Mohammed ben Salmane, prince du poker saoudien ?

...par Caroline Galactéros - le 11/11/2017.

 

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC. Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr. Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014). Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.


 

Le prince héritier Mohammed ben Salmane lors de la Future Investment Initiative de Riyad, le 24 octobre 2017. ©Hamad Mohammed/Reuters.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane lors de la Future Investment Initiative de Riyad, le 24 octobre 2017. ©Hamad Mohammed/Reuters.

   Samedi 4 novembre dernier, alors même que Saad Hariri, premier ministre libanais, remettait sa démission depuis Riyad, Mohammed ben Salman (MbS), prince héritier d’Arabie saoudite, lançait une vaste purge « anti-corruption » conduisant à l’arrestation ou au limogeage de dizaines de princes, ministres, anciens ministres et hommes d’affaires à travers le royaume. Que signifient ces manœuvres sans précédent ?

 

Rappel : l’ascension éclaire de MbS

   Depuis que Salmane ben Abdelaziz Al Saoud succéda à son frère, Abdallah ben Abdelaziz, sur le trône d’Arabie saoudite, son fils, MbS, s’est vu confier de plus en plus de responsabilités au sein du royaume :

  • 23 avril 2015 : Ascension de Salmane au trône d’Arabie saoudite, MbS nommé ministre de la Défense et chef de la Cour royale.
    • Mars 2015 : Intervention de la Coalition arabe au Yémen menée par l’Arabie saoudite.
       
  • 29 avril 2015 : MbS nommé président du Conseil des affaires économiques et du développement (CAED)
     
  • 25 avril 2016 : MbS révèle la « Vision 2030 » visant à diversifier l’économie saoudienne.
     
  • Avril 2015 : MbS nommé par décret royal président du Haut-Conseil de la Saudi Aramco, compagnie nationale possédant la majeure partie des ressources en hydrocarbures du pays.
     
  • 29 avril 2015 : mise à l’écart du prince héritier Moukrine ben Abdelaziz au profit de Mohammed ben Nayef. MbS est nommé vice-Prince héritier et second vice-Premier ministre.
     
  • 05 juin 2016 : début de la crise diplomatique avec le Qatar.
     
  • 21 juin 2016 : A la surprise générale, Mohammed ben Nayef est mis à l’écart, MbS est nommé prince héritier et Premier ministre par son père.
     
  • 24 octobre 2017 : Lors du forum Future Investment Initiative de Riyad, MbS déclare vouloir « détruire l’extrémisme religieux » et retourner à « un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions ».
     
  • 4 novembre 2017 : début des purges « anti-corruption ».

On le voit, la rapide ascension de MbS est due à son père qui l’a placé à des postes stratégiques (défense, économie, énergie) dans le royaume avant d’en faire son successeur. Aussi, ne serait-il guère surprenant de voir dans les prochaines semaines le roi Salmane abdiquer au profit de son fils après lui avoir royalement pavé la voie.

En effet, les purges anti-corruption lancées par ce dernier ont tout d’un « coup de Palais » visant à consolider son pouvoir pour préparer son ascension au trône.

Consolidation du pouvoir

   Lorsque l’on s’intéresse au profil des personnes arrêtées, on constate que MbS écarte tout rival potentiel à son pouvoir ou à sa vision du futur de l’Arabie. Le Point rapporte une liste des principaux intéressés que nous complétons :

  • Le prince Al-Walid ben Talal (arrêté) : surnommé le « Warren Buffet saoudien » en raison de sa fortune estimée à près de 20 milliards de dollars. Il détient 95% de la Kingdom Holding Company, société internationale d’investissements, possédant des parts dans de nombreux domaines : banques, médias, immobilier, construction, hôtellerie, divertissement, etc.
     
  • Le prince Metab ben Abdallah (limogé) : fils du précédent roi et en lice au début des années 2010, a été limogé du poste de chef de la Garde nationale saoudienne qu’il dirigeait depuis 2013. Si la compétence des Forces armées saoudiennes est souvent raillée malgré leur équipement dernier cri, la Garde nationale constitue toutefois une puissante composante militaire, ancienne garde rapprochée du Roi Abdallah et descendante des célèbres « Ikhwans » qui aidèrent Ibn Saoud à conquérir son Etat. Un risque vraisemblablement trop important pour MbS.
     
  • Bakr ben Laden (arrêté) : demi-frère d'Oussama, président et principal actionnaire du groupe de construction Saudi Binladen Group.
     
  • Walid ben Ibrahim al-Ibrahim (arrêté) : autre grande fortune du Moyen-Orient, propriétaire du Middle East Broadcasting Company (MBC), premier groupe privé de média arabe à diffuser des chaînes de télévision en clair par satellite dans la région.
     
  • Le prince Turki ben Abdallah (arrêté ou en fuite) : fils du roi Abdallah et ancien gouverneur de la province de Riyad aurait été arrêté. Plusieurs sources affirment cependant qu’il aurait trouvé refuge... en Iran.
     
