INTERVIEW du Colonel (er) Michel GOYA :

«Daech se prépare déjà à sa déterritorialisation».

le 08/08/2016.



 

L’organisation État islamique est-elle réellement en train de perdre sa guerre sur les terres d’Irak et de Syrie ?

L’EI perd effectivement du terrain. En Syrie, le lien avec la Turquie, essentiel pour la logistique de l’organisation, est de plus en plus difficile à maintenir et Palmyre, au cœur du désert, a été perdue. Les forces démocratiques syriennes (FDS) kurdo-arabes exercent une pression croissante sur Raqqa (la soi-disant capitale du califat autoproclamé, ndlr). En Irak, les villes de Ramadi et Falloujah ont été reprises par les forces irakiennes sur l’Euphrate.

De manière moins visible, les flux humains de volontaires étrangers se tarissent ainsi que les approvisionnements extérieurs. Des dizaines de cadres de l’organisation ont été tuées et une forte pression s’exerce sur les autres. Les désertions semblent augmenter ainsi que les actions de résistance à l’intérieur de la zone contrôlée par l’EI, contrôle qui s’exerce de plus en plus par la force. Significativement, le discours officiel de l’organisation change et se « dé-territorialise ». La défense et le contrôle d’un territoire ne sont plus considérés comme essentiels, reconnaissant ainsi le recul et la perspective d’une transformation.

 

« La perte des territoires qu’elle contrôle ne conduira pas nécessairement à la disparition de Daech »

 

Pour autant, l’EI est encore loin d’être abattu. Il aura fallu sept mois d’efforts aux forces irakiennes proches de leurs bases et appuyées par la coalition pour reprendre le contrôle de 100 km sur le fleuve Euphrate. Au nord, les forces kurdes, divisées et peu motivées dès lors qu’il ne s’agit plus de défendre leur propre territoire, piétinent. On ne peut exclure un effondrement rapide de l’EI à la suite de révoltes et/ou de dissensions internes, ou inversement des retours offensifs plus puissants que ceux, limités, de Deir-el-Zor ou Hit sur l’Euphrate. Il ne faut pas oublier que la prise-éclair de Ramadi par l’EI en mai 2015 est survenue quelque temps après plusieurs discours décrivant le repli et la fin de l’EI comme inéluctables. Le plus probable reste cependant une conquête difficile du Tigre et sans doute de Raqqa en fin d’année ou au début de 2017, ce qui ne signifiera pas pour autant la fin de Daech. L’État islamique a survécu à la mort en 2006 d’Abou Moussab al-Zarkaoui, son inspirateur, et même à son exclusion de Bagdad et des provinces sunnites en 2008. L’organisation peut retourner à la clandestinité.

 

Les reculs de l’organisation sur ses terres de base historiques peuvent-ils annoncer une mutation de ses stratégies (s’il en est encore) de frappes terroristes ?

Les campagnes terroristes peuvent être corrélées aux opérations en cours notamment lorsque Daech est sur la défensive. C’est une manière d’obliger les gouvernements, qui peuvent être mis en cause pour leur incapacité à assurer la sécurité, de détourner des forces du front vers la protection de la population. Cela a été le cas à plusieurs reprises à Bagdad, et particulièrement en mai dernier, ou en Syrie, le 27 juillet dernier à Kamichli, ville kurde près de la frontière turque.

Elles peuvent aussi en être indépendantes, hors du Proche-Orient en particulier, ne serait-ce que parce cela demande généralement des mois de préparation. Elles peuvent aussi être « inspirées » au sein de petits réseaux. Le but est peut-être parfois de modifier des politiques, et l’opération Sentinelle, en fixant et usant 10 000 soldats, est à cet égard un grand succès, mais l’objectif est plutôt d’agir sur la société. Il n’y a pas fondamentalement de raison pour ces attaques diminuent à court terme, au contraire.

 

Que sait-on de l’état de structuration, des forces et moyens de l’organisation État islamique aujourd’hui ?

Pour défendre l’ensemble de son territoire, l’État islamique disposait à la fin de 2015 de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, les estimations les plus fiables évoquant 30 000 combattants permanents, dont 40% d’étrangers à l’Irak et à la Syrie, auxquels il faut ajouter environ 70 000 auxiliaires des milices locales, services de police (Hisbah) ou de renseignement (Moukhabarat), soutien logistique ou en formation. C’est, en dépit de quelques matériels lourds, fondamentalement une force d’infanterie équipée de véhicules légers et d’armements soviétiques anciens, par ailleurs disponibles en grande quantité.

En soi, il n’y a là rien de très puissant, une très faible fraction par exemple des armées de Saddam Hussein détruites par les coalitions menées par les Américains. La différence est que les combattants de l’armée de l’EI sont plutôt compétents tactiquement et surtout très motivés.

Ce dernier point fait toute la différence.

En 2003, l’armée irakienne n’avait pas pu empêcher les divisions américaines de s’emparer de Bagdad en moins d’un mois depuis le Koweït. Un an plus tard, la prise de la seule ville de Falloujah, tenue par quelques milliers de combattants légèrement équipés mais très motivés, a nécessité neuf mois d’efforts.

