont le plus souvent reprises sans l’élémentaire prudence de la vérification. Tout ne peut être faux dans ce qui est rapporté sur les tragédies qui touchent aussi des femmes et des enfants. Mais faire passer les "rebelles" pour des modérés, voire des victimes, vient rappeler l’obstination de l’Occident à se tromper d’ennemis.

 

Mardi, Bernard Cazeneuve a déclaré devant les députés, en préambule à son discours de politique générale : "Ces atrocités, qui peuvent être constitutives de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, sont accomplies avec un cynisme et une cruauté inouïs". Ces propos visaient François Fillon et sa politique de rapprochement avec Vladimir Poutine. Ce que le nouveau premier ministre ne veut pas entendre, c’est que le président Russe joue, dans ce conflit, le rôle de protecteur de l’Occident à travers sa défense des Chrétiens d’Orient ; une mission qui mobilise également Fillon. Les Chrétiens sont la cible des djihadistes soutenus par la Qatar et l’Arabie saoudite. Ceux-là ont été armés et financés par la France (via al-Nostra) et par les Etats-Unis. La politique en faveur des Frères musulmans, menée par Barack Obama, explique pour une large part l’envergure des affrontements actuels. Les fameux "Casques blancs", salués par la France et présentés un temps comme des humanitaires nobélisables, sont en réalité liés aux djihadistes mobilisés pour le changement de régime. Quant à l’Observatoire syrien des droits de l’homme, qui alimente les agences en informations douteuses, il est uniquement tenu par un opposant au régime, qui vit à Londres…

 


Les États-Unis se rendront-ils à Canossa ?


Les terroristes ont tout brûlé avant de quitter l'est d'Alep


La libération d’Alep

...par l'amiral François Jourdier - le 17/12/2016.

Contre amiral (2°S) 

Ecole navale (1949)

Directeur du Centre d'Essais de la Méditerranée (1981-1986)

Inspection des Armements nucléaires (1978-1980)

Commandant du Bâtiment Atelier Jules Verne (1975-1976)

Etat-major des Forces Françaises du Sud de l'Océan Indien 

     à Madagascar puis à la Réunion (1972-1974)

Commandement du bâtiment de débarquement de chars (BDC) Bidassoa (1968-1969)

Ecole des Applications militaires de l'énergie atomique (1963-1968)

Divers embarquements

Guerre d'Indochine dans les forces fluviales du Sud VietNam (1952-1954)

Ouvrages

La désinformation et le journal Le Monde  (2004) Indochine 1952-1954 - Les Luc Binh - Souvenirs d'un marin du fleuve  (2008)

De Judas à Tartuffe - Lettres au Monde  (2009) 

Distinctions 

Officier de la Légion d'Honneur

Officier de l'Ordre National du Mérite

Croix de guerre des TOE (Théâtre des opérations extérieures)

Chevalier des palmes académiques



L’indignation unanime des médias et des politiques devant la libération d’Alep est quand même étrange ; croyaient-ils sincèrement que les rebelles allaient l’emporter ?

Maintenant on peut espérer un règlement politique de ce conflit qui dure depuis cinq ans ; il est vrai qu’il faudra que Bachar soit à la table des négociations. La durée du conflit et la résilience de l’armée syrienne montrent à l’évidence qu’un bonne part de la population syrienne, probablement une majorité, ne souhaite pas le remplacement du régime alaouite par une prise de pouvoir inéluctable des islamistes,

Remarquons aussi que toutes les informations viennent d’une officine pro-rebelles installée à Londres et qu’il faudrait écouter d’autres récits. Voilà ce qu’écrit un chrétien dans le bulletin de "SOS Chrétiens d’Orient" : "Entre les bombardements des islamistes et les balles de leurs francs tireurs, Alep est devenue un enfer. Même chez eux les Aleppins ne sont pas à l’abri. Le but des islamistes est de frapper les chrétiens en priorité". C’est un témoignage qui en vaut bien un autre.

 

On veut aussi nous faire croire que tous Aleppins des quartiers Est étaient des rebelles alors que la plupart étaient pris en otages.

Cette rébellion qui a débuté par des mouvements d’étudiants et qui a ensuite dégénéré quand les terroristes islamiques venus de l’étranger s’en sont mêlés, aurait été vite matée si une curieuse alliance n’était intervenue aux cotés des rebelles pour renverser le gouvernement légitime de Bachar el Assad.

A côté de la France à la remorque des Américains, on trouve les démocraties exemplaires que sont l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie. Rappelons nous les fortes paroles de notre ministre des Affaires étrangères déclarant que "Bachar ne méritait pas d’être sur terre" et que le Front al Nosra "faisait du bon travail".

Avec ces alliés la France est responsable de la prolongation de cette guerre civile et d’une bonne part des 300 000 morts.

 

Les conséquences de l’élimination de Milosevic, de Saddam Hussein, de Ben Ali et de Kadhafi qui n’ont été que troubles et appauvrissement, n’ont pas servi de leçon et n’ont pas fait comprendre que la démocratie de type occidental n’était ni adaptée ni souhaitée par de nombreux peuples.

Il convient maintenant que la rébellion n’a plus l’espoir de l’emporter - et heureusement - de chercher une issue politique à cette guerre qui a ravagé un pays autrefois en paix et où les minorités, y compris les chrétiens, étaient protégées.

Pour cela il faut commencer par abandonner une politique absurde.

 


Mossoul et Alep

...par le Gal. Jean Salvan - le 18/12/2016.

 

Officier, général de corps d'armée

Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr

Ecole d’Etat-Major 

Ecole supérieure de guerre (ESG)

Commandant la IVème Région militaire

Général de corps d’armée (1988)

Représentant français auprès du Commandement Centre-Europe de l’OTAN (1986-1988) 

Commandant de la 1ère Division blindée (1983-1985)

Commandant du 3ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine

Professeur à l’Ecole supérieure de guerre

Membre correspondant du Muséum d’Histoire Naturelle en 1964

Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées de droit public

Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux (1989-1994) ("Société et Défense") 

Président de l’Union des blessés de la face (les Gueules cassées) (1995-2002)

Ouvrages 

Liban 1978, les Casques bleus de la France (1979) - L’avifaune du Gard et du Vaucluse (1983) -

La paix et la guerre (1992) - Soldat de la guerre, soldat de la paix (2005)

Distinctions

Grand Officier de la Légion d’Honneur

Croix de la Valeur Militaire

Commandeur de l’Ordre du Cèdre du Liban

Croix d’Honneur en or de la Bundeswehr



Dans Le Point du 8 au 14 décembre dernier, Bernard Henry Lévy se félicitait de la façon dont les alliés menaient les combats destinés à libérer Mossoul : les avions occidentaux n’effectueraient que des frappes chirurgicales et les pertes civiles seraient uniquement dues aux tirs des membres de Daech. Plus rien ne peut nous étonner de la part de l’expert qui se réjouissait du démembrement de la Serbie- notre alliée au cours des deux derniers conflits mondiaux, de la libération du Kosovo –en fait livré aux mafias et aux Islamistes- de la fin de Kadhafi, etc...

Cela  dit, pour qui a participé à des combats de rue,  il est évident que la population souffre lors d’une guerre qui se déroule dans une cité, que ce soit Stalingrad en 1942, ou Caen en 1944. Quels que soient l’entraînement et les bons sentiments des soldats, il y a des pertes civiles. Et je dois constater que depuis un mois, nos média n’ont présenté que les combats d’Alep, pas ceux de Mossoul : pourquoi ?  

Personnellement  je me demande comment Bachar el Assad, s’il était réellement rejeté par son peuple, a pu résister à cinq années de désinformation franco-américaine, comment il a pu libérer Alep, comment nos dirigeants ont pu croire que présenter des résolutions à l’ONU pouvait modifier de quelque façon que ce soit les rapports de force en Syrie. Et malheureusement, nos forces n’y font pas le poids.


Alep devait tomber

....par le Gal. François Chauvancy - le 18/12/2016.

Ayant quitté l'institution militaire le 1er octobre 2014 au grade de général de brigade en "deuxième section", j'ai rejoint le groupe privé Démos au sein de la revue d'Etudes qui prépare aux concours de la fonction publique civile et de la fonction militaire. 

Activité nouvelle passionnante, la société est désormais en ordre de bataille avec de nouveaux objectifs et surtout une équipe rénovée, dynamique,loyale et partageant les valeurs nécessaires à ceux qui forment les personnels de la fonction militaire et de la fonction publique.

En parallèle, je suis aussi consultant dans les domaines de la prospective et de l'analyse stratégique, bien sûr de la stratégie d’influence avec une certaine prédilection pour la gestion de crise. 

Ma réflexion s'exprime dans mon blog hebdomadaire depuis 2011 sur le site du Monde et dans plusieurs ouvrages ou publications (Chronique trimestrielle dans le bulletin de l'Association nationale des officiers de carrière en retraite - ANOCR).

J'enseigne les problématiques de défense et d'influence dans plusieurs universités, tout en étant directeur d'études en master 2.

Enfin, je suis président, vice-président ou membre de plusieurs associations patriotiques.



Les indignations se déchaînent après la chute d’Alep. Les mots habituels de la classe médiatico-politique avec leur disproportion entre la réalité et les effets psychologique recherchés auprès de nos opinions publiques ressortent : population fragile à protéger, massacre des civils, aide humanitaire impossible, menace d’une crise humanitaire majeure, des femmes, des enfants, des vieillards tués ou menacés d’être massacrés.

Des manifestations de quelques centaines parfois de quelques milliers de personnes sont mises en exergue avec complaisance mais que représentent-elles à l’aune du nombre de réfugiés ou de déplacés syriens ? Et puis, ne nous voilons pas la face : Alep est-il notre problème ? Assad fait-il partie de nos préoccupations immédiates ?

Alep, devenue ville symbole, était bien dans sa partie rebelle une ville où les populations étaient prises en otage avec une campagne médiatique pour faire des rebelles, presque des démocrates avides de liberté alors qu’ils avaient laissé la place depuis un certain temps à des islamistes radicaux.

De fait, nous n’avons rien à faire d’Alep et les guerres perpétuelles au Moyen-Orient usent notre patience. Elles échappent à notre compréhension. Seules nous concernent la question éventuelle des réfugiés et surtout la menace de l’islamisme radical si cette menace vient à se manifester sur notre territoire national ou contre nos intérêts.

Alep est aussi tombée parce que ceux qui affichaient le soutien à l’insurrection syrienne, pourtant largement récupérée par les mouvements islamistes, n’ont rien fait ou presque. Etaient-ils prêts à faire à guerre à Assad quand cela était possible, donc avant l’intervention de ses alliés ? Prenons l’exemple affligeant d’Obama qui ne cesse de s’excuser en fin de mandat pour ce qu’il n’a pas fait ou voulu faire. Le président Hollande était prêt à intervenir militairement avec les Américains contre l’ennemi désigné, Assad, et avait été laissé seul par ce même président Obama.

