Moyen-Orient, les dessous du duel russo-turc.

Par Caroline Galactéros


 

 

La politique internationale est tranchante et froide comme la glace. Seuls dominent les intérêts nationaux ultimes et les rapprochements tactiques parfois improbables destinés à les servir. Pourtant, Il y a sans doute dans l’actuelle crise entre Moscou et Ankara, une part plus humaine de déception et de dégoût. Après que le Sukhoi 24 a été abattu à la frontière russo-turque, les premiers mots du président Poutine ont été pour dénoncer « un coup de poignard dans le dos » et l’on aurait tort de n’y voir qu’une posture victimaire. La rivalité russo-turque est multiséculaire, mais elle s’était muée depuis quelques années en un partenariat concurrentiel relativement satisfaisant entre deux régimes partageant un passé impérial, une pratique très « dirigée » de la démocratie et des ambitions internationales considérables. Dès 2011 pourtant, l’encouragement turc à la poussée politique des Frères musulmans en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie, sous l’entrainant vocable des « Printemps arabes », mit à mal ces relations de défiance affable. Moscou savait certes depuis longtemps le double jeu du président Erdogan vis-à-vis de DAECH, ses compromissions familiales d’ampleur dans des trafics divers avec l’Etat islamique, son soutien avéré aux combattants du Califat. Malgré tout, « le Sultan » était venu inaugurer la Grande mosquée de Moscou un mois auparavant, et il subsistait encore entre eux un accord tacite de non-agression ouverte.

Las ! Les derniers masques sont tombés. Depuis l’affaire du Sukhoi, les alliances se consolident et se rigidifient à grande vitesse. Et ces fronts de rivalité géopolitique, économique, confessionnelle et culturelle étendus sur plusieurs continents (Moyen-Orient, Eurasie et Afrique noire) multiplient les risques de dérapage ou de provocations mal calculées. Avec plus de recul, on peut toutefois y voir une phase nécessaire de la reconfiguration régionale inévitable ouverte par le chaos irakien depuis 2003. De plus loin encore, ces mouvements tectoniques expriment un nouvel ordre mondial en gestation violente, la fin de l’illusion pacifiste et le discrédit des anciens mécanismes de sécurité collective. L’Occident ne peut plus nier La multipolarisation croissante du monde. 

Malheureusement, sur le théâtre syrien comme en Irak, le choc de ces intérêts se produit dans le sang des populations civiles. Chacun clame vouloir « éradiquer DAECH », mais nul ne se résout à l’échec manifeste du projet de renversement du régime de Bachar el Assad. Tandis que des pourparlers se poursuivent sur les termes d’une transition politique syrienne acceptable, on continue de chercher avec une loupe indulgente, dans la profusion des groupuscules djihadistes radicaux rivaux qui dépècent la Syrie et que l’on persiste à aider militairement pour certains d’entre eux, ceux que l’on pourrait faire passer pour des « modérés » afin de satisfaire nos pétromonarques clients qui ont juré (comme Ankara), d’enrayer la montée de l’influence iranienne dans la région. Ce faisant, on retarde le murissement indispensable de la situation militaire qui permettrait d’ouvrir une phase de négociation politique sur des bases pragmatiques, et l’on poursuit les coups bas, les anathèmes moralisateurs qui masquent des intérêts de puissance et d’influence sur fond de guerre énergétique autour de tracés concurrents.

Ainsi, face à « l’Axe » Etats-Unis - alliés européens (dont la France toujours écartelée entre sa solidarité occidentale et son désir d’efficacité opérationnelle) - Turquie - Israël - Arabie saoudite - Qatar, se consolide celui qui lie Moscou à Téhéran, Damas, Bagdad et cherche à « débaucher » l’Egypte, la Jordanie, Oman et même les EAU. Dans un monde qui a toujours la compassion aux lèvres, les populations civiles de Syrie, d’Irak et de toute la région sont les victimes collatérales de ce face à face entêté entre ceux qui jouent le pourrissement de la situation et l’éclatement du phénomène djihadiste et ceux qui cherchent à aboutir à un statu quomilitaire permettant d’enclencher un processus politique. L’idéalisme affiché est ici, comme souvent, l’indécent paravent du cynisme.