  • Adel Fakih (limogé) : ministre de l’économie et du plan, au cœur des réformes d’austérité économique de 2015 (partiellement abrogées en 2017).
     
  • Ibrahim al-Assaf (arrêté) : ancien ministre des Finances dont Le Point rapporte qu’il représentait le roi Salman au sommet du G20 en Allemagne.
     
  • Khaled al-Tuwaijri (arrêté) : ancien chef de la Cour royale, limogé lors de l'accession au trône de Salmane. Il fut l'une des personnes les plus élevées dans la hiérarchie sans appartenir à la famille royale.
     
  • Le prince Turki ben Nasser (arrêté) : ancien chef des Forces aériennes saoudiennes.
Arrestations dans la famille royale saoudienne. Source : Reuters.

Arrestations dans la famille royale saoudienne. Source : Reuters.

Principales personnalités arrêtées. Source : Al Jazeera.

Principales personnalités arrêtées. Source : Al Jazeera.

Jeudi 9 novembre, le Royaume annonce avoir arrêté plus de deux cent personnes, parmi lesquelles onze princes, quatre ministres et plusieurs anciens ministres ou hommes d’affaires de premier plan.

Deux autres princes auraient trouvé la mort dans des circonstances troubles. Dimanche 5 novembre, le prince Mansour ben Moqren, vice-gouverneur de la province d’Assir, et plusieurs autres responsables meurent dans le crash de leur hélicoptère près de la frontière avec le Yémen. Le lendemain, c’est le prince Abdul Aziz, plus jeune fils de l’ancien roi Fahd, qui serait mort lors de son arrestation (certaines sources évoquent une fusillade). Toutefois, le Ministre de l’Information saoudien dément l’information et affirme que le prince est en bonne santé, sans toutefois que celui-ci ne donne directement de ses nouvelles...

Enfin, ce sont pas moins de 1700 comptes bancaires qui ont été gelés. Tout argent saisi au motif de « corruption » est susceptible d’être reversé dans les caisses de l’Etat, ce qui représenterait une somme avoisinant potentiellement les 800 milliards de dollars. Une aubaine pour le royaume et ses nombreux projets.

Avoir les mains libres pour moderniser le pays

   Ces purges devraient permettre à Salmane d’avoir les mains libres et, nous venons de le voir, les ressources pour mener à bien son projet de modernisation économique, mais pas seulement, de l’Arabie saoudite.

Dès 2015, des réformes économiques ont été annoncées afin de palier au déficit budgétaire abyssal du royaume du fait de la baisse des prix du brut : augmentation de 50% du prix du carburant ; fin des subventions sur l'eau et l'électricité ; introduction d’une TVA ; fin de nombreux avantages accordés aux fonctionnaires ; etc.

L’Arabie touchait alors les limites d’une économie de rente, tirant 90% de ses recettes de l’exportation d'hydrocarbures, et d’une stabilité politique fondée sur un Etat d’ultra Providence maintenant une certaine paix sociale. La « Vision 2030 » portée depuis 2016 par MbS, vise ainsi à moderniser l’économie saoudienne en la diversifiant comme ont su le faire ses petits voisins (EAU, Qatar). L’Arabie saoudite va devoir sortir d’une économie primaire et être capable de produire des biens exportables ou des services. Le futur du royaume des Saoud est en jeu.

A horizon de dix ans, l’Arabie saoudite s’apprête ainsi à connaître d’importants bouleversements économiques qui auront une influence profonde sur la société, en particulier sur la relation entre les Saoudiens et l’Etat, mais aussi sur celle existant entre les Saoudiens et le marché du travail. Sur 30 millions d'habitants, environ 10 millions seraient étrangers, provenant principalement du sous-continent indien et d'Asie du Sud-Est. Un article de Capital rapporte que de nombreux Saoudiens vivent des subventions de l'Etat, et que sur les 5.5 millions qui ont un travail, 3 millions sont fonctionnaires. L’essentiel des emplois susceptibles de produire des biens échangeables est ainsi occupés par des étrangers.

 

Une adresse au Clergé wahhabite ?

   MbS sait que cette modernisation économique implique une modernisation sociétale. Aussi mineures semblent-t-elles, la récente autorisation pour les femmes de conduire, celle d'accéder à certains stade de football, ou la possible réouverture de cinémas constituent une véritable remise en question de l’ultra rigorisme de la société saoudienne…. et de l’autorité du clergé wahhabite. Comme le rappelle Pierre Conesa dans Dr. Saoud et Mr. Djihad, à chaque crise politique secouant le Royaume et affectant la légitimité du pouvoir, les rois ont donné carte blanche aux revendications du Clergé wahhabite afin de relégitimer la dynastie et faire taire les contestations, entrainant une mainmise de plus en plus grande de ces derniers sur la société. Ainsi, les cinémas existant jusque dans les années 1980 furent par la suite complètement interdits en Arabie saoudite face aux objections des fondamentalistes. La simple mention de leur réintroduction par MbS est perçue par le grand Mufti comme une porte ouverte à la « dépravation » du royaume... Toute nouvelle légitimation du trône d'Arabie saoudite par un pouvoir plus grand concédé au Clergé porte en elle les fondements idéologiques de la délégitimation future. On touche ici le paradoxe de ce royaume qui, promouvant un islam fondamentaliste et ultra-rigoriste, dénie potentiellement aux Saoud toute légitimité a exercer le pouvoir. Par ses projets et ses déclarations, MbS ne chercherait-il tout simplement pas à remettre en question l’alliance fondatrice de l’Arabie saoudite, entre la dynastie des Saoud et le Clergé wahhabite ?