De fait, Assad n’étant plus à combattre ouvertement, seuls restaient les groupes djihadistes mélangés à l’ASL qui, par extension, menaçaient la France. Dès lors que l’Occident n’est pas intervenu contre Assad, la Russie et l’Iran ont alors imposé leur choix géopolitique. Ils sont surtout les premiers signes réels de l’effritement progressive sinon inéluctable de l’influence occidentale qui sera de plus en plus battue en brèche au fur et à mesure des crises internationales à venir.

Les conséquences ou enseignements du conflit syrien et de la chute d’Alep, symbole bien médiatisé de la « résistance » à un dictateur, en sont multiples et logiques sur les plans militaire et géopolitique :

1) L’Occident et les Etats-Unis en particulier sont décrédibilisés au Moyen-Orient.

 

2) Dès lors qu’Assad n’a pas été l’objet d’une attaque militaire pour lui faire quitter le pouvoir, la stratégie militaire occidentale s’est limitée à combattre le mouvement « ’état islamique », acceptant de fait qu’Assad reste au pouvoir et que rien ne pourra changer cette situation au moins à court sinon à moyen terme.

 

3) Le conflit syrien a rappelé cruellement aux occidentaux que l’impasse sur des forces armées crédibles, l’absence de volonté des politiques mais aussi des peuples à assumer une guerre, ont laissé la place au recours à la force comme mode d’action acceptable pour résoudre un conflit au XXIe siècle. Ce conflit remet en cause l’ordre international installé au lendemain de la seconde guerre mondiale. Un nouvel ordre international se met en place, plus dur, plus subtil aussi, où les européens en particulier resteront une zone de marché économique à conquérir ou une source de financement de la reconstruction des Etats après une guerre, sinon de financement de la guerre des « autres », sans plus.

 

4) Quand on décide de faire la guerre, on la mène jusqu’à la victoire. C’est ce que montre la bataille d’Alep. La ville devait tomber dès lors que des moyens importants notamment étrangers étaient engagés, l’insurrection étant laissée à elle-même et se confondant avec l’islamisme radical. Même pour des Etats au régime autoritaire comme la Russie ou l’Iran, les coûts humains et financiers imposent une victoire sur l’ennemi à l’issue d’un tel engagement ;

 

5) Militairement parlant, Alep devait aussi tomber pour ne pas devenir un abcès de fixation au Moyen-Orient comme Sarajevo l’a été en Europe notamment dans sa dimension humanitaire qui « perfusait » une population civile mais aussi les combattants. Il faut sortir de cette logique humanitaire à « l’européenne » qui permet à la guerre de durer car nourrir et soigner les populations signifient aider aussi les belligérants qui en bénéficient. Il est possible de faire preuve d’humanité dans une guerre mais l’angélisme n’est plus de rigueur.

Les occidentaux ont pris l’habitude au nom du droit humanitaire de faire durer les conflits et finalement de les « pourrir » dans l’objectif qu’une négociation plus équilibrée s’installerait à terme sous l’égide de la communauté internationale. Ce temps semble révolu et l’ONU, création occidentale qui symbolise cette bonne conscience, en ressort bien affaiblie.

 

5) Critiquer Poutine est facile. Or, la Russie a agi avec pragmatisme et efficacité. Elle a su mettre en place une stratégie efficace s’appuyant sur ce qui peut s’appeler la guerre hybride, mettant en synergie tous les instruments de pouvoir y compris celui de l’information. Grâce à nos faiblesses exploitées avec intelligence, la Russie a retrouvé ainsi une place d’acteur majeur de la communauté internationale, que cela plaise ou non.

Avoir une pensée stratégique, avoir bien étudié les vulnérabilités des occidentaux, européens et américains, si sûrs de leur force morale et de leur capacité de persuasion, disposer de forces armées efficaces après plusieurs années de remontée en puissance, ont montré qu’une stratégie militaire peut exister au XXIe siècle pour affirmer son statut de grande puissance.

 

6) Le prochain test sera sans doute celui de la mer de Chine et l’affrontement possible avec les Etats-Unis. La militarisation des iles, y compris en capacités dites d’autodéfense avec un grand nombre de chasseurs et une défense anti-aérienne forte, prépare le futur théâtre d’engagement entre cette fois une puissance asiatique et une puissance occidentale, comme le Japon et la Russie en 1905.

N’oublions pas que la suprématie occidentale s’appuie sur la domination de l’espace aérien. Que ce soit les Russes en Syrie ou les Chinois en mer de Chine, cet avantage est désormais fortement affaibli et l’aversion occidentale pour le déploiement de forces terrestres, la peur des pertes humaines, mettent désormais les forces occidentales en position défensive, sinon en situation d’afficher un profil bas.

 

Pour conclure, Alep devait donc tomber car tous les facteurs permettant une victoire militaire, donc politique, étaient mis en place. Les insurgés devraient désormais commencer à négocier pour une sortie de crise. Il faut savoir reconnaître sa défaite même si des zones restent sous le contrôle de l’insurrection.

Il est temps aussi pour l’occident de revoir sa stratégie y compris militaire qui ne peut pas se limiter à s’indigner, à donner des « bons » et des « mauvais » points à tel ou tel Etat, y compris par le biais de sanctions économiques.

La faiblesse a un prix. Les règles de fonctionnement des relations internationales ont désormais changé au détriment notamment des européens. Il est temps qu’ils en tirent toutes les conséquences.

 


La guerre tribale d'Alep

...par Alain Chouet - le 18/12/2016.

 

Ancien de la DGSE et spécialiste reconnu

du Moyen-Orient.

Ci dessous la réponse que j'ai faite à un ami ambassadeur français...dans un pays européen qui m'interrogeait sur la situation à Alep à laquelle il me disait ne rien comprendre :

Alain Chouet

 

 

« La sphère politico-médiatique occidentale - et française en particulier - découvre sur le mode lacrymal que la guerre est atroce.....

Elle l'est d'autant plus quand il s'agit d'une guerre civile au sein d'une société féodale aux pratiques médiévales. Dans ce type de société, le pouvoir et le prestige se mesurent à la capacité du suzerain de protéger ses vassaux et de nuire aux vassaux des autres pour mieux atteindre leur suzerain.

Et dans ce type de guerre, l'ennemi doit être anéanti, castré physiquement et moralement, détruit dans son essence "jusqu'à la septième génération" ... 

... Je n'ai aucun doute sur le fait que dans ce conflit, toutes les parties sans aucune exception - à commencer par l'armée du régime et ses milices alliées - ont commis les pires atrocités. Les Occidentaux oublieront les enfants décapités ou crucifiés comme les images d'un djihadiste arrachant le cœur d'un prisonnier pour le dévorer... Ils ont la mémoire courte. Les locaux s'en souviendront longtemps....

 

Je note tout de même au passage que l'OSDH (source unique des médias français...) comptabilise comme "civils" les djihadistes armés de l'opposition qui sont effectivement des civils puisqu'ils ne sont pas "militaires". Cela n'excuse évidemment en rien le reste mais est significatif de la façon dont les choses sont rapportées depuis 5 années .

C'est pour ne pas avoir compris la dimension communautaire et féodale de ce conflit que les Occidentaux (Français en tête comme d'habitude) ont fait tous les mauvais choix et pris toutes les mauvaises décision depuis 2011, en ne faisant qu'aggraver la tragédie humaine de cette guerre.

Il ne s'est jamais agi de "la révolte d'un peuple contre un dictateur" mais de l'exaspération d'une communauté contre une autre. Les Sunnites de Syrie ne demandaient pas la démocratie. Ils voulaient un leader autoritaire qui use de son autorité pour orienter la rente vers eux aux dépens des autres communautés.

C'est bien pourquoi une majorité de la bourgeoisie sunnite a rallié le pouvoir alaouite qui lui a consenti des espaces de prospérité économique parfaitement quantifiables en échange de leur renonciation à des droits politiques parfaitement inquantifiables. Et c'est en grande partie ce qui explique la survie du régime.

Je note au passage que le régime organise depuis deux ans un véritable "nettoyage ethnique" du pays par le biais de la redistribution foncière (comme l'avait fait Hafez dans les années 70).

Le régime est en train de redistribuer les biens immobiliers des émigrés (majoritairement des middle-class sunnites qui avaient les moyens de payer les passeurs vers l'Europe) au profit des sunnites les plus pauvres. Ce faisant, il fidélise les démunis sunnites après avoir fidélisé les bourgeois, il interdit pratiquement le retour des middle class sunnites ce qui fait baisser le poids

relatif de la majorité sunnite dans le pays au profit des minorités qui voient en lui un rempart communautaire (alaouites, chrétiens, druzes, ismaéliens, chiites, etc).

 

Poutine, lui, qui sait parfaitement ce qu'est un système féodal puisqu'il en dirige un, a très bien compris tout cela. Inutile de se fatiguer à combattre Da'esh qui s'est rendu suffisamment

haïssable pour que la planète entière, Occidentaux en tête, s'en occupe.

C'est leur problème, ils l'ont créé, à eux de le résoudre.

                           

Son objectif est le maintien au pouvoir du plus puissant suzerain local dont il entend bien se faire un vassal et faire un exemple pour que tous les potentats de la région aillent chercher protection à Moscou et faire acte d'allégeance.

Cela passe par l'éradication de tous les opposants au régime de Bashar, qu'ils soient ou pas démocrates (espèce rarissime dans le monde arabe) et par la déconfiture spectaculaire et médiatisée des Occidentaux pusillanimes et inconsistants moralisateurs.

Ce n'est pas lui qui a invité Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Bashar sous les ors de la République avant de réclamer leur tête au bout d'une pique....

 

Plus nos responsables politiques pleurnicheront à la télé, plus cela fera ses affaires et plus sera mis en valeur l'impassible sérieux du redoutable Lavrov.

L'appel désespéré à "la diplomatie humanitaire" signe le désastre d'une diplomatie politique et militaire qui a tout raté. Les larmes et l'indignation hystérique des uns et des autres ne font qu'illustrer cet échec.

 

Dans cette affaire, notre diplomatie a été pathétiquement inepte. Sa seule excuse est d'avoir mis en oeuvre une politique décidée par un exécutif inculte, shooté à la moraline idéologique et tenu financièrement en laisse par certaines pétromonarchies.

 

Alain Chouet

 


La diplomatie algérienne se réjouit de la défaite du terrorisme à Alep


«À Alep, sortons enfin des vues manichéennes»

....par Caroline Galactéros - le 19/12/2016.

