Le désastre syrien

...par Michel Pinton - le 04/01/2017.

 

Ecole Polytechnique

École nationale de la statistique et de l'administration économique (ENSAE)  

Fonctions diverses de direction d’entreprises

Maire de Felletin (Creuse) (1995 - 2008)

 

Fondateur, Délégué général puis Secrétaire général de l’Union pour la Démocratie Française (UDF)

Député au parlement européen

 

A titre bénévole,

Fondateur, Vice-président puis Président de France-initiative (réseau d’aide à la création d’entreprises)



Le conflit qui ravage la Syrie depuis cinq ans touche à sa fin. La reconquête d’Alep par l’armée régulière a été une bataille décisive. Elle a fixé l’issue de la guerre. On sait désormais avec certitude le nom du vainqueur. Le cessez le feu qui commence et les négociations qui vont suivre seront peut-être longues et heurtées. Ce à quoi elles aboutiront ne fait plus de doute.

           

La perspective du triomphe de Bachar-El-Assad est repoussée avec horreur par notre gouvernement, nos intellectuels les plus en vue et nos grands médias. Depuis que les troubles ont commencé d’ébranler son pouvoir, ils ont pris contre lui un parti passionné soutenu par une analyse simple. Selon eux, il y avait deux camps bien visibles : d’un côté un peuple désarmé se battait pour la liberté et la démocratie ; de l’autre un tyran sanguinaire (un boucher, disait notre Premier ministre Manuel Valls) n’hésitait pas à ordonner des crimes contre l’humanité pour rester en place.

Après avoir cru que la chute du dictateur était inéluctable et imminente, François Hollande, constatant la prolongation des combats, a apporté aux insurgés l’appui de notre Etat. Il leur a accordé à la fois une reconnaissance diplomatique et une aide militaire. Il était persuadé d’avoir fait un choix conforme aux exigences des droits de l’homme comme aux intérêts de la France. Il vient de le répéter dans son allocution de nouvel an.

Je n’ai cessé de protester, avec quelques autres, contre cette description imaginaire des forces en présence. Elle était contredite par les témoignages de personnalités locales et les analyses d’observateurs indépendants. Comme toutes les chimères, elle me paraissait conduire notre politique à une triple faillite : morale, diplomatique et militaire. Nous y sommes. Notre obstination dans l’erreur va entraîner une longue éclipse de notre prestige en Orient et un affaiblissement de notre influence universelle.

                 

Commençons par l’aspect moral. Notre gouvernement a bonne conscience. Il a été plus actif qu’aucun autre dans la défense des droits de l’homme en Syrie. Il a dénoncé vigoureusement tous les crimes de guerre commis, pris l’initiative de toutes les résolutions présentées au Conseil de sécurité sur ce sujet et étudié tous les moyens de traîner les coupables devant une cour de justice internationale. Mais ce n’était qu’une apparence. En réalité nos dirigeants, nos médias et nos intellectuels se sont bornés à une gesticulation précipitée, partiale et vaine. Leur indignation a pris feu au souffle de rumeurs sans se donner la peine de connaître précisément les faits ni de mener une enquête impartiale ; leur condamnation a toujours visé le même accusé ; la violence de leurs dénonciations n’a pas réussi à dissimuler leur impuissance à peser sur les évènements. C’est assez pour que les peuples de l’Orient et d’ailleurs ne prennent plus au sérieux les postures morales de ceux qui parlent au nom de la France.

                  

Notre échec est aussi net sur le plan militaire. Il était encore plus prévisible. Il n’y a jamais eu d’insurrection démocratique en Syrie. Les "modérés" que nous avons soutenus ont toujours formé une branche minoritaire de la rébellion. De plus ils ont été incapables de s’unir. Leurs opérations ont consisté en harcèlements décousus suivis par des replis dans des zones tenues par les djihadistes. Leur faiblesse leur a interdit une action décisive. Aujourd’hui ces "insurgés démocrates" n’ont plus d’autre issue que négocier leur ralliement au régime qu’ils prétendaient renverser. Nous perdons la seule carte dont nous comptions disposer pour participer au règlement du conflit.

                   

C’est sur le plan diplomatique que notre échec est le plus grave. La France revendique, à juste titre, le titre de grande puissance, c’est à dire une responsabilité particulière dans la politique mondiale. Le conflit syrien aurait pu illustrer notre vocation de façon éclatante. Voilà une région avec laquelle nous avons des relations anciennes et suivies, un Etat que nous avons fait naître, un peuple dont les élites sont francophones, une  terre où nous gardons des intérêts importants. Nous avions la possibilité et le devoir d’apporter dans cette guerre civile qui a attiré tant de convoitises étrangères, un jugement impartial, une action pacificatrice, une autorité désintéressée qui auraient rendu au peuple syrien le droit à disposer de lui-même. Nos dirigeants ont préféré se mettre dans le sillage des deux puissances anglo-saxonnes.

 

On me dira que nous nous sommes simplement trouvés unis à Washington et Londres pour défendre les droits de l’homme foulés aux pieds par un tyran. Je répondrai que les principes humanitaires sont commodes pour couvrir des calculs d’intérêt. Les Anglo-saxons ont en Orient une politique presque séculaire qui consiste à dominer la région par l’intermédiaire de gouvernements inféodés. L’Arabie, la Jordanie, les Emirats du golfe leur sont soumis de cette manière depuis qu’ils existent comme Etats. L’Irak et l’Egypte se cabrent parfois mais reviennent toujours, de gré ou de force, sous la férule de Londres et Washington. La Syrie est le seul Etat d’Orient à leur avoir échappé. Les convulsions qui ont suivi le "printemps arabe" ont paru leur offrir une occasion inespérée. Sous couvert de défense des droits de l’homme, les deux capitales ont tenté de faire basculer Damas dans leur orbite.

                

Pourquoi la France devait-elle s’y opposer ? La volonté de conserver sa propre zone d’influence aurait été une raison suffisante, d’autant que cette influence était légère et pacifique. Mais il y a plus. L’impérialisme anglo-saxon, là où il s’exerce, s’avère être un élément de déstabilisation et de conflits. On lui doit l’injustice faite aux Palestiniens, le maintien de la monarchie obscurantiste d’Arabie saoudite, la situation désastreuse de l’Irak, le pourrissement des relations entre Israël et les Arabes. En préserver la Syrie aurait pu être un but raisonnable de la diplomatie française.

                

Nos dirigeants ont préféré se ranger derrière les Etats-Unis. Ils ont poussé leur empressement à livrer la Syrie aux Américains jusqu’à offrir de faire accompagner les bombardiers chargés de "punir Bachar-El-Assad" par nos Rafales. La prudence d’Obama a finalement repoussé cette tentation dangereuse. Mais les Russes n’ont pas tardé à occuper la place laissée libre par la dérive française. Ils sont intervenus, à leur manière, pour arracher la Syrie à l’orbite anglo-saxonne. Et notre diplomatie se trouve dans une impasse, sans moyen ni responsabilité propres. Les chancelleries et les peuples du monde entier en prendront certainement note.

 


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