«Exercer une pression continue sur l'adversaire»

par le Général Patrick BRÉTHOUS le 27/02/2016


Où en est l’opération Barkhane ?

 

L’opération Barkhane est dans une phase importante, dans sa deuxième année d’existence, dite phase « d’effort ». Après la montée en puissance de l’année dernière, et les réarticulations de l’été dernier, nous sommes désormais dans une phase où nous intensifions nos actions. D’une part, de lutte directe contre les groupes armés terroristes et, d’autre part, d’appui à nos partenaires africains dans le cadre du G5 Sahel et du partenariat militaire de coopération transfrontalière, mis en place ces derniers mois et qui s’est traduit par la signature d’une charte entre les chefs d’état-major de ces cinq pays.

 

Barkhane poursuit donc son effort au nord du Niger, au Mali et dans toutes les zones frontalières des cinq pays : Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso, afin de maintenir en permanence la pression sur les groupes armés terroristes. Ces derniers sont de moins en moins nombreux, de moins en moins organisés et disséminés dans ces immensités désertiques, sous la pression de Barkhane mais aussi des forces armées locales, nigériennes dans le nord Niger, maliennes dans la zone centrale du Mali, car au nord nous intervenons seuls, et surtout sur les zones frontalières. Nous avons par exemple eu une opération tripartite en décembre 2015 avec les forces mauritaniennes, maliennes et Barkhane, en coordination avec une opération de la Minusma [Mission multidimensionnelle des Nations unies pour la stabilisation au Mali. NdlR]. Nous avons contrôlé la zone frontière avec le Mali, au sud de la Mauritanie.

Nous gardons également le contact avec la population et nous appuyons le processus de paix au Mali, signé en juin dernier, par l’intermédiaire de la Minusma et dans le cadre sécuritaire. Dans les prochaines semaines auront lieu des patrouilles communes entre les forces armées maliennes et les groupes signataires.

A travers le volet militaire du G5 Sahel, demain les armées africaines opéreront ensemble avec des dispositifs et des opérations de renseignement permanents sur lesquels nous travaillons tous ensemble. Cette stratégie, pour le volet militaire, a été validée par les chefs d’Etat du G5, qui se sont rassemblésle20 novembre dernier à N’Djamena.

Donc Barkhane avance bien, l’effort dure depuis un bon moment et reste la priorité du chef d’état-major des armées(CEMA).

 

 

 Quel est le rôle de la base de Niamey, où nous nous trouvons ?

 

Niamey, comme N’Djamena, sont deux plots capitaux. Ce sont principalement des bases logistiques d’entrée et de sortie de théâtre. Sur ces bases arrivent tous les flux logistiques maritimes, plusieurs bateaux arrivent dans l’année à Abidjan et à Douala apportant les flux logistiques lourds qui sont ensuite acheminés par la route vers Niamey et N’Djamena. Ces deux bases sont également des plateformes aériennes qui permettent d’acheminer les flux logistiques plus légers, dont les matériels urgents, notamment pour l’aéronautique.

Niamey a une dominante aérienne avec un plot d’avions de transport tactique, deux C-160 et un Casa « nurse » ; des drones, trois Reaper et deux Harfang; et un ravitailleur KC-135. Cette flotte augmente ou diminue en fonction de renforts temporaires dont nous bénéficions.

Toutes les relèves à l’Ouest s’effectuent à partir de cette base. Au mois de janvier, nous avons par exemple transporté plus de 2000 personnes entre Gao et Niamey pour relever le groupement tactique désert ouest et le bataillon logistique. C’est aussi depuis Niamey que part le C-160 ou le Casa « nurse » pour aller chercher des blessés, par exemple à Tessalit, de jour comme de nuit, avec une alerte24 heures sur 24 à Niamey, mais également à N’Djamena. C’est également d’ici que partent tous les drones pour effectuer des missions de renseignement dans le nord de la bande sahélo-saharienne(BSS). Jusqu’au rapatriement récent des Mirage 2000 vers Chammal, c’est d’ici que partaient nos Mirage 2000 pour appuyer les troupes au sol. Lors des convois logistiques, nous prévoyons toujours un créneau de vol chasseurs, maintenant les Rafale de N’Djamena. Un contrôleur aérien avancé est en permanence intégré dans le dispositif. Donc s’il y avait un contact et le besoin de faire appel à un appui chasse, les chasseurs sont là, mais ils peuvent également faire des passages bas ou de la reconnaissance en avant du convoi. Ils sont également présents en appui des opérations

 

 

Quelle est l’importance du dispositif aérien ?