 

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.



Crédits photo : GEORGE OURFALIAN/AFP

Crédits photo : GEORGE OURFALIAN/AFP

FIGAROVOX/ENTRETIEN - La ville d'Alep a été le lieu d'une bataille sanglante depuis 2012. Pour la géopolitologue Caroline Galactéros, une politique d'équilibre des intérêts entre Washington et Moscou serait la seule manière de sauver la Cité antique et le reste du pays. 

FIGAROVOX. - L'armée syrienne a repris aux rebelles la ville d'Alep, ancienne capitale économique du pays. Comment percevez-vous le traitement médiatique de cette bataille décisive dans le conflit syrien?

Caroline GALACTEROS. - Si vous me pardonnez cette franchise, je le trouve globalement déplorable et surtout dangereux. Par ignorance, goût du sensationnalisme et de la polarisation manichéenne des situations, confiance excessive dans les réseaux sociaux, ou par inclination à relayer la doxa véhiculée par le pouvoir et ses alliés, la plupart des médias se sont engouffrés depuis des mois dans la brèche de la facilité et ont relayé bien des informations parcellaires voire fausses (cf. l'affaire des «Casques Blancs» ou «l'opération OSDH» - source unique elle aussi anglaise, clairement contestable et pourtant devenue la référence depuis cinq ans ). Ils ont en conséquence nourri une interprétation déformée des enjeux et des faits. Bref, l'immense majorité des médias occidentaux s'est fait la caisse de résonnance naïve ou parfois sciemment complice d'une vaste entreprise de désinformation sur la nature des «rebelles», les objectifs réels de la guerre, l'idée même d'une guerre civile ou encore la dimension confessionnelle du conflit de fait secondaire mais montée en épingle, etc...

Comment voyez-vous les événements?

La partie Est de la ville d'Alep a été, dans la douleur et au prix d'une tragédie humaine indéniable, libérée de djihadistes qui s'en étaient emparés dès 2012.

La partie Est de la ville d'Alep a été, dans la douleur et au prix d'une tragédie humaine indéniable, libérée de djihadistes qui s'en étaient emparés dès 2012. La méthode russe de bombardement intensif est évidemment difficilement acceptable au plan humain, au plan des individus. Les forces occidentales notamment françaises, c'est tout à leur honneur, cherchent davantage à éviter des pertes civiles massives. Elles en font malgré tout nécessairement car la précision de ces frappes n'a de «chirurgicale» que le nom. On les appelle alors pudiquement des «bavures» ou des «dommages collatéraux», on les passe sous silence ou on les relaie très peu médiatiquement. Pourquoi? Parce que depuis le début de ce conflit (comme dans bien d'autres d'ailleurs) et notamment depuis l'intervention militaire russe d'octobre 2015, il s'agit de délégitimer voire de criminaliser l'action de Moscou, comme si elle était de nature fondamentalement différente de la nôtre. Or, la différence n'est pas là. Ce sont nos objectifs politiques et militaires qui, malheureusement, sont très différents et c'est d'ailleurs cet écart béant qui, - pour une grande part-, fait durer le conflit et qui fait beaucoup de morts... La polarisation politique délibérée autour d'un «bon» et d'un «mauvais» camp bat son plein. Ce manichéisme est pour moi extrêmement dangereux et renvoie à l'agenda véritable de la Coalition en Syrie aujourd'hui clairement mis en échec par l'intervention de Moscou mais qui est surtout depuis le début, diamétralement opposé à celui de la Russie. En effet, il ne s'agissait pas pour les Etats-Unis, les puissances européennes et les monarchies du Golfe ou la Turquie, de réduire le cancer islamiste sous toutes ses formes - pas seulement celle de Daech, bouc-émissaire spectaculaire -, mais de déstabiliser l'Etat syrien et faire tomber le régime d'Assad coûte que coûte. Il en a coûté effectivement bien des vies innocentes. On a donc crédibilisé dès 2011 les groupes islamistes radicaux issus d'Al-Qaïda pour délégitimer radicalement la résistance du régime syrien (certes brutale et qui au début a volontairement joué sur les islamistes en embuscade pour balayer l'embryon d'opposition démocratique presque immédiatement débordé puis disparu). 

Quid de la responsabilité des rebelles dans la situation humanitaire?

Notre focus systématique sur l'individu escamote la dimension politique et stratégique.

Elle est première. On a passé sous silence les pratiques horrifiantes de ces groupes islamistes (exécutions, tortures, racket, enrôlement des enfants…) pour tenir en otages les populations syriennes - toutes communautés confondues - sous leur coupe afin de se protéger des frappes. Au-delà, le problème de la médiatisation relève de la quadrature du cercle. Il est évident que l'on ne peut que s'indigner en tant qu'humain de ce que subissent les civils dans les guerres car notre focus systématique sur l'individu escamote la dimension politique et stratégique. Et là, on a un problème. Car pour en finir avec les djihadistes d'Alep, il faut pouvoir les séparer de leurs populations-boucliers. Soit par la persuasion, soit par la force. C'est ce qui a fini par arriver lorsqu'enfin ont pu être mis en place (pas grâce aux Etats-Unis) des corridors d'exfiltration des civils et de reddition des derniers djihadistes souhaitant eux-mêmes éviter la mort.

 Parleriez-vous de guerre civile?

Il n'y a pas de guerre civile à proprement parler en Syrie. Il y a une guerre contre tous les Syriens (toutes confessions et communautés confondues) qui est menée de l'extérieur contre ces populations. Les rebelles les retiennent sous leur coupe nous l'avons dit, les rançonnent, menacent les familles de ceux qui voudraient fuir, utilisent écoles et hôpitaux pour s'y retrancher, y disposer leurs snipers et provoquer l'opprobre occidental contre ceux qui n'hésitent pas à les en déloger.

 Bachar al-Assad s'érige depuis longtemps en rempart contre le «terrorisme». Dans quelle mesure s'agit-il là d'un moyen tactique pour écarter l'opposition modérée?

Depuis quatre ans, il n'y a plus un «rebelle modéré» en Syrie.

Bien sûr, cela a été un moyen du régime au tout début de la Guerre, lorsqu'existait un embryon d'opposition modérée. Mais depuis quatre ans, il n'y a plus un «rebelle modéré» en Syrie. C'est une pure utopie voire un mensonge éhonté et délibéré. C'est d'ailleurs tout le problème de la représentativité des interlocuteurs patronnés par les uns ou les autres dans la perspective de négociations. Il faut d'abord vider l'abcès djihadiste et pas seulement reprendre Raqqa à Daech. Puis chercher à favoriser un dialogue inter-Syriens entre personnalités ayant du poids dans la population syrienne et souhaitant une Syrie unitaire, laïque, pluraliste et stable. Et pour tout cela, il faut que Washington et Moscou s'entendent et ne se tirent plus dans les jambes.

 L'arrivée de Donald Trump serait-elle donc une bonne nouvelle pour un tel apaisement?

Précisément l'attitude occidentale en Syrie est tout sauf « morale ».

Oui, en théorie! La pratique est plus triste. Le nouveau Président met en péril les véritables objectifs - notamment énergétiques - de l'Administration sortante, dont l'engouement pour le regime change et les «printemps arabes» devaient servir la mise en œuvre... Trump a dit qu'il souhaitait s'entendre avec Moscou pour combattre un péril commun. C'est une véritable révolution, extraordinairement positive, que nous devrions prendre en compte au lieu de nous en indigner ! Il a choisi un secrétaire d'Etat de grande qualité qui connaît et aime la Russie. De quoi se plaint-on ? Nos critiques, nos doutes pusillanimes sont des enfantillages. A croire que l'on préfère la bonne vieille et stérile Guerre froide qui fait le jeu des pires démons et à coup sûr de nos ennemis qui fouillent les plaies béantes de notre Occident écartelé. Alors, plutôt que d'ouvrir les yeux, au plus haut niveau - celui du président Obama et de Hillary Clinton, vaincue mais décidée à nuire -, on fait tout ce raffut à Washington sur l'ingérence russe supposée dans la présidentielle. Et il faut craindre que tout sera tenté pour faire avorter ce projet de rapprochement pragmatique avec la Russie, si salutaire pour le monde pourtant.

 La morale est-il tout ce qui reste à l'Occident qui, en Syrie, a perdu la main politiquement?

Il faut en finir avec le Bien (Nous) et le Mal (ce qui n'est pas nous, ceux qui ne nous obéissent pas).

Précisément l'attitude occidentale en Syrie est tout sauf «morale». La morale en relations internationales n'existe pas. Il n'y a qu'un entrechoquement plus ou moins violent de forces, d'ambitions, d'intérêts, de capacités de nuisance et d'influence. Mais évidemment, en cette époque où il faut faire croire à chacun qu'il est égal à tous les autres, qu'il compte et décide, qu'il juge et choisit, on cherche à trouver des motivations supposées élevées à nos volontés d'ingérence. De facto l'exigence morale s'est progressivement abîmée en moralisation cynique. Il faut en finir avec le Bien (Nous) et le Mal (ce qui n'est pas nous, ceux qui ne nous obéissent pas). C'est affligeant d'ignorance, d'indigence de pensée par rapport au réel et surtout cela ne porte aucun progrès humain. La morale est contingente. Elle porte sur des idéalités extérieures aux hommes et ne les contraint in fine en rien. Elle s'abîme invariablement en prêchi-prêcha stérile ou dangereux. Elle ne sert que l'opposition, le conflit, la rapacité, la surenchère. En quoi nous sert-elle à mieux comprendre un conflit, à mettre en œuvre des solutions viables. Les exemples de cette impasse sont innombrables.

 Le réalisme en politique internationale peut-il être éthique?

La realpolitik est infiniment plus humaine et protectrice des individus - qui sont toujours les otages et les victimes des affrontements politiques -, que le dogmatisme moralisateur.

A part au plan étymologique, éthique et morale à mes yeux sont bien différentes. Quand la morale est essentiellement contingente, dépendant du lieu, du temps et des intérêts particuliers d'un pouvoir ou d'une caste, l'éthique elle, est une immanence. Chacun la porte en soi comme une force plus ou moins enfouie mais toujours mobilisable, qui le rapproche de chaque autre homme. C'est un effort pour rester soi-même, pour retrouver et exprimer son humanité (commune à tous les hommes) dans des situations les pires, celles qui vous éprouvent (et la guerre en est évidemment une) et vous donnent aussi l'occasion de donner libre court à votre part de sauvagerie sans grande conséquence. Je maintiens que la realpolitik est infiniment plus humaine et protectrice des individus - qui sont toujours les otages et les victimes des affrontements politiques -, que le dogmatisme moralisateur qui prétend étendre la démocratie et le marché à la planète et dans les faits, laisse advenir les pires régressions humaines. Il faut en conséquence comprendre l'utilité de protéger les Etats, de réhabiliter les souverainetés, de restaurer des frontières au lieu de répandre des utopies uniformisantes et libertariennes qui fragilisent les individus et les nations, dissolvent leurs ferments de cohésion et jettent les unes contre les autres des communautés politiques et/ou confessionnelles livrées à l'instrumentalisation politique violente. C'est un grand paradoxe, mais un paradoxe agissant.