L’État islamique, dont les forces sont nécessairement dispersées sur un vaste espace (un combattant permanent pour 250 km²), ne peut guère déployer plus de quelques brigades (une brigade représente environ un millier d’hommes et 150 véhicules) pour défendre une seule ville, sans doute dix au maximum pour une objectif important, comme Mossoul. Sa méthode consiste pour l’instant à maintenir seulement une brigade dans les villes qu’elle défend avec comme mission d’en retarder autant que possible sa prise. Aussi les pertes consécutives des combats récents ne représentent-ils pas un pourcentage très important des effectifs totaux.

Quant à l’action directe de la coalition, elle est en réalité très difficile à estimer. Au bilan, on peut estimer que l’État islamique a perdu un tiers de ses effectifs depuis son maximum il y a un an. Ce n’est pas rien, le haut-commandement a été durement frappé et il semble de plus en plus difficile de recruter.

 

Y a-t-il quelque matière à optimisme quant à la question, fondamentale pour la suite, de l’inclusion pleine et véritable des sunnites dans les sociétés irakienne et syrienne ?

C’est sans doute la question essentielle. L’État islamique est revenu du néant en opposition à la politique sectaire de Nouri al-Maliki, toujours présent dans la vie politique irakienne. Une des raisons principales de l’hésitation du gouvernement irakien pour attaquer est d’ailleurs celle de la gestion de l’après. Beaucoup d’Arabes sunnites irakiens n’adhérent pas forcément au projet de l’État islamique mais ils adhérent sans doute encore moins à celui d’un retour à la situation d’avant 2013. Autrement dit, si la conquête des territoires actuellement tenus en Irak par l’EI est possible après beaucoup d’efforts, leur contrôle par des forces de sécurité, et pire encore, des milices, toutes presque entièrement chiite, ne mettrait certainement pas fin à la guerre. Il est probable que dans une telle configuration l’État islamique, qui pourrait éventuellement bénéficier d’une base arrière en Syrie comme lors de la présence américaine, passerait simplement à la clandestinité et à la guérilla. Lors de cette même présence américaine, les mouvements rebelles oscillaient entre contrôle, plus ou moins ouvert, des villes lorsque les forces de sécurité irakiennes et/ou américaines étaient faibles et guérilla clandestine, lorsque celles-ci revenaient en force.

 

Contrôler militairement les provinces sunnites irakiennes après leur reconquête nécessiterait donc, si on s’appuie sur les abaques habituels (1 militaire ou policier pour 20 à 40 habitants selon le degré d’hostilité de la zone), une présence permanente d’au moins 100 000 hommes soumis à une guérilla constante. Cette guérilla sera menée par l’EI mais aussi sans doute, la clandestinité entraînant plutôt une fragmentation, par beaucoup d’autres mouvements locaux, anciens ou nouveaux. On ne peut exclure à cette occasion l’apparition d’une nouvelle tendance et d’un nouveau projet qui supplanterait même celui de l’État islamique. Ajoutons, que dans ce contexte, l’attitude des forces, qui apparaîtront comme des forces d’occupation, vis-à-vis de la population sera également un facteur important dans le niveau de violence qui régnera alors dans les provinces sunnites.

 

« Sur le front politique, fondamental pour la suite, s’agissant de l’Irak comme de la Syrie, rien n’est réglé... »

 

L’État irakien dispose-t-il, quantitativement et qualitativement, d’une telle force de maintien de l’ordre ? Assurément non en l’état actuel des choses et sa constitution est, là encore, une œuvre de longue haleine. Cela ne suffirait sans doute pas, par ailleurs, à assurer la paix. En réalité, en l’absence de réels changements politiques en Irak, prenant en particulier en compte les aspirations des Arabes sunnites, et une transformation de la gouvernance, on ne voit pas très bien comment cette paix pourrait survenir. Le remplacement de Nouri al-Maliki par Haydar al-Abadi, en septembre 2014, n’a pour l’instant guère changé la donne à cet égard.

 

Du côté de la Syrie, la situation est encore plus complexe. On peut espérer la conquête de l’Euphrate syrien par les FDS mais quid de la suite ? Qui contrôlera la région ? Les Kurdes ? C’est peu probable. Leurs alliés arabes sans doute, mais sont-ils assez forts pour cela ? De toute manière leur lutte continuera contre le régime d’Assad. Personne n’a en réalité la moindre idée de ce que pourra être la Syrie dans quelques années.

 

 

Interview du Colonel (er) Michel GOYA

Docteur en Histoire

Propos recueillis par Nicolas ROCHE

Source : Paroles d'Actu


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Commentaires : 1
  • #1

    Leroy (vendredi, 12 août 2016 08:24)

    L'EI perd également son point d'appui en Libye (Syrthe), et il semblerait qu'au Sinaï l'armée égyptienne prenne le dessus.
    Par ailleurs à Mossoul les étrangers ont quitté (sur ordre et majoritairement) la ville depuis 3 semaines, et la résistance vient essentiellement des "locaux".
    Reste à fermer hermétiquement les frontières saoudiennes (c'est un vœu pieux), jordanienne et turque (et là, il faut contrôler les camps de réfugiés) et libanaise. A ce compte on pourrait espérer l'éradication du djihadisme.
    Mais la situation régionale (notamment en Turquie) peut donner à penser que l'EI pourrait installer une base, du même style que celle de Ben Laden : reste à savoir où (ce n'est plus du domaine des militaires).