 

Nous déployons un ensemble de moyens nous permettant d’exécuter notre mission et la composante aérienne joue un rôle clé dans l’opération. L’emploi de la force aérienne est combiné au niveau du poste de commandement interarmées de théâtre que je commande. Il s’agit donc bien d’une opération interarmées, conçue à la fois avec les éléments terrestres, les éléments aériens, mais aussi la composante renseignement et les forces spéciales, sans oublier la logistique, cruciale dans ces immensités désertiques.

La combinaison de ces moyens permet de s’affranchir de la contrainte des distances pour exercer une pression continue sur l’adversaire. La troisième dimension permet de soutenir l’ensemble des points logistiques isolés que nous comptons dans la BSS, notamment à partir des deux plateformes que sont N’Djamena et Niamey. Ce sont des bases aériennes et interarmées à partir desquelles nous opérons, nous effectuons nos relèves et nous montons vers le Nord nos flux logistiques. Ces deux plateformes aériennes appuient les plateformes moins importantes en volume, mais disposant du cordon ombilical d’une piste. Celles-ci sont ainsi ravitaillées, bénéficient des évacuations sanitaires, et cela me permet également d’aller voir mes troupes sur le terrain. L’opération Barkhane a donc la caractéristique de combiner les opérations aériennes avec l’ensemble des autres opérations qui sont menées. Je dispose de capacités d’évacuation sanitaire permanentes, de transport aérien logistique, de transport tactique et de reconnaissance, notamment avec les drones.

Je dispose donc de l’ensemble du panel des capacités de l’armée de l’Air. La composante aérienne me permet, combinée avec les autres composantes, de mener à bien mes missions. Sachant que mon objectif en BSS est de participer à une véritable défense de l’avant de la France, hors de nos frontières, comme nos camarades de Chammal, en parallèle avec la protection de la France et des Français, à laquelle les armées françaises participent très directement, notamment avec l’opération Sentinelle. Dans le cadre de cette défense au large, nous devons diminuer la capacité de nuisance des groupes armées terroristes à un niveau suffisamment faible pour que nos partenaires africains puissent prendre en compte leur propre sécurité, avec Barkhane en appui. Nous voulons interdire aux groupes terroristes tout sanctuaire, toute zone refuge, mais aussi toute zone de recrutement ou de prédation. Nous les empêchons d’aller auprès de la population pour leur soutirer des fonds, pour acheter leurs armes ou soudoyer des jeunes afin qu’ils rejoignent leurs rangs. Cette lutte contre les groupes armés terroristes se fait par des opérations directes où l’arme aérienne joue un rôle capital. Je combine l’action des chasseurs, des hélicoptères, des troupes au sol et des moyens de renseignement, drones notamment. La combinaison de ces moyens permet de surprendre l’adversaire, ce qui est le plus dur ici. Cela se fait principalement par l’assaut vertical et l’emploi de la troisième dimension, par des frappes aériennes directes, par des opérations aéroportées, soit en automatique lorsque j’avais un bataillon parachutiste à disposition, soit en commandé avec les commandos parachutistes de l’Air (CPA) ou les groupements commandos parachutistes (GCP) de l’armée de Terre, ou encore par des opérations héliportées.

 

 

Le dispositif aérien va-t-il évoluer ?

 

Le dispositif aérien pourrait être renforcé dans le domaine du transport tactique. La composante de transport aérien tactique est un peu sous-dimensionnée avec des problèmes de disponibilité dus notamment à l’âge du parc

Nous formons de grands espoirs avec l’arrivée de l’A400M Atlas, qui nous offre en lui-même des capacités de transport bien supérieures, mais aussi, nous l’espérons, des capacités de poser sur piste sommaire, comme demain à Gao, ce qu’il a déjà fait, ou encore après-demain à Tessalit ou Madama. Cela nous permettrait, en cas de renfort temporaire, de nous poser directement sur ces bases et d’éviter ainsi une rupture de charge à Niamey. Par exemple, lorsqu’un hélicoptère arrive sur le théâtre, il est transporté depuis la France à Niamey. Il faut faire venir les mécaniciens depuis Gao pour le remonter avant de transférer l’appareil vers le Mali : on perd donc du temps. L’A400M participe déjà à quelques rotations, mais nous espérons que, dans l’avenir, il participera de manière plus importante à l’opération Barkhane.