La coalition islamo-atlantique vient de remporter une belle victoire à Alep

....par Stratediplo - le 20/12/2016.

 

  De formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigations en sciences sociales et relations internationales.



La coalition islamo-atlantique vient de remporter une belle victoire à Alep.

 

Après avoir desserré autour de la portion principale d'Alep l'étau des milices islamistes supplétives de l'OTAN et du Conseil de Coopération du Golfe, l'armée syrienne a pu renverser la situation et assiéger le réduit d'Alep-Est, progressivement rétréci à 10% de la population de la ville il y a un an puis à 2% début décembre, puisque des centaines de milliers d'habitants ont fui les quartiers encore occupés par les moudjahidines pour se réfugier dans ceux déjà libérés par l'armée régulière.

 

Mais parallèlement, pendant des mois la progression du front anti-terroriste a été accompagnée en parallèle d'une montée de la propagande visant à préparer les opinions "occidentales" à un bain de sang dès la libération de la deuxième ville de Syrie, à commettre par le contingent contre ses familles, une abomination qui ne pouvait naître que dans les fantasmes de propagandistes occidentaux détribalisés, déracinés et familialement sevrés.

Il serait fastidieux de recenser ici tous les articles de presse calomnieux présentant le gouvernement syrien comme un régime tyrannique installé illégalement par la force et envoyant des milices barbares à l'assaut d'une pauvre ville assiégée, et les terroristes islamistes comme une opposition civile démocratique et modérément équipée d'armes lourdes sans lien avec les quelques extrémistes qui postent des courts-métrages de décapitations sur internet et dont la presse occidentale s'acharne à occulter l'usage répété des armes chimiques qui leur ont été fournies ou enseignées. Cette campagne médiatique a été renforcée dernièrement et crédibilisée par les nombreuses déclarations dramatiques de personnalités politiques qui font autorité, à un niveau ou à un autre, et en profitent pour influencer l'opinion sur une question parfois sans rapport avec leur mandat ou leur domaine de compétence. Et évidemment ont été mis à contribution tous les producteurs de témoignages, comme l'observatoire unipersonnel à distance des droits de l'homme en Syrie, ou les faux casques blancs dont la dénonciation par l'ONU quelques heures après qu'ils aient réussi à l'intoxiquer (le 30 septembre 2015) a été totalement ignorée dans les pays de l'OTAN, et qui ont failli être portés par la coalition islamo-atlantique jusqu'au comité Nobel, il y a quelques mois. Pour finir, tous les blogueurs islamistes ont annoncé leur imminent massacre, et pris congé avec grandiloquence en envoyant des "tweets" dithyrambiques ou onomatopiques et posté des vidéos d'excellente qualité, dans des quartiers où les journalistes indépendants arrivés en même temps que l'armée nationale ont constaté qu'il n'y avait pas d'internet, plus de lignes téléphoniques fixes et que même le réseau de téléphonie portable présent dans la partie libre de la ville n'était pas accessible des quartiers occupés et ravagés par les islamistes... au contraire par exemple de l'essentiel de la ville d'Alep, où aucun journaliste occidental n'a souhaité venir interroger le million et demi d'Aleppins (98%) déjà sous la protection de l'armée gouvernementale ou les milliers de réchappés récents d'Alep-Est.

Les trois agences de l'OTAN (Associated Press, Agence Française de Presse et Reuters) diffusaient plutôt les déclarations dictées des otages, familles et sympathisants des quelques milliers d'irréductibles moudjahidines auxquels on a interdit d'accepter la reddition et l'amnistie, vraisemblablement parce qu'on préfère les voir mourir que révéler (en anglais) leur origine, et forgeaient le mythe de cent mille personnes piégées lorsque les islamistes ne tenaient plus que 2 km², ce qui établirait certes un nouveau record mondial de densité de population, mais peut aussi préparer la déclaration d'un massacre de grande ampleur lorsque la libération et l'ouverture du dernier réduit permettra de constater qu'il y "manque" cent mille civils.

 

Au-delà de la publication systématique d'une fausse accusation de "bavure" par la Russie en Syrie au lendemain de chaque massacre de civils ou destruction d'hôpital par les Etats-Unis et leurs suppôts en Irak ou en Afghanistan, depuis déjà plusieurs semaines ce ne sont plus seulement les organisations crypto-gouvernementales mais ouvertement certains gouvernements de l'OTAN qui accusent la Syrie et la Russie de "crimes de guerre". Certains hommes politiques, des plus fins renards comme Hillary Clinton aux plus grossiers grognards comme François Hollande, exigent dans des termes peu diplomatiques que le président russe Vladimir Poutine soit sommé de "rendre des comptes" et déclament publiquement leur intention de le traduire pour crimes de guerre devant un tribunal d'exception, c'est-à-dire leur dessein d'attaquer la Russie, de la vaincre, de renverser son gouvernement légitime et de soumettre ses dirigeants à des simulacres prohibés par le droit international. On y reviendra, ces déclarations officielles, ès qualités, de personnalités investies de mandats suprêmes dans leurs pays respectifs, et non démenties ou démises conséquemment, sont lourdes de sens et de conséquences.

 

Afin de lever le moindre doute concernant son parti et son engagement dans la guerre contre la Syrie, la France a invité en visite officielle, début décembre (juste après l'exfiltration des commandants moudjahidines abandonnant leurs combattants dans le dernier réduit), l'islamiste aleppin Brita Hagi Hassan, présenté par toutes les autorités françaises comme "maire rebelle d'Alep" alors qu'il est en réalité le chef du conseil islamique civil chargé de la surveillance de la population d'Alep-Est au sein de la branche d'Al Qaeda pour la Syrie, rebaptisée récemment Fatah al Cham mais encore généralement connue sous son appellation précédente Al Nosra. 

Cette visite, annoncée pour une dizaine de jours, étendue à une vingtaine et appelée à une prorogation indéfinie, a culminé par l'extinction largement médiatisée des lumières de la tour Eiffel, jeudi 15 décembre, en solidarité avec les milices moudjahidines d'occupation d'Alep-Est sur le point d'être pourtant amnistiées et transférées à Idlib par le gouvernement légitime de la Syrie, membre de l'ONU, en application du plan de paix de l'émissaire de l'ONU Stefan de Mistura. Ce symbole de la France aux yeux du monde entier n'a pas seulement été éteint en signe de solidarité avec ceux que le gouvernement français appelle "djihadistes", mais aussi en signe de refus du plan de paix de l'ONU.

 

Au même moment l'ONU, justement, rapportait ce que certains de ses membres influents essayaient d'étouffer, à savoir que les milices dudit conseil d'Alep-Est, subordonnées ou protectrices de l'honoré invité des autorités françaises, bloquaient (comme lors des trêves précédentes) l'évacuation de la population d'Alep-Est, mitraillaient ou pilonnaient les corridors humanitaires et les convois civils, utilisaient deux nouvelles fois des armes chimiques (évidemment prohibées), tenaient la population en otage et la répartissaient comme "boucliers humains" sur les hôpitaux qu'elle avait tous démontés et transformés en batteries fixes d'artillerie pour tenter d'y attirer des feux de contre-batterie comme à Sarajevo, affamaient la population en confisquant l'aide humanitaire syrienne et russe, exécutaient publiquement les familles qui avaient tenté d'emprunter les corridors humanitaires pour quitter le réduit islamiste et crucifiaient les enfants qui n'avaient pas été assez combatifs face à l'armée nationale ou assez coercitifs face à leurs familles.

Stratediplo refuse d'appeler terroristes les résistants à une occupation et les auteurs d'attentats ciblés, mais les légions étrangères qataries terrorisent véritablement les populations syriennes. En même temps les autorités et émissaires de l'ONU répétaient sans cesse qu'il n'y avait aucune trace sur le terrain des "atrocités systématiques" dont certains membres du Conseil de Sécurité (ceux appartenant aussi à l'OTAN) accusaient officiellement la Syrie et la Russie.

 

Les rapports des observateurs indépendants et des quelques organisations véritablement non gouvernementales n'ont pas empêché les média des pays de l'OTAN d'occulter la vérité qui se faisait jour au fur et à mesure de la libération de nouveaux quartiers, et de ne pas diffuser la semaine dernière les images de foules en liesse, les larmes de joie, les embrassades avec les soldats et les fêtes spontanées sur le passage de l'armée nationale, et de choisir au contraire de blâmer les forces libératrices.

Cinq pays majeurs, dont aucun n'a envoyé d'aide humanitaire en Syrie et dont certains ont interdit aux pays voisins de laisser passer l'aide humanitaire russe avec la même insistance qu'ils avaient tenté d'empêcher la livraison d'aide humanitaire au sud-est de l'ex-Ukraine il y a deux ans, accusent formellement la Syrie et la Russie d'intercepter cette aide humanitaire qu'ils n'envoient pas, au moment même où les télévisions indépendantes qui ont accepté d'accompagner l'armée syrienne montrent la découverte des caches où les islamistes accumulaient l'aide humanitaire qu'ils refusaient ensuite à la population (ou revendaient chèrement et parcimonieusement), suivant les instructions qui leur avaient été données pour créer une crise humanitaire grave dans la portion occupée d'Alep.

 

Car on avait décidé non seulement de soumettre la population mais également de créer une crise humanitaire, dont on blâmerait ensuite la Russie, et qui donnerait du crédit aux évocations faussement horrifiées de Grozny, Sarajevo et Srebrenica, qui n'éveillent dans les opinions publiques le souvenir d'aucun fait spécifique mais un vague sentiment irraisonné de "plus jamais cette boucherie" contre de malheureux musulmans opprimés.

Grozny c'était la Russie du chaos post-soviétique eltsinien, alibi pour que les caméras des pays qui entraînaient les moudjahidines dans les gorges de Pankissi ne montrent pas les images de l'armée russe entrant dans la ville par les avenues où des chrétiens avaient été pendus à tous les réverbères, images gravées à jamais dans la mémoire des soldats enfin victorieux qui descendaient des chars libérateurs pour aller vomir dans les fossés ; "comité Grozny" c'est aussi le groupe d'intellectuels juifs parisiens qui appelaient à bombarder Moscou comme ils avaient plus tôt appelé à bombarder Belgrade sous le nom de "comité Sarajevo".