Le front diplomatique est au moins aussi actif que le militaire. Vladimir Poutine cherche à faire bouger les lignes. Ali Mamlouk, chef du Bureau de la sécurité nationale syrien, est la carte maitresse du président Assad et de Moscou auprès des Etats sunnites. Les relations se réchauffent notamment avec la Jordanie et l’Egypte, pour lesquels le combat contre les Frères musulmans supplante la lutte contre les Chiites sous la bannière de laquelle l’Arabie saoudite tente de rallier le monde sunnite. Poutine exploite à fond cette inquiétude et ces écarts de perception et réveille aussi la médiation omanaise vers un accord réaliste (immunité pour les hauts responsables du régime, présidentielle sans Assad, transfert des pouvoirs vers le Premier ministre, libération des rebelles en prison et protection du pays alaouite par des forces russes et iraniennes). Sans doute devrait-on aussi garantir à Moscou un statut inchangé pour ses précieuses bases de Tartous et Lattaquié …

Face à cet activisme russe ultra-pragmatique, la dernière trouvaille de l’administration américaine semble être de fédérer tous azimuts les forces sunnites contre Moscou (et Téhéran). La Russie observe une réactivation sensible des réseaux wahhabites dans le Caucase (Tchétchénie, Daguestan, Ingouchie) via le retour en grâce à Ryad de leur créateur, l’ancien chef des Services saoudiens et ambassadeur du Royaume aux Etats-Unis, le prince Bandar bin Sultan, après une transition dynastique qui l’avait éloigné.

Tandis que les Irakiens (forces gouvernementales chiites et tribus sunnites confondues) se préparent à reprendre Mossoul, est sortie du chapeau américain et de son allié turc, une nouvelle fausse bonne idée, celle d’un « Sunnistan » irakien - et pourquoi pas syrien- dont les implications sur les tracés de nouveaux pipelines contreraient durablement les intérêts de Moscou. Le dépècement et la fédéralisation de l’Irak et de la Syrie font leur chemin dans les Think tanks et les états-majors occidentaux. Même Tel Aviv, pour qui tout ce qui peut affaiblir l’Iran mérite d’être favorisé- y compris le morcellement ultraviolent des innombrables factions djihadistes - pourrait y trouver son compte. Le redéploiement en cours d’une partie des effectifs de DAECH vers la Libye via les routes israéliennes et turques, permettrait même de voir providentiellement émerger des factions et tribus sunnites « modérées » pour faire contrepoids à Assad dans une négociation, et veut-on croire à Washington, assurer une « resunnisation » maitrisée des régimes irakien et syrien. Une recette de potion magique explosive !

En attendant, la Turquie veut à tout prix empêcher la jonction durable entre l’Iran et la côte syrienne que pourrait opérer la coalition des Russes, des Irakiens, des Iraniens, du Hezbollah et des milices irakiennes chiites. Ankara aurait même passé un accord avec les Kurdes irakiens de Massoud Barzani en novembre dernier, avec lequel le pouvoir turc est par ailleurs en affaires. Dernier avatar de cette détermination turque : un bataillon de forces spéciales turques d’environ 500 hommes et 25 chars a pénétré illégalement au nord de l’Irak et n’en est pas encore tout à fait sorti… Le parapluie OTAN est décidément bien utile dans cette montée en gamme des provocations. Mais on joue désormais plus au poker qu’aux échecs alors qu’il faudrait surtout mettre de l’eau dans son vin ou son thé.

Dans leur duel avec Moscou, les Turcs vont probablement se joindre aux Saoudiens pour fomenter la déstabilisation du Caucase Nord. La diaspora caucasienne en Turquie est importante. Depuis les années 90’s, les Tchétchènes et autres insurgés caucasiens se sont servi de la Turquie comme base de recrutement, parfois même avec l’aide des services turcs. Ce serait une démonstration supplémentaire de la collusion de la Turquie avec DAECH dont plusieurs milliers de combattants sont d’origine caucasienne.

En représailles, Moscou met Ankara (dépendante à 60% du gaz russe) sous pression énergétique en interrompant les négociations pour la construction du « Turkish Stream » (11 milliards d’euros). Le président russe va aussi probablement jouer la carte du soutien aux Kurdes. En aidant le PKK, dont les succès contre DAECH ont suscité bienveillance et soutien-mesuré- des Occidentaux, Moscou ne peut que réveiller le spectre d’un Etat Kurde (très peu viable en vérité, du fait des rivalités entre les deux branches politiques principales du mouvement kurde). Comment résister à ce moyen tout trouvé pour affaiblir politiquement Erdogan ? Le contexte s’y prête : le PKK est de plus en plus populaire, notamment au Sud-est de la Turquie dont les populations kurdes sont vent debout devant l’inflexion conservatrice et musulmane du pouvoir turc et les frappes d’Ankara contre leurs frères qui combattaient courageusement DAECH à Kobané.

 

Caroline GALACTEROS 

Source : http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-de-caroline-galacteros-moyen-orient-les-dessous-du-duel-russo-turc.html

 


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