Du point de vue appui chasse, les deux Mirage 2000D ont récemment quitté Niamey afin de renforcer les capacités aériennes de l’opération Chammal. Les deuxMirage2000C ont également vocation à quitter rapidement Niamey. Le plot Rafale, présent à N’Djamena, continue à nous apporter des capacités significatives, et est en mesure d’intervenir partout dans notre zone de responsabilité, grâce à l’allonge apportée par le ravitailleur C-135. A noter que les Rafale sont aussi en mesure d’appuyer le dispositif Sangaris. Les vols sont gérés depuis Lyon Mont-Verdun, j’ai un adjoint, un général commandant la composante aérienne depuis ce poste de commandement, qui, lui, est responsable de l’Afrique centrale et de l’Ouest. Il a donc des responsabilités élargies

Les drones répondent bien au besoin. Nous verrons si des appareils supplémentaires nous serons confiés.

Le dispositif est appelé à se stabiliser. Bien sûr, le CEMA ou le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) pourraient nous imposer des changements du fait de l’engagement de la France ici ou ailleurs. Mais, pour l’instant, il s’agit d’un dispositif qui est bien équilibré, bien intégré dans l’opération Barkhane. Mon adjoint opération est d’ailleurs un aviateur, le général Mathieu Pélissier. Le rapport coût-efficacité est très intéressant. Il faut souligner également l’appui significatif de nos partenaires occidentaux, notamment les Américains et les Espagnols qui sont là en permanence. Ces derniers mettent à notre disposition deux avions de transport tactique. Les Américains nous aident principalement en termes de ravitaillement en vol.

 

 

Et le dispositif hélicoptères ?

 

Le dispositif hélicoptères compte dix-sept appareils. Son évolution est liée à l’environnement stratégique. Le plot Sangaris, par exemple, est maintenu plus longtemps que prévu. Les hélicoptères de nouvelle génération arrivent. Il va y avoir un Caïman supplémentaire et nous allons réarticuler le dispositif entre Gao, Madama et N’Djamena pour être encore plus efficaces.

La composante hélicoptères est également une capacité-clé parce qu’elle nous fournit la capacité de surprise qui est essentielle dans le cadre des opérations. On s’aperçoit qu’en concentrant nos efforts on peut avoir une bonne disponibilité pour les opérations. Moyennant une préparation préalable et une remise en condition ultérieure.

J’en veux pour preuve l’opération Vignemale de l’automne dernier. Pendant les quatre semaines d’opération, la disponibilité des dix hélicoptères de l’Alat engagés, ainsi que du Pilatus, a été de 100 % pendant les trois premières semaines. Ensuite, malgré les maintenances prévues, la disponibilité est restée à plus de 80%. Nous avons donc été capables pendant un mois de faire un effort significatif. Plusieurs centaines de soldats ont ainsi pu être héliportés. Il s’agit là d’un volume inégalé depuis plusieurs années. Le groupement désert ouest, armé par le 2e régiment d’infanterie de Marine(2eRIMa), a pu faire de très belles opérations héliportées.

J’ai aussi un binôme de Caracal de l’armée de l’Air qui est à N’Djamena pour une double mission, la recherche et le sauvetage au combat, la Resco de nos camarades chasseurs, mais aussi une mission d’aérocombat. Trois fois, ils ont participé à des missions dans le Nord avec des ravitaillements en vol durant les missions, avec l’appui des C-130 américains, une première en opération. Il s’agit là de belles manœuvres à la fois techniques et opérationnelles. Ce détachement Caracal apporte donc une plus-value significative. Il comprend également un détachement du CPA30 de l’armée de l’Air, qui a d’ailleurs effectué un saut opérationnel à l’occasion d’une de ces opérations. Les CPA me permettent d’effectuer des bascules d’effort avec les GCP de l’armée de Terre.

 

 

Propos recueillis à Niamey par Emmanuel Huberdeau

 

 

Source : http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-general-patrick-brethous-exercer-une-pression-continue-sur-l-adversaire.html

 


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