Sarajevo, ville martyre dont la comparaison avec Alep-est est la plus pertinente, c'est aussi une ville où les occupants islamistes confisquaient l'aide humanitaire, gardaient la population en otage quand des corridors d'évacuation étaient ouverts, et appelaient des feux de contre-batterie vers les hôpitaux où ils avaient invité les journalistes étrangers, en tirant sur les positions chrétiennes avec des mortiers placés sur ou dans ces bâtiments.

Sarajevo c'est aussi l'un des symboles de la toute-puissance étatsunienne qui a réussi à interdire à l'ONU de diffuser les rapports établissant que les milices islamistes tuaient des musulmans (boulangerie, marchés de Markale...) pour blâmer l'ennemi et faire intervenir l'Alliance Atlantique, comme le confesserait sur son lit de mort le président Izetbegovic des années après que son chef d'état-major Halilovic ait démissionné dégoûté d'avoir dû massacrer sa propre population au lieu de combattre l'armée ennemie.

Srebrenica, surtout, c'est le mot qui restera, pour le profane, un synonyme de génocide (un mot si lourdement associé à ce nom dans la presse "occidentale"), et pour l'expert en science politique ou en communication un symbole de la manipulation médiatique.

Srebrenica, c'était une ville déclarée démilitarisée mais jamais désarmée, où était basée une brigade islamiste d'extermination qui a dépeuplé dans d'atroces sévices les campagnes chrétiennes environnantes. C'est une opération admirablement menée où l'armée victorieuse a fait venir des centaines d'autobus pour évacuer vers la république islamique ceux des civils musulmans qui ne souhaiteraient pas rester sous administration chrétienne, et où les hommes originaires d'autres régions ont été soigneusement examinés un par un pour distinguer les déplacés et réfugiés des moudjahidines en civil, même si la brigade s'était exfiltrée juste avant la chute de la ville, et où les prisonniers, en dépit de leurs exactions monstrueuses, ont été traités selon les conventions de Genève (pourtant non applicables aux combattants irréguliers déguisés en civils) dans des conditions que beaucoup d'armées occidentales devraient imiter, surtout la plus importante qui méprise et viole les droits élémentaires des captifs ennemis, les conventions, et plus généralement les us et coutumes de la guerre.

Mais Srebrenica c'est aussi une victoire de communication, le trucage des chiffres comme l'addition au lieu du recoupement des différents rapports concernant la même colonne enfuie dans les bois, la négation partiale de la réalité comme le refus de filmer et rapporter l'arrivée de cette même colonne en territoire musulman, l'abus de langage comme l'utilisation du mot de génocide pour un prétendu massacre de miliciens exclusivement masculins et le maintien de ce mot après le jugement contraire d'un tribunal multinational d'exception, l'intimidation du Conseil de Sécurité de l'ONU par une grande puissance dont les représentants vocifèrent en brandissant des enveloppes cachetées de "preuves" qu'ils ne montrent jamais, la distorsion de l'Histoire imposée par la révocation arbitraire et anticonstitutionnelle, par l'autorité de supervision multinationale en violation de son mandat, de tout nouvel élu refusant de signer l'incohérente et mensongère confession de génocide.

 

Alep-Est, bien que moins peuplée, a effectivement souffert comme Sarajevo et Grozny du joug islamiste dont elle vient d'être libérée. Mais elle est surtout l'occasion d'une grandiose campagne de désinformation et de manipulation similaire à celle déployée depuis vingt ans autour de Srebrenica.

Ces grandes manœuvres politico-médiatiques plus violemment dirigées contre la Russie que contre la Syrie visent certainement, dans les pays sous régime démocratique, les membres du parlement qui seront bientôt appelés à voter l'entrée en guerre de leur pays contre la Russie.

Dans les pays sous régime jacobin où la chambre d'enregistrement a été inféodée à l'exécutif, elles visent simplement la population, que l'on prépare psychologiquement à l'inéluctabilité de la guerre contre la Russie.

Dans les deux cas et sur les deux publics ciblés, ces opérations sont largement victorieuses.

 

Sur le théâtre syrien, c'est contre la Russie que la coalition islamo-atlantique vient de remporter une victoire écrasante et incontestable.


La fillette sur les fausses images «depuis Alep» parle du tournage...


ALEP ET L'HYPOCRISIE


François Hollande reçoit le maire « d’Alep-est » qui n’existe pas


Libération d’Alep : la formidable désinformation occidentale


 

Le billet de Pauline Mille

♦ Alors que la libération d’Alep occupée par les rebelles s’achève, les États-Unis et leurs alliés lancent un combat d’arrière-garde à l’ONU et manipulent l’opinion occidentale par une formidable campagne de désinformation dont « l’humanitaire » est le moyen.

Objectif : cacher la nature des rebelles et la responsabilité de la guerre.

Il ne s’agit pas d’oublier que les Assad ne sont ni des saints ni des démocrates. Il ne s’agit pas de nier non plus que Poutine a ses propres intérêts en Syrie, et qu’il tient par ailleurs sa partie dans le formidable jeu de rôle de la course au mondialisme – ou de faire du Turc Erdogan, qui a passé avec Moscou un accord bien improbable sur une évacuation partielle d’Alep, un aimable philanthrope. Il s’agit de constater deux choses : c’est la coalition occidentale menée par les Anglo-saxons qui a lancé la guerre en 2011 en parrainant les rebelles, et c’est parce qu’elle est en train de perdre une gigantesque bataille à Alep qu’elle tente joue depuis des mois sur la corde sensible de l’humanitaire.

La libération d’Alep, une défaite de l’Occident travestie en catastrophe humanitaire

Les chiffres cent fois répétés et jamais vérifiés (non vérifiables) d’exactions contre les civils, la « plus forte catastrophe humanitaire depuis la seconde guerre mondiale » (l’expression commence à s’user), ont pour but de masquer une question simple : Pourquoi y a-t-il des combats à Alep et en Syrie ?

La réponse est simple : parce que des groupes formés, armés, financés par l’Amérique, la Grande Bretagne et la France ont entrepris depuis 2011 de renverser Bachar El Assad.

Que ces groupes soient constitués dans leur immense majorité d’islamistes sanguinaires ne gênait pas naguère les gouvernements de la coalition occidentale. Laurent Fabius parlait alors du « bon boulot » d’Al Nosra. La déstabilisation de la Syrie, lancée dans la foulée des printemps arabes, était un objectif politique qui justifiait l’emploi massif de propagande et de désinformation.

 

La désinformation occidentale prend modèle sur la propagande communiste

Le piquant de l’affaire est qu’elle a repris quarante ans après, en l’inversant, les méthodes et la terminologie du Nord Vietnam communiste lors de la « libération » de Phnom Penh et Saigon. J’utilise à dessein le mot libération puisqu’il fut repris par la grande presse française à l’occasion de la chute de Phnom Penh et qu’il demeure utilisé aujourd’hui pour parler de Saigon.

Or, dans les deux cas, il s’agissait d’une conquête par l’armée nord-vietnamienne. Mais, dans les deux cas, les officines de désinformation viet-minh et leurs relais dans la presse occidentale avaient imposé leur phraséologie.

On parlait du « régime » de Thieu comme on parle aujourd’hui du « régime » d’Assad pour les délégitimer et légitimer leurs ennemis, on monte en épingle les « crimes » que les fantoches (ou leurs alliés : à l’époque, américains) peuvent commettre, etc.

Or, il s’agit dans les deux cas d’une désinformation totale, et même d’une inversion simple.

Autant que les massacres et les rééducations qu’imposèrent les Nord-vietnamiens hier, la fuite des boat people prouva que le Sud, loin de se libérer, refusait la conquête du Nord.

Et aujourd’hui, tous ceux qui sont allés sur place constatent que les populations craignent et haïssent les rebelles.

La coalition occidentale a provoqué une guerre qui a fait des centaines de milliers de morts et sert à justifier l’afflux d’immigrés prétendument réfugiés sur le sol européen, c’est un crime horrible et une erreur formidable : elle se justifie en reprochant à un dirigeant local pas pire qu’un autre des « crimes » nécessairement liés à la guerre.

 

Pauline Mille

14/12/2016


L'ambassadeur de Syrie à l'ONU remet les pendules à l'heure !


Alep seule au monde


Le syndrome d’Alep-Est

....par Thierry Meyssan - le 20/12/2016.

 

Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaireet de la conférence Axis for Peace. Dernier ouvrage en français : L’Effroyable imposture : Tome 2, Manipulations et désinformations (éd. JP Bertand, 2007). 



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Certains habitants d’Alep-Est refusent l’aide du gouvernement syrien.

 

À l’issue de quatre ans et demi de guerre, la population d’Alep-Est a pu être libérée par l’Armée arabe syrienne, avec l’aide du Hezbollah, de la Russie et de l’Iran. Cette victoire a été saluée avec joie par la majorité des 120 000 habitants libérés qui ont été enregistrés par l’État. Mais la majorité seulement.

Étrangement, alors que la Syrie leur offre de la nourriture, des soins et un logement précaire, certains habitants d’Alep-Est déclarent qu’« ils ne font pas confiance à l’État ». Que craignent-ils ? Ils n’ont pas été arrêtés et sont au contraire accueillis comme des enfants de la patrie, longtemps prisonniers de l’ennemi.

Comme s’ils avaient oublié la liberté dont ils jouissaient avant le « printemps arabe », et comme si rien ne s’était passé durant les quatre dernières années, ils tiennent le discours d’Al-Jazeera de 2011. Ils assurent que la République est une dictature, qu’elle torture les enfants, qu’elle massacre les sunnites, etc.

Pour la première fois, on observe au niveau d’une ville un phénomène psychologique déjà bien connu à l’échelle individuelle. De même qu’un enfant ou une épouse battus défendent parfois leur père ou leur mari cruel et justifient son comportement, de même certains habitants d’Alep-Est tiennent aujourd’hui le discours des jihadistes qui les opprimaient.

En 1973, un psychiatre suédois, Nils Bejerot, analysa le choc imposé à des clients d’une banque qui furent retenus en otage par des bandits lors d’une attaque à main armée. L’affaire tourna au cauchemar. Deux policiers furent blessés, dont un grièvement. Le Premier ministre Olof Palme tenta de raisonner en vain les criminels qui menacèrent d’abattre leurs prisonniers. Soumis à une terrible pression, les otages ne choisirent pas de se révolter, mais d’amadouer leurs geôliers pour échapper à une mort probable. De fil en aiguille, ils finirent par tenir le même discours qu’eux. Ils tentèrent de dissuader la police de donner l’assaut et l’une des otages tomba même amoureuse de l’un des criminels. C’est ce que l’on appelle le « syndrome de Stockholm », du nom de la ville où se tint ce fait divers.