Car, outre sa volonté de promouvoir un « islam modéré », il est intéressant de s’arrêter à d’autres propos tenus lors du même forum Future Investment Initiative de Riyad : « 70% de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n'allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d'idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant et tout de suite. » On ne saurait être plus clair : il ne s’agit pas seulement de promouvoir un islam « tolérant », mais de tarir la légitimité des « idées extrémistes » à l’intérieur même du pays, dans le souci très probable de ne point prêter le flanc à une instrumentalisation de type « révolte arabe » qui serait redoutable pour le pouvoir royal.

 

Se faire une virginité sur la scène internationale

   Il faut enfin, et surtout, dans la lutte sans merci pour l’hégémonie régionale que se livrent désormais à visage découvert Riyad et Téhéran, assécher le discours - montant dans l’opinion publique occidentale - sur le rôle central des pétromonarchies - et de la première d’entre elles - dans le soutien au fondamentalisme sunnite, terreau du terrorisme qui ensanglante les rues européennes et américaines, sans parler du reste du monde. Car en dépit des déclarations américaines sur l’Iran « principal Etat sponsor du terrorisme dans le monde » en amont de la curée lancée sur le Qatar, c’est bien l’idéologie salafiste sunnite (et non le chiisme) qui arme, a minima idéologiquement, les djihadistes jusqu’au coeur de notre continent. Cette consanguinité de plus en plus voyante constitue de fait la pierre d’achoppement de la crédibilité politique saoudienne vis à vis de Washington comme de l’Europe. Aussi, s’agit-il désormais pour Riyad de « liquider » ses liens avec le terrorisme islamiste via de généreux mécènes saoudiens ? En effet, on peut s’interroger sur l’impact qu’auront ces purges sur le soutien aux groupes islamistes et djihadistes dans la région dont on sait qu’ils sont officieusement soutenus par de riches donateurs proches des familles au pouvoir, que ce soit au Koweït, au Qatar ou en Arabie saoudite. Il sera en conséquence intéressant d’observer, dans la foulée du grand ménage actuel, la façon dont le Palais mettra en scène la stigmatisation des liens les plus voyants ou compromettants entre certaines personnalités ou mêmes organismes et l’appui au djihadisme worldwide. A terme, on peut imaginer que le futur nouveau Roi ambitionne rien moins que de redonner une virginité occidentalo-compatible au berceau d’Al-Qaïda et consorts. Vaste programme !

La question est donc de savoir jusqu’où MbS veut-il mais encore va-t-il pouvoir aller dans cette régénération de l’image de son pays. S’il réussit, ce sera un triomphe aux conséquences à la fois positives mais aussi redoutables pour nos démocraties européennes. Car une telle évolution cautionnera indirectement, plus encore que le discours dominant actuel marqué par une pusillanimité insigne, le communautarisme invasif qui les déstabilise lentement mais sûrement nos nations si peu sûres d’elles-mêmes. Un communautarisme à fondement islamique croissant désormais décrit comme « inoffensif » au plan sécuritaire, confinant le terrorisme sunnite à une expression marginale et sans lien avec un quelconque prosélytisme violent de la part de l’Etat source.


Conclusion

   On remarquera enfin que la séquence domestique ouverte par le jeune prince saoudien constitue une manoeuvre très habile et audacieuse visant à renverser drastiquement la position actuellement délicate de son pays. En effet, l'échec de la déstabilisation de la Syrie, la double prise d’influence de Téhéran dans ce pays comme en Irak, les grandes difficultés de la guerre contre le malheureux Yémen, - désastre humanitaire de moins en moins défendable - et enfin la crise ouverte avec le Liban - donc avec l’Iran -,  sont en train de bouleverser une nouvelle fois les équilibres régionaux au détriment de Riyad. Le futur roi relance donc la bille, soutenu sans équivoque par Washington et Tel-Aviv. La chaîne de télé israélienne Channel 10 a révélé un câble diplomatique israélien transmis aux ambassades dans la région leur enjoignant à soutenir Riyad dans la crise l'opposant au Liban et à l'Iran. Les jeux ne sont pas encore faits. Le sort des djihadistes concentrés à Idlib, les futurs points de redéploiement des effectifs résiduels de l’Etat islamique, l’avenir enfin de la Libye et de l’Egypte renseigneront progressivement sur le succès de ce pari et la sincérité de la démarche princière qui a des allures de va-tout.

 

 

Source : https://galacteros.over-blog.com/2017/11/mohammed-ben-salmane-prince-du-poker-saoudien.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

 

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