Grande Muette : les gradés ouvrent la boîte des pandores

par Christophe Forcari (Libération) - le 18/04/2016.



De plus en plus de généraux, retraités ou non, dérogent à leur devoir de réserve pour contribuer au débat public, quitte à être sanctionnés.

Les militaires, et pas des moindres, sortent de leur réserve. Des officiers supérieurs, des généraux à trois (de division) ou quatre étoiles (de corps d’armée) qui l’ouvrent, pétitionnent, manifestent ou se lancent en politique. Au risque de se voir taper sévèrement sur les doigts par leur hiérarchie pour avoir enfreint la règle qui veut que l’armée reste «la Grande Muette».

Pour avoir publié un livre sur les problèmes d’insécurité, intitulé Tout ce qu’il ne faut pas dire, le général de gendarmerie Bertrand Soubelet vient d’en faire les frais. Par décision gouvernementale, ce quatre étoiles vient d’être placé «hors cadre en attente d’une affectation temporaire». Une première dans l’histoire de l’armée française. Une sanction qui devait lui être notifiée officiellement par le directeur du personnel de la gendarmerie mercredi soir. «J’assume et je reste serein», assurait par avance Soubelet, le sentiment du devoir accompli.

«Il est clair que la parole des militaires s’est beaucoup désinhibée ces dernières années. Même si contrairement à ce que l’on croit, les officiers supérieurs ont toujours pris la parole», explique Grégory Daho, docteur en sciences politiques et membre de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem). Jusqu’à présent, même les généraux en retraite respectaient cette obligation de silence[1] par habitude, par éducation ou encore par respect pour l’institution.

 

«Danger».

 

Désormais, eux non plus ne se privent pas de mettre les pieds dans le plat. Mieux, même certains de ceux qui appartiennent toujours à l’active se font entendre. Souvent de façon assez retentissante. «Il y a deux manières de voir les choses», constate un député Les Républicains, membre de la commission de la Défense : «La première est que l’Etat est tellement affaibli que même les militaires, habitués à obéir, ne respectent plus son autorité[2] et se lâchent. La seconde est qu’aujourd’hui la haute hiérarchie militaire considère que l’ampleur des problèmes est telle que l’essentiel est en danger, c’est-à-dire la France même. Ils jugent qu’il faut réagir face à des politiques de droite et de gauche incapables de les résoudre.»

Des prises de position d’autant plus critiques qu’elles s’exerceraient sous un gouvernement de gauche au pouvoir ? «Ce gouvernement a fait beaucoup plus pour les armées que le précédent, [3] et Jean-Yves Le Drian est un ministre très respecté dans la maison», balaie un haut hiérarque de l’armée. «Les militaires sont aussi des citoyens et, comme les autres Français, ils sont exaspérés de voir que la situation s’aggrave sans que les gouvernements successifs n’y fassent quelque chose», affirme un général en deuxième section, c’est-à-dire pas tout à fait en retraite et prêt à être versé dans l’active en cas de besoin.

 

Tribune.

 

Au lendemain des attentats de janvier 2015, l’opération «Sentinelle» et le déploiement de milliers de soldats sur le territoire au côté de la population civile ont contribué à libérer la parole des militaires. «La professionnalisation des armées, loin de recroqueviller l’institution sur elle-même, de la couper de la société civile, a au contraire accru ses liens avec celle-ci», constate Grégory Daho. «Quand l’essentiel est remis en cause, le devoir de réserve n’est plus de mise et vient le devoir de s’exprimer, estime le général Tauzin, ancien des opérations spéciales. Il y a un moment où on ne peut rester sans rien faire. On ne peut pas demander aux militaires d’aller défendre les idéaux de la République sur les théâtres d’opérations extérieurs au péril de leur vie pour qu’ils s’aperçoivent à leur retour en métropole qu’ils ne sont eux-mêmes pas défendus par nos dirigeants.» Même le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général d’armée Jean-Pierre Bosser, a publié fin mars une tribune dans le Figaro,affirmant que «pour gagner la guerre, nous devons prendre l’ascendant sur le champ des esprits par une offre supérieure. Ce combat est principalement à conduire sur notre propre territoire car son lieu d’application n’est autre que la nation française».

Le général de gendarmerie Soubelet, écarté de ses responsabilités pour en avoir trop dit, estime aujourd’hui que l’institution est arrivée au bout d’un cycle démarré en 1962, après la fin de la guerre d’Algérie et l’épisode du putsch d’Alger : «Depuis cette date, personne ne s’est vraiment interrogé sur la place des militaires dans la société. Comme aujourd’hui on leur demande de sortir de leurs casernes pour réapparaître au grand jour dans le cadre de l’opération Sentinelle, ils ne voient plus pourquoi ils seraient privés de parole.»

 

.....

 

 

Christophe FORCARI

 

 

[1] NOTE de l’ASAF : Contrairement à ce qu’écrit Grégory Daho, docteur en sciences politiques, les militaires en activité, en 2ème section ou en retraite n’ont aucune « obligation de silence ».

[2] NOTE de l’ASAF : Le fait de dire la vérité aux élus du peuple ne signifie évidemment pas « ne pas respecter l’autorité de l’Etat », c’est même tout le contraire car que dirait-on d’un officier général qui mentirait à la représentation nationale ?

[3] NOTE de l’ASAF : Non, ce gouvernement ne « fait pas beaucoup plus pour les armées que le précédent ». Le Livre blanc de 2013 est encore plus incohérent que celui de 2008 notamment entre des menaces identifiées à la hausse et des contrats opérationnels revus à la baisse.
Ce sont les attentats de 2015 et l’appel massif et urgent aux forces armées pour l’opération Sentinelle qui ont contraint le gouvernement à arrêter les diminutions d’effectifs (qui étaient prévues jusqu’en 2019), sans d’ailleurs revenir sur celles déjà réalisées en 2013 et 2014 !

 

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