Finalement, la police utilisant des gaz anesthésiants parvint à arrêter les bandits et à sauver les otages. Bien que leur détention n’ait durée que six jours, ces derniers souffrirent longtemps de ce syndrome au point qu’ils refusèrent de témoigner durant le procès qui suivit et que la jeune femme poursuivit sa relation avec le bandit pendant son incarcération.

L’année dernière, le psychologue clinicien Saverio Tomasella montrait que le « syndrome de Stockholm » est « la marque d’une effraction gravissime de l’intériorité de l’être humain qui a vécu, en direct et impuissant, le rapt de son identité subjective ».

Nous ne devons donc pas croire que les quelques habitants d’Alep-Est qui souffrent de ce syndrome vont rapidement se reconnecter au monde réel. Nous devons au contraire leur offrir une totale sécurité et faire, encore une fois, preuve d’une grande patience. Même si nous devons d’abord secours à nos soldats et à tous ceux qui ont résisté, ces civils sont nos compatriotes avant tout.

 

Thierry Meyssan


L'état de barbarie

Par le Col. Michel Goya - le 15/12/2016.


En janvier 1994, je suis revenu très troublé de mon expérience de presque sept mois dans une grande ville assiégée. J’en suis revenu écœuré du Machin, sa bureaucratie imbécile, sa gabegie et surtout sa vision surréalisme de l’emploi de la force armée : protéger l’aide humanitaire mais empêcher la population de fuir, tenir les positions conquises par les Bosno-Serbes (on appelait cela s’interposer) et leur permettre ainsi d’utiliser les unités de choc ailleurs, être capable de défendre les « zones de sécurité » mais sans préparation, sans moyens et si possible sans combat, à la manière du glorieux bataillon néerlandais de Srebrenica.
 
J’étais écœuré aussi par la gestion médiatique de cette affaire, en gros blocs de gentils et de méchants, blocs changeant d’ailleurs de couleur suivant les tendances. Certains hurlaient à la menace de l’implantation de hordes sarrasines en plein cœur de l’Europe et appelaient à l’alliance « naturelle et historique » de la France chrétienne avec les protecteurs serbes (« pas des sucrés certes, mais ils ne nous menacent pas eux ! ») et plus largement slaves orthodoxes. Ils étaient rejoints par ceux qui voyaient la main de la CIA partout et pour qui tout ce que l’on voyait dans les médias mainstream n’était que manipulation grossière ourdie par l’Empire. Plus nombreux et visibles étaient les adorateurs des « philosophes » en chemise blanche et autres épouse (officielle) d’un Président de la République qui prenaient la pose auprès des victimes des valeureux et purs Bosniaques « génocidés » par ces immondes salauds de Serbes, identifiés à des Nazis.
 
Les faits ne pénétraient pas dans le monde de leurs croyances, mais pouvaient éventuellement s’y coller à condition d’être compatibles. Bien entendu, les informations elles-mêmes, alors très physiques en l’absence d’internet, il fallait les chercher soi-même sur place, parfois avec courage comme quelques grands reporters permanents mais le plus souvent en allers-retours de quelques jours, ou, ce n’était pas incompatible, en se les faisant fournir par de généreux pourvoyeurs d’images, films et documents divers. Il fallait nourrir les médias en scoop et images chocs et beaucoup, formés à la manipulation y excellaient, en particulier localement du côté bosniaque et internationalement du côté américain, où le lobbying est inhérent à la politique (avec donc aussi, ce qu’on oublie souvent, un courant de manipulation pro-serbe bien organisé (1)).
 
En réalité, la vie sur place regroupait le pire de presque toutes ces visions aussi restrictives qu’intéressées. Sarajevo était frappée quotidiennement de centaines d’obus, de tirs de snipers, de rafales de mitrailleuses lourdes, voire de barils d’explosif lancés dans la cuvette. Entre 5 000 et 6 000 civils ont été ainsi massacrés et des dizaines de milliers d’autres blessés à vie dans leur corps et leur âme. Mais il y avait aussi le quartier serbe de Gorbavica, au centre de la ville et tenu par les forces Bosno-Serbes. Ce quartier était frappé aussi, il est vrai en bien moindre mesure que le reste de la ville et il n’était pas assiégé, mais personne n’en parlait. Son sort après la victoire des Bosniaques n’a jamais été raconté non plus.
 
Car la ville était pleine aussi de beaux salauds, en particulier dans la vieille ville ottomane, qui introduisaient une deuxième couche de souffrances à la population. Ces brigades mafieuses n’hésitaient pas à racketter les habitants et détourner l’aide humanitaire (jusqu’à 80 %) à leur profit (mais aussi, surréalisme des guerres civiles, celui des Bosno-Serbes contre qui ils se battaient et à qui ces petits seigneurs achetaient des munitions). Sur les 70 et quelques soldats français tués ou blessés à Sarajevo en 1993 une bonne moitié, surtout sur l’aéroport, a été frappée par les Serbes, et une autre moitié, dans la vieille ville où j’étais affecté, par des miliciens bosniaques. Il est vrai que le gouvernement bosniaque a finalement eu le bon goût à la fin de 1993 de faire une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile et de se débarrasser des bandits les plus encombrants. Le chef des forces spéciales de la police s’était alors occupé personnellement du chef de la 10e brigade, qui, pour donner un exemple des mœurs locales, avait égorgé publiquement son fils.
 
Dans tous les cas, l’existence de salauds à l’intérieur ne faisait pas disparaître celle des salauds, encore plus nombreux et plus violents, de l’extérieur. De la même façon, l’instrumentalisation des souffrances des populations afin de susciter une intervention extérieure, voire la manipulation grossière et les intox, n’empêchait pas ces souffrances d’exister en masse. Oui, la ville de Sarajevo était la capitale du cynisme le plus dur et de l’égoïsme le plus abject, mais il y a avait au-dessous des obus serbes et de la nomenklatura politico-policière locale des dizaines de milliers de petites gens qui étaient piégés et souffraient un martyr. C’était d'ailleurs plutôt dans ce monde d’en bas qu’on retrouvait un peu d’espoir dans la nature humaine.
 
C’est finalement cette intervention militaire, après des années d’atermoiements et de pusillanimité, qui a mis fin à la guerre et à ses souffrances, en deux semaines. Les adeptes de l'alliance chrétienne auront pu constater auparavant que les massacres et exactions massives (y compris l’expulsion des Serbes de Krajina par les Croates catholiques) avaient été plutôt perpétrés sous le signe de la croix. Ils auront pu constater ensuite que l’islam soufi s’y révélait plus résistant au prosélytisme wahhabite qu’en France. La mafia, la corruption, les magouilles en tous genres sont restées en revanche une spécialité locale et on reste loin de l’idéal BHLien d’une société multiculturelle d’amour et de paix.
 
Toute ressemblance avec un siège contemporain n’est évidemment pas fortuite. Les guerres civiles sont choses atroces qui relèvent bien plus du surréalisme au niveau politique et des déformations de l’expressionnisme le plus sombre au ras du sol. Les adeptes du cubisme et de ses gros blocs de couleur y sont forcément en décalage souvent grossier avec la complexité des choses. Oui, il y a à Alep des djihadistes et des salafistes (le tiers du total des combattants environ et souvent extérieurs à la ville) dans les rues d’Alep-Est comme il y avait des salauds dans les rues de Sarajevo. Oui, ces salauds peuvent avoir pris en otage une partie de la population. Oui, la population d’Alep-Ouest a également été frappée aveuglément par les rebelles. Oui, les souffrances d’Alep-Est sont instrumentalisées. Oui, des informations fournies par tous les camps sont fausses ou au moins très suspectes (quelques exemples ici ou ici). Cela n’empêche pas pour autant des souffrances immenses d’exister… comme ont pu exister les souffrances de Homs, de la Goutha et d'autres, victimes de ce qui reste, au mieux un emploi maladroit des forces (« C’est la guerre », « Ils n’ont pas de munitions de précision », « Les X font pareil à Y », etc…) au pire, ce que je crois, une politique assumée de terreur. On peut tourner les sources dans tous les sens, Assad reste le plus grand salaud d’une région qui n’en manque pas et il ne sert à rien d’en appeler aux autres horreurs, au Yémen en particulier, pour d’un seul coup l’exonérer. Au passage, son titre autoproclamé de « rempart contre le terrorisme » fait, en étant gentil, rire jaune quand on se rappelle le nombre de victimes, y compris françaises, des organisations soutenues par ce régime.
 
Une grande différence cependant avec Sarajevo, Srebrenica, Gorazde et autres, c’est qu’il n’y aura cette fois aucune intervention militaire occidentale. L’intervention, elle a déjà eu lieu, elle est russe et selon une règle non écrite de la guerre froide, à partir du moment où un des camps occupe le terrain, l’autre n’y met pas le pied. Alep, rejoindra donc Berlin-Est, Budapest, Prague, Kaboul ou Grozny dans la liste des villes où les Russes et leurs alliés feront ce qu’ils voudront. Si intervention il devait y avoir, ce qui se discute, c’était bien avant qu’il fallait y penser. Maintenant, il n’y plus qu’à s’indigner, protester et éteindre la Tour Eiffel, toutes choses peut-être nécessaires, à condition de ne pas exclusives non plus, mais en tout cas suffisantes en rien.
Il faut admettre désormais qu’entre l’incohérence américaine (car le bizarre n’est pas forcément un plan machiavélique, c’est bien plus souvent de l’incohérence) et la bravade sans bras française, les puissances occidentales ont été ridicules. L’agir sans agir, c’est bien dans la philosophie taoïste mais beaucoup moins intéressant dans la politique internationale. Si on décide en 2011 qu’il est préférable de soutenir la révolution contre Assad, et bien on le fait vraiment, pas en postures, pas en sous-traitant l’aide concrète aux monarchies du Golfe et en attendant, oh surprise !, la prédominance des mouvements djihadistes et salafistes. Si on décide de ne pas intervenir, nous Français, en Irak et en Syrie, ce qui me paraissait souhaitable, et bien là-aussi on le fait vraiment, on maintient les contacts y compris par des ambassades (ce qui est leur rôle) et on reste très vigilant. Nous avons finalement fait un mélange de tout cela, nous plaçant désormais dans la plus inconfortable des postures : sans grand effet sur place et désormais ouverts à toutes les critiques et surtout les attaques. J'ai le sentiment pour ma part que le pire serait maintenant qu’on s’aligne sur Assad et ses alliés, nos effets seraient toujours aussi faibles et nous serions encore plus soumis à la critique et aux attaques.
On peut se lamenter maintenant sur le sort présent et à venir de la population d’Alep-Est mais c’est aussi sur notre politique qu’il faut pleurer.


