Boko Haram : L'analyse de Bernard Lugan


Boko Haram qui contrôle une partie du Nigeria opère désormais au Niger, au Cameroun et également au Tchad. Dans un premier temps sa stratégie fut d'exacerber la fracture entre le nord et le sud du Nigeria afin d’imposer l’indépendance d'un Etat théocratique nordiste inscrit dans la tradition des émirats du XIXe siècle. Une rupture s'étant ensuite produite entre les Haoussa et les Kanouri, ces derniers formant la base ethnique du mouvement, la stratégie de Boko Haram a  changé. Désormais, son objectif est le pourrissement de la région péri tchadique à travers la zone de peuplement kanouri qui déborde largement du Nigeria puisqu'elle s'étend au Niger, au Cameroun et au Tchad. Une évolution qui n'a pas été vue par les observateurs et qui change d'autant plus en profondeur les données du problème que Boko Haram commence à recruter parmi les populations arabes péri tchadiennes. 
 
Dans un premier temps, Boko Haram a prospéré sur la frustration des élites musulmanes nordistes Haoussa-Peul-Kanouri qui  n’acceptaient pas que le pays soit dirigé par des chrétiens sudistes.
En 2011, au Nigeria, Goodluck Jonathan, un sudiste chrétien fut en effet  élu président à l’issue d’un scrutin clairement ethno régional, le sud chrétien ayant voté pour lui alors que le nord musulman s'était massivement prononcé pour le général Buhari. Cette victoire qui illustrait une inversion des rapports de force entre nord et sud entamée depuis une décennie, provoqua bien des crispations. Jusque là, les nordistes qui tenaient l’administration et l’armée exerçaient en effet le pouvoir tout en détournant à leur profit la manne pétrolière sudiste. Les rôles étant renversés, les sudistes prirent le contrôle de la production pétrolière; puis ils  cassèrent le monopole que les Fulani (Peul) exerçaient sur l'armée en favorisant la promotion d'officiers sudistes, notamment des membres de l'ethnie des Tiv. Au nombre d'un peu plus de deux millions, ces derniers vivent dans le centre est du Nigeria et ils sont majoritairement chrétiens avec une forte minorité animiste.
 
C'est dans ce contexte que Boko Haram fut instrumentalisé par des politiciens nordistes afin d'empêcher  le président Goodluck de gouverner. Cela leur fut d'autant plus facile que le jihadisme fut à plusieurs reprises utilisé par les dirigeants musulmans de la fédération afin d'affaiblir leurs opposants chrétiens. Au mois de mai 1987, le général Babangida qui était au pouvoir avait ainsi armé des groupes islamistes afin d'attaquer des chrétiens dans les Etats du nord, notamment Sokoto et Bornou.
 
L'attitude des autorités musulmanes nordistes changea quand Boko Haram se lia à Al Qaida,échappant par là même à leur semi contrôle. L'armée fédérale étant inopérante car perçue par les populations nordistes et musulmanes comme une force d'occupation en partie chrétienne, les chefs nordistes tentèrent alors de réduire ou du moins de cantonner Boko Haram. En représailles, ce dernier déclencha une campagne terroriste contre l'émir de Kano. Fin novembre 2014, la mosquée de Kano qui jouxte le palais de l'émir Sanusi Lamido Sanusi fut attaquée à l'heure de la prière. Le bilan fut de 120 morts et de plusieurs centaines de blessés.
 
Aujourd'hui, Boko Haram contrôle deux Etats de la fédération, le Yobé et le Bornou ainsi qu'une partie du Gombé, soit la plus grande partie du territoire des Kanouri. Ces derniers ne parlent pas la même langue que les Haoussa et ils sont les héritiers de l'empire de Kanem Bornou (fin XVe-1893) qui s'étendait sur une partie du Tchad, du Niger et du Cameroun, avec une pénétrante vers la Libye via Bilma[1]. Boko Haram fut fondé par un Kanouri du nom de Mohamed Yusuf abattu par l'armée le 31 juillet 2009.
Alors que les sultanats haoussa-peul, dont celui de Sokoto, sont issus du jihad des Peul d'Othman dan Fodio venus de la région du Sénégal à la fin du XVIIIe siècle, l'islamisation des Kanouri fut réalisée par des tribus arabes venues de Libye. Leurs descendants sont aujourd'hui installés dans la partie centrale du Tchad ainsi que dans toute la région péri tchadique. Au Tchad, ils sont groupés en trois ensembles, les nomades Djoheïna, les Hassaouna et les Ouled Slimane; ces derniers vivent également en Libye où ils sont en conflit avec les Toubou, un autre peuple "à cheval" sur les deux pays. 
 
La zone ethno territoriale kanouri déborde largement à l'extérieur des frontières du Nigeria, notamment au Niger où les Kanouri constituent 5% de la population, dans l'extrême nord du Cameroun et au Tchad. Dans ces trois pays, les Kanouri partagent le territoire avec d'autres ethnies. Au Tchad, ils sont concentrés dans les deux préfectures de Kanem, chef-lieu Mao, et du Lac avec pour chef-lieu Bol. 
 
Si la stratégie transfrontalière de Boko Haram réussissait, le risque serait de voir ceux des Arabes tchadiens opposés au président Déby rejoindre le mouvement, ce qui est déjà le cas pour certains d'entre eux, affaiblissant ainsi le pays pivot de la stabilité régionale. Certains groupes arabes de la région péri tchadique ayant des liens avec celles des tribus libyennes qui ont fait allégeance à l'Etat islamique, la situation devra donc être suivie avec la plus grande attention. D'autant plus que les islamistes qui sont en passe de prendre le contrôle de la Tripolitaine et du Sahara libyen, pourraient établir un continuum territorial, ou du moins des connexions, avec Boko Haram.
 
Bernard Lugan