Offensive terrestre de l'OTAN en Syrie

 

Par STRATEDIPLO - le 25/08/2016.

 

De formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigations en sciences sociales et relations internationales.


L'offensive terrestre de l'OTAN en Syrie, passée au stade blindé hier 24 août, ne fut pas une surprise.

 

Déjà le 9 juin le gouvernement français a reconnu avoir introduit des troupes terrestres sur le territoire national de la Syrie, sans dire depuis quand.

Au même moment la Syrie protestait aussi contre la présence avérée de forces allemandes, et la BBC préparait un reportage sur les forces britanniques, qui serait diffusé le 9 août.

Ces trois armées, comme celle des Etats-Unis d'Amérique, prétendent n'avoir que des forces spéciales à vocation d'instruction.

Tout d'abord il faut rappeler qu'aucune organisation internationale légitime n'a donné mandat aux pays de l'OTAN d'instruire la guérilla islamiste en Syrie