Le titre est emprunté à un livre de Michel Seurat, paru en 1989, et consacré à la Syrie d'Hafez el-Assad. Il a été republié en 2012 aux Presses Universitaires de France sous le titre Syrie, l'État de barbarie.

(1) Voir Mourir pour Sarajevo de Maya Kandel, CNRS Editions, 2013.


En savoir plus sur http://lavoiedelepee.blogspot.com/2016/12/letat-de-barbarie.html#Rpx2ktCP5e4Ro5y5.99


Carla Ortiz : Nos médias mentent sur ALEP


Éric Dénécé: Alep est libérée et non pas tombée


Trafic d'organes à Alep: 48 euros pour un mort, 278 euros pour un blessé...


Alep : la grande déroute des occidentaux

Par Michel L'Homme - le 16/12/2106.



 

Alep est en liesse et l’armée  syrienne vient de reprendre le contrôle total de la deuxième ville du pays, dont le tiers était aux mains de différents groupes salafo-jihadistes dominés par le front Jabhat al-Nosra,  filiale syrienne d’Al-Qaïda et émanation des États-Unis.

C’est un tournant majeur pour la Syrie et un drame pour les médias. C’est en tout cas un revers majeur pour les différentes factions  que la presse occidentale continue de nommer « la rébellion ».

Cette victoire constitue une autre débâcle, celle de la défaite retentissante de la coalition occidentale dont la France fut depuis quatre ans la tête de pont idéologique.  La victoire d’Alep est donc la déroute retentissante de la diplomatie française, de ses supplétifs européens comme la Grande-Bretagne et surtout de ses donneurs d’ordre les États-Unis, les pays du Golfe et Israël même si pour l’État hébreu, la victoire d’Alep est aussi la conséquence d’un énième volte-face au Proche-Orient  pour la défense  de ses propres intérêts.

Face aux ambitions turques, au lâchage américain et à la fermeté du soutien aérien russe, Israël a renoncé finalement à gagner la guerre contre Assad à la condition d’être toujours protégé de l’Iran et d’être assuré d’annexer rapidement la Cisjordanie .

 

La reconquête d’Alep a donc mis à nu ce qui restait encore de politique arabe française tout en révélant au grand jour le fonctionnement partisan de tous les médias français. Dans ce contexte, Jean-Marc Ayrault, notre ministre des affaires étrangères, a tenu à organiser une énième réunion parisienne des « Amis de l’opposition syrienne ». Il n’y eut, nous dit-on,  qu’une quinzaine de participants et l’absence de toute représentation russe et iranienne. Il en fut de même d’ailleurs pour la réunion de décembre visant à relancer le processus de paix israélo-palestinien. La France a tout simplement perdu le fil de l’histoire en raison de conseillers stratégiques ou diplomatiques à la solde de puissances étrangères qui en même temps n’hésitent pas à les lâcher (l’accord secret russo-israélien).

 

Ce qui arrive à la diplomatie française, c’est l’absence pour ses responsables, de culture militaire des rapports de force.  La reconstruction économique et politique de la Syrie se fera sans elle. La diplomatie française a, en tout cas, raté la dimension régionale et internationale de la crise syrienne, méconnu la réalité des nouveaux rapports de force des différents protagonistes du Proche-Orient. Elle est restée incapable de penser et d’envisager les pistes à explorer pour revenir à un minimum de stabilité régionale. Elle ne réalise  pas encore que l’un des grands vainqueurs de la libération d’Alep, c’est aussi le Hezbollah libanais qui détient aussi plus que jamais les clefs du Liban de demain.


Le courage d'Yves Calvi

...par Jean-Claude Guillebaud - le 09/01/2017.

 

Ecrivain, essayiste, conférencier et journaliste



Le courage d'Yves Calvi
Yves Calvi (Gilles Gustine © TF1) 

Mi-décembre, l'ancien présentateur de "C dans l'air" désormais sur LCI a fait preuve de probité journalistique, qualité moins répandue qu'on ne le croit.

 

C'est un paradoxe : quand un journaliste pose un acte de courage, on en parle dix fois moins que quand un autre "dérape" (comme on dit maintenant). La chose vient d'arriver au détriment d'Yves Calvi qui reprend désormais sur LCI, sous le titre "24 Heures en questions" (du lundi au vendredi, à 18h10), une émission comparable à son ancien "C dans l'air" de France 5.

 

De quel courage s'agit-il ? On pourrait tout aussi bien parler de probité journalistique, qualité moins répandue qu'on ne le croit. L'auteur de ces lignes a d'autant plus envie de saluer cette probité que, dans "TéléObs", il a plusieurs fois dénoncé le néolibéralisme subliminal qui ressurgissait dans l'ancien "C dans l'air" dès qu'il était question d'économie.

 

Cet acte de courage mérite donc d'être raconté. Tout commence le 15 décembre. L'émission est intitulée "Alep seule au monde".

Dans sa présentation, Calvi reprend la rhétorique en usage sur le martyre de la ville, l'agonie de sa population au milieu des ruines et l'impuissance collective. Ses quatre invités sont les suivants : Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe à "la Croix", le général Vincent Desportes, ancien patron de l'Ecole Supérieure de Guerre, Frédéric Pons, journaliste et professeur à Saint-Cyr, et Frédéric Pichon, auteur d'un livre remarqué sur la Syrie ("Syrie, pourquoi l'Occident s'est trompé", éditions du Rocher, 2014).

 

Dès les premiers échanges, les remarques de chacun des invités ont tout pour surprendre l'animateur tant elles prennent le contre-pied des "éléments de langage" en usage, à ce moment-là, dans les médias. On explique d'abord que ces bombardements, en effet effroyables, ne concernent pas "la ville d'Alep" mais seulement deux ou trois quartiers de l'est de la cité.

Un invité précise même qu'ils correspondent à un ou deux arrondissements de Paris. Le reste de la ville - Alep-Ouest - n'est pas touché, et ses habitants se félicitent ouvertement de la reconquête annoncée des quartiers Est par l'armée syrienne.

Isabelle de Gaulmyn, dont le journal a suivi de très près cette actualité, ajoute qu'il fut un temps où la tragédie était dans l'autre sens. L'Ouest - notamment les chrétiens - recevait les obus et les missiles tirés par la rébellion des quartiers Est, dont les djihadistes. A ce moment-là, ajoute-t-elle, l'opinion occidentale ne s'était guère émue.

Le général Desportes enfonça le clou en ajoutant qu'aujourd'hui, l'émotion — compréhensible — suscitée par les bombardements des lointains quartiers Est concernait une population civile prise en otage par les djihadistes, ces derniers, pour une bonne part, étaient les mêmes que ceux que la France bombarde avec ses avions Rafale à Mossoul, en Irak.

Très vite, on sentit Yves Calvi désarçonné par la convergence de ces témoignages qui, tous, illustraient une faillite de la diplomatie française (et des grands médias hexagonaux). Laquelle diplomatie était aussi confuse et changeante que celle de Vladimir Poutine fut déterminée et constante.

 

Au final, répondant à la question d'un téléspectateur, Vincent Desportes rappela que, dans l'Histoire, les sièges des grandes villes furent à la fois très longs et très meurtriers : Leningrad, Stalingrad, Sarajevo, Falloujah, etc. Après avoir argumenté pied à pied avec ses invités, Calvi ne dissimula plus son embarras. Il confessa même sa crainte d'avoir organisé une émission "révisionniste".

Du coup, moins d'une semaine plus tard, le 21 décembre, Yves Calvi choisit de revenir sur le sujet d'Alep avec, cette fois, un seul invité : Eric Denécé, directeur du Centre français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

Or, non seulement ce dernier confirma les analyses de l'émission précédente, mais il en rajouta sur les médias, en parlant d'une "énorme falsification de l'information", allant jusqu'à dire crûment : "On s'est fait rouler dans la farine avec Alep."

 

Il ajouta bien sûr que quand nos grands médias dénonçaient dix fois par jour les crimes commis en Syrie, ils étaient moins prolixes pour parler de  ceux commis au Yémen par nos "amis" saoudiens, lesquels bombardent à l'aveugle la totalité du territoire et des villes yéménites.

 

Précision importante, capitale même. On a réécouté ces différents témoignages recueillis par Calvi au sujet d'Alep. A aucun moment il ne fut question de trouver des excuses à Bachar el-Assad ou de minimiser les crimes commis par son régime. Lequel restera - et reste, hélas - comme l'un des plus barbares qu'ait connu le Proche-Orient depuis le coup d'Etat de Hafez el-Assad (père de Bachar) en 1970. Soit quarante-six ans d'une tyrannie abjecte.

Mais pour combattre une tyrannie, il faut s'interdire de mentir ou de truquer la vérité.

Pour cette raison, merci et bravo, Yves Calvi !

 


«La France nous a trahis»

Thierry Mariani livre les témoignages de Syriens recueillis à Alep.



...par Thierry Mariani - le 09/01/2017.

 

député de la 11e circonscription des Français à l'étranger, co-fondateur de la Droite populaire, président du dialogue franco-russe, ancien ministre des Transports.


Soulagement et incompréhension de la politique française menée dans leur pays animent les Syriens rencontrés par le député Thierry Mariani lors de son voyage à Alep et Damas. Il revient sur son expérience fustigeant le discours unique tenu en France.

 

Thierry Mariani (T. M.) : Ce qui est certain, c'est qu'on observe un recul des djihadistes et des terrains gagnés par les forces gouvernementales. La première fois que nous nous sommes rendus là-bas, en novembre 2014, Damas était encore bombardée et une partie de la ville était tenue par les djihadistes. Lors de notre deuxième visite en mars 2016, Palmyre avait été reprise - même si elle est aujourd'hui perdue - et l'armée russe était arrivée et avait fait changer le cours des choses. Cette fois-ci, nous y sommes allés juste après la reprise d'Alep, qui est un événement important. C'est tout de même la deuxième ville du pays. La situation va dans le sens du régime syrien et cela le rend de plus en plus incontournable. En France, nous en sommes encore au débat de plus en plus ridicule de se demander si on doit lui parler ou non. Chaque jour Bachar el-Assad devient de plus en plus incontournable. Ceux qui annonçaient depuis quatre ans que le régime devait tomber doivent être aujourd'hui déçus.  

Il faut parler des morts civiles mais pas dans cette sorte d'hystérie communicative où chacun se sent obligé de rajouter un superlatif

RT France : Vous avez pu passer deux jours à Alep. Dans quel état avez-vous découvert la ville reprise par les forces gouvernementales depuis quelques semaines ?

