Le continent est isolé - L'euro coule

par Stratediplo - le 26/06/2016.


 

 

STRATEDIPLO, de formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigation en sciences sociales et relations internationales.


Comme disent les Anglais, "il y a du brouillard sur la Manche, le continent est isolé".

 

En l'occurrence il ne s'en portera que mieux, d'ailleurs dès sa première candidature il était clair que le Royaume-Uni n'entrerait dans le Marché Commun que pour mieux le saborder de l'intérieur, en commençant par se faire prier et en exigeant (et obtenant) des conditions exorbitantes, comme la fameuse règle budgétaire selon laquelle il récupérerait toujours, sous forme de fonds structurels ou subventions, au minimum l'équivalent de sa contribution au budget communautaire. Le Royaume-Uni, pays industriel dont la principale exportation agricole fut le détachement à Bruxelles d'un commissaire européen à l'agriculture prêt à toutes les concessions uniopéennes (c'est-à-dire françaises et italiennes) face aux Etats-Unis d'Amérique et à l'Organisation Mondiale du Commerce, a ainsi réussi ou contribué à abattre l'agriculture française et italienne, ce que l'admission de la Roumanie et de la Bulgarie puis les hostilités contre la Russie n'ont fait qu'aggraver dernièrement.

 

On ne s'apitoiera donc pas outre mesure sur le sort des régions périphériques traditionnellement pauvres du Royaume-Uni (Irlande et Ecosse) qui, en dépit du soutien de la coalition londonienne de la bourse et de l'islam, voient s'éloigner leurs subventions franco-italiennes. De son côté l'Angleterre, hors donc la City dorée et ses faubourgs verts, a souhaité reprendre sa souveraineté en particulier parce que les Anglais (eux non plus) ne se sentent plus chez eux quand ils visitent leur capitale, représentée par un nouveau maire qui, symboliquement, ressemble à un conducteur d'éléphant du ministère de la défense du Canadesh. Pour leur part le kebab ne pouvait choisir que le multiculturalisme, et le chapeau melon ne pouvait choisir que la rentabilisation de l'exception britannique.

 

Car cette exception est très rentable. La dévaluation artificielle spéculative de 20% des monnaies européennes continentales, dans l'année qui a suivi leur fusion en euro, s'est traduite par une appréciation (relative) de la livre. Alors que le produit intérieur brut de la France, réalisé en francs (désormais sous-multiple de l'euro), et le produit intérieur brut du Royaume-Uni, réalisé en livres, n'avaient pas changé, la dépréciation soudaine de l'euro et l'appréciation corrélative de la livre ont fait passer le PIB (exprimé en dollars) du Royaume-Uni devant celui (exprimé en dollars) de la France, ainsi rétrogradée au rang de cinquième puissance économique mondiale tandis que sa perfide rivale passait au quatrième rang. Il ne suffisait plus à la presse financière anglophone qu'à imprimer de gros titres sur la percée du Royaume-Uni, la santé et la compétitivité de son économie (pourtant totalement inchangée) pour attirer les grands capitaux apatrides qui de toute façon fuyaient les places financières européennes minées par la spéculation contre la monnaie "commune" de personne. En ce sens la livre a été un bénéficiaire collatéral de la stratégie étatsunienne (la fusion des marchés et des monnaies d'Europe). On peut même dire qu'elle s'est vengée sur ses voisins de sa grosse dépréciation face au mark et au franc à l'occasion de sa défaite en 1992 par Soros, surnommé "l'homme qui a fait sauter la banque d'Angleterre" alors qu'il a surtout fait sauter le Système Monétaire Européen, mission certainement rétribuée par ses commanditaires JP Morgan, Chase Manhattan et Bank of America (voire par leur gouvernement) et dont le milliard et demi de dollars de bénéfices apparents (aux frais du Royaume-Uni) de son fonds Quantum, retenu par la presse, n'était qu'un avantage accessoire mais pas le motif principal. Le gouvernement anglais a pour sa part certainement compris que cet objectif étatsunien était la seule raison pour laquelle on l'avait poussé à faire accepter, deux ans plus tôt, la livre (alors beaucoup plus instable que la lire) dans le SME alors qu'après une décennie de sinistre économique, et dans un contexte d'inflation double de celui de la France et triple de celui de l'Allemagne, cela ne pouvait conduire qu'à une grave surévaluation de la livre. Les stratèges étatsuniens savaient bien que les exécutifs exécuteurs des pays d'Europe travaillaient contre leurs pays respectifs, et aussi que déjà à l'époque ils répondaient à tout échec communautaire par plus d'intégration forcenée. En poussant le Royaume-Uni vers le continent, leur objectif était peut-être justement de faire exploser deux ans plus tard le Système Monétaire Européen afin de pousser les pays européens vers une monnaie unique encore plus facile à manipuler, comme l'avenir le montrerait sans équivoque.

 

Et comme le présent le confirme encore. Cela fait pourtant quinze ans, depuis la création de la chimère monétaire, qu'on la voit réagir systématiquement aux à-coups économiques d'outre-Atlantique et ignorer les indicateurs européens : la publication d'un taux d'inflation ou de chômage en Europe n'a aucun effet sur l'euro alors que la publication d'un taux d'inflation ou de chômage aux Etats-Unis d'Amérique le fait toujours baisser ou monter, lui faisant jouer parfaitement le rôle pour lequel on l'a créé, celui de contre-poids alternatif dans lequel on place ses fonds quand on attend une baisse du dollar et duquel on les retire quand on pense que le dollar va monter. L'euro, certes à une bien moindre échelle que le dollar, confirme aussi que la spéculation financière et monétaire s'appuie bien plus sur la psychologie que sur l'arithmétique, et la manipulation y est d'autant plus facile que les acteurs concernés sont ignares.

 

Un habitué du bar du commerce pourrait penser que la livre et l'euro évoluent indépendamment puisqu'ils sont les monnaies d'espaces monétaires distincts, et que cette indépendance pourrait même être renforcée par la sortie du Royaume-Uni du Marché Commun. Un économiste sachant que la livre n'avait aucune vocation à se fondre dans l'euro pourrait croire que la fin du régime d'exception (budgétaire notamment) et le renforcement de l'adéquation entre la géographie économique et la géographie monétaire, par l'élimination d'une monnaie et le renforcement de la prévalence de l'euro dans l'Union Européenne, jouerait en faveur au moins de l'euro, voire aussi de la livre. Un politologue s'imaginerait que la sortie du trouble-fête systématique et le resserrement des processus d'indécision communautaires profiterait à la politique économique uniopéenne et à sa monnaie par défaut, et que le rétablissement de la politique économique souveraine du Royaume-Uni profiterait à sa propre monnaie. Un spéculateur intéressé par une alternative financière et boursière hors espace réglementaire de la banque fédérale étatsunienne et de la banque centrale européenne (et plus solide que Changaï) se réjouirait de la renaissance de la City au moment précis où elle va perdre son rôle mondial de fixation du cours des métaux précieux. Que nenni ! Ils auraient tous tort. Les maîtres des grands marchés de spéculation sur les devises ont envoyé par le fond, dès vendredi, tant l'euro que la livre, et tout misé sur le dollar. La fonte en bourse des actions (donc des capitaux propres) des banques européennes des deux côtés de la Manche rapproche l'inéluctable cataclysme financier, et permet de plus d'en blâmer la Deutsch Bank (punie pour avoir dénoncé la manipulation du cours de l'or), dont la banqueroute désormais imminente fera paraître celle de Lehman Brothers en 2008 comme une anecdote bénigne.

 

Les grands spéculateurs capitalistes apatrides avaient annoncé qu'en cas de rétablissement de la pleine souveraineté du Royaume-Uni ils retireraient leurs fonds de Londres, où ils les avaient pourtant placés en raison de l'indépendance économique du pays, de son code du commerce très complaisant, de son accueil des fonds en gestion non résidente (offshore), de sa résistance aux diktats de Bruxelles, et aussi de la possibilité de placer ou libeller dans une autre devise que le dollar et l'euro. Il n'est pas dit qu'ils mettent leur menace à exécution contre leur propre intérêt maintenant que la chose est décidée, car ils ne cherchaient peut-être qu'à intimider et influencer l'électorat britannique sur injonction des Etats-Unis d'Amérique, qui n'ont pas hésité de leur côté à menacer ouvertement le Royaume-Uni de sanctions économiques en cas de sortie de l'Union Européenne, et qui dépêchent leur ministre des affaires étrangères ce lundi à Bruxelles (et certainement aussi à Londres, en passant) pour communiquer leurs instructions aux chefs d'Etat et de gouvernement européens, apparemment peu gênés d'être collectivement et individuellement convoqués par un simple ministre, envoyé de plus par un pays non membre de l'Union Européenne à laquelle ils consacrent beaucoup d'énergie et de réunions de crise depuis vendredi.

 

Tout cela signifie que l'enjeu pour les Etats-Unis n'est pas économique mais politique. Or les deux principaux inconvénients pour eux de la restauration de la souveraineté britannique sont d'abord qu'ils devront imposer le traité transatlantique à un décideur politique de plus, et ensuite que d'autres peuples risquent de suivre cet exemple ce qui introduirait autant de négociateurs de plus. Quant on connaît l'enjeu véritable de ce traité, vraisemblablement ignoré par la quasi-totalité des commissaires européens chargés de sa préparation secrète, on peut comprendre que les Etats-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour maintenir l'unicité du décideur côté européen, préserver l'unité de l'Union Européenne (alors que partout ailleurs ils sèment le chaos) et assurer la survie de l'euro

 

Delenda Carthago

 

Locution latine traditionnellement attribuée à Caton l'Ancien, mort en 149 av. J.-C , qui signifie "Il faut détruire Carthage !"


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