T. M. : Mon premier constat a été de découvrir que la situation était dramatique mais en vérité je m'attendais à pire. Le problème en France, c'est qu'on a plus aucune notion de la nuance avec les mots. J'avais lu avant d'arriver à Alep que la population avait été exterminée et la ville rasée. Quand on fait le bilan aujourd'hui - et tous les observateurs sur place sont d'accord avec ces chiffres - 15% de la ville est complètement rasée, 20% de la ville est endommagée. C'est-à-dire des immeubles qui peuvent être réparés. Il reste donc 65% de la ville intacte. Durant le voyage, j'ai dit à d'autres journalistes français que la population civile n'avait pas été exterminée et cela fait maintenant polémique sur les réseaux sociaux. Mais quand on regarde la définition de ce mot, cela veut dire «anéanti, éliminé jusqu'au dernier».

Avant la guerre, il y avait trois millions d'habitants à Alep, il en reste aujourd'hui 1,5 million car la plupart ont fui le pays et la guerre. Durant cette bataille, le nombre de civils tués à Alep est de 35 000. Cette réalité est totalement dramatique et inacceptable mais elle n'est pas telle qu'on l'a décrite. Ces 35 000 morts sont 35 000 morts de trop. Il faut en parler mais pas dans cette sorte d'hystérie communicative où chacun se sent obligé de rajouter un superlatif sur ces événements. Alep est une ville qui a été sévèrement touchée, où sa population a profondément souffert. Les dégâts et les pertes civiles sont importantes et inadmissibles mais les mots ont un sens. On ne peut pas dire que la population a été exterminée et que la ville a été rasée.

Dans les zones à l'Est tenues par le Front al-Nosra des stocks impressionnants de médicaments avaient été trouvés sans jamais être redistribués aux populations

RT France : Vous avez eu l'opportunité de rencontrer des habitants et associations d'Alep. Quel était leur discours et état d'esprit ?

T. M. : Ce qui a été très intéressant pendant ces deux jours passés à Alep, c'est que nous avons eu l'occasion de rencontrer beaucoup de personnes, civils, ONG ou autorités. Nous avons d'abord été à la célébration du Noël arménien, où tout le monde n'a pas pu rentrer dans l'église, tant les Alépins s'étaient déplacés pour venir. Nous avons ensuite visité deux hôpitaux, des camp de réfugiés, on a rencontré le Croissant rouge et des dirigeants d'ONG à Alep. Dans toutes ces étapes, nous avons pu discuter avec des habitants - car beaucoup de Syriens parlent français - qui nous disaient : «On est soulagé que tout cela soit fini.»

Il faut tout de même se souvenir de la situation de la ville durant ces cinq dernières années. En juillet 2012, progressivement la partie Est est passée sous contrôle des terroristes. De juillet 2012 à janvier 2013, il y a une sorte de prise de contrôle de la partie Est de la ville par ces rebelles, mais le passage du côté Est à Ouest se fait sans trop de problème. Janvier 2013 marque un tournant pour cette ville : les rebelles de l'est commencent à bombarder les habitants d'Alep-Ouest. Il y a eu 12 700 civils tués à Alep-Ouest. Pendant trois ans, Alep-Ouest a été bombardée par l'est. Imaginez une seule seconde que la Belgique se mette à bombarder les villes françaises frontalières pendant trois ans. Laisserait-on faire cela indéfiniment ? Voilà d'où vient la «bataille finale» d'Alep. Les populations étaient exaspérées et épuisées d'être bombardées. Nous avons recueilli de nombreux témoignages très émouvants. Des témoignages surprenants aussi. Dans les hôpitaux ou au Croissant rouge - et le Croissant rouge n'est pas là pour faire de la politique - on nous a parlé plusieurs fois que dans les zones à l'est tenues par le Front al-Nosra, des stocks impressionnants de médicaments avaient été trouvés. Ils n'avaient jamais êté redistribués par les rebelles aux populations. Quand on discutait avec les évacués d'Alep-Est dans les camps, l'histoire racontée est la même : «Si on voulait avoir de la nourriture, il fallait que nos enfants prennent les armes avec eux.»

Le président de la Chambre de commerce d'Alep m'a dit : «La France nous a trahi. La France nous a abandonné et nous ne sommes pas prêts de l'oublier.»

RT France :Vous avez aussi rencontré Bachar el-Assad. Dans son interview donnée aux médias français, il a déclaré entre autres que «la politique française en Syrie avait nui aux intérêts français». A l'heure où les pays occidentaux sont absents des discussions de paix et du destin de la Syrie, y a-t-il encore une place pour la France dans la résolution de ce conflit ?

T. M. : C'est la vraie question : est-ce que la France, qui a une histoire commune avec la Syrie, où la majorité des élites syriennes parlent le français, est-ce qu'on a encore une place ? Je me souviens des propos du président de la Chambre de commerce d'Alep qui m'a dit : «La France nous a trahis. La France nous a abandonnés et nous ne sommes pas prêts de l'oublier.»

Je crois que ces cinq années ont creusé un véritable fossé. Il y a beaucoup de rancœur due à une grande incompréhension de l'attitude de la France. L'attitude de l'Italie, de l'Allemagne, des Etats-Unis ou je ne sais quoi, ça n'a pas tant d'importance pour les Syriens car il n'y a pas de point commun. Mais pour la France, ils le vivent comme une véritable trahison. Sur le thème, «comment la France, qui a toujours eu pour nous de bonnes relations, une tradition et des liens d'amitié a-t-elle pu passer d'un extrême à l'autre ?»

Surtout que quand on l'observe, après cinq ans de guerre en Syrie, peut-on dire que la situation en France est plus sûre ? La réponse est non, on a jamais eu autant d'attaques terroristes - et on sait très bien qu'une grande partie de ces attentats est le fruit de ceux qui sont partis de Syrie. La France est-elle protégée de la crise migratoire ? La réponse est non. La politique française de ces cinq dernières années a choisi de toujours dire non à toute possibilité de dialogue avec le pouvoir en place. Le résultat aujourd'hui, c’est que la France est totalement absente du jeu diplomatique, totalement perdante en matière d'influence et aura beaucoup de retard lorsque la Syrie redémarrera. Je pense que les rancœurs et les déceptions contre la France resteront bien après la résolution de cette guerre.

Nous sommes dans une diplomatie de l'autruche qui refuse de voir que nous avons les mêmes ennemis

Bachar el-Assad a rappelé un événement qui date de 1981 où Louis Delamare, l'ambassadeur de France au Liban, a été assassiné et les services syriens ont été accusés. Trois ans après, François Mitterrand était en Syrie. Cela veut dire qu'il faut toujours rétablir le dialogue. Même quand des événements gravissimes se produisent, il faut être capable de rétablir des rapports avec des conditions. On est incapable de faire cela en France. Ces cinq années de politique française en Syrie ont été catastrophiques. Nous sommes dans une diplomatie de l'autruche qui refuse de voir que nous avons les mêmes ennemis sur notre territoire car ceux qui assassinent en Syrie sous souvent les même que ceux qui assassinent à Paris, à Nice, à Berlin ou à Bruxelles.

Une politique qui a aussi été complice de manipulations hallucinantes. L'une des plus belles manipulations de ces dernières semaines a tout de même été cette histoire de pseudo maire d'Alep-Est qui a circulé sur tous les plateaux télévisés, qui a été reçu à la Mairie de Paris et au ministère des Affaires étrangères alors qu'en réalité, il n'a jamais été élu. Il n'y a jamais eu de poste tel que celui-ci. Il s'agit de celui qui a été chargé de l'administration d'Alep-Est par les forces djihadistes qui contrôlaient cette zone, principalement le Front al-Nosra. Pour moi, cet exemple est hallucinant et montre à quel point nous ne sommes plus capables d'entendre un autre discours en France. 

 


«Chute d’Alep»...

...au-delà de l'emballement médiatique : un reporter de "Paris-Match" témoigne.



Le journaliste français Régis Le Sommier a séjourné à Alep du 15 au 20 décembre 2016, période marquée par la libération des quartiers orientaux de la ville, et a pu assister à l’évacuation des combattants. Dans son reportage pour Paris Match, il constate que la réalité du terrain ne rime pas toujours avec les déclarations occidentales.

Les troupes gouvernementales syriennes ont libéré fin décembre la ville d'Alep, mettant un terme à plus de quatre ans et demi de division de la ville. Du 15 au 20 décembre, un envoyé spécial de Paris Match a pu se rendre dans la ville pour témoigner de l'évacuation des combattants et visiter les quartiers d'où ces derniers ont été expulsés.

Dans une vidéo qu'il a lui-même tournée, Régis Le Sommier, le premier Français à entrer dans la ville, présente l'embellir la situation dans les quartiers qu'il a pu visiter, prête le micro à quelques habitants locaux et constate que la situation sur le terrain s'avère être différente de celle que l'on présente dans les pays occidentaux. « La chute d'Alep a été d'un point de vue journalistique une leçon pour moi », écrit-il dans son reportage.

« Ces images sont mon témoignage pour l'histoire, une histoire plus grise, nettement moins manichéenne que celle présentée en Occident. (…) Depuis le quartier de Ramouseh où j'assistais en direct à l'évacuation des rebelles, je lisais sur Internet des propos de confrères, de ministres ou d'hommes politiques, qui me décrivaient des choses qui n'étaient pas la réalité de ce qui se produisait devant mes yeux », indique-t-il.

 

Tout en constatant la dureté de la situation sanitaire dans la poche rebelle, il attire l'attention sur le fait que durant son séjour, il n'y avait pas eu de frappes et qu'il était faux de dire que tous les quartiers occupés jusqu'à récemment par des combattants avaient été réduits en poussière.

 

Il souligne, qu'en dehors des points de contrôle, il a été autorisé à filmer et à prendre en photo tout ce qu'il souhaitait et que les personnes auxquelles il prête la parole sont des passants arrêtés au hasard et non des hommes de paille choisis par des « agents du régime ».

« J'ai pu leur poser toutes les questions que je voulais. Elles m'ont répondu à leur manière, utilisant ces stratégies de survie que mettent en place les hommes quand le camp auquel ils ont appartenu a été vaincu: Les rebelles étaient des "étrangers". Ils les volaient. Ils les empêchaient de sortir… », relate-t-il sans toutefois exclure que certaines de ces personnes aient soutenu par le passé la cause des rebelles.

 

La conclusion à laquelle il arrive à l'issue de sa visite à Alep va à l'encontre de ce que les médias mainstream ont l'habitude de présenter. « Je pense, et ces images le confirment, que la chute d'Alep-Est a été l'objet d'un emballement médiatique et politique sans précédent », conclut-il, laissant aux lecteurs le soin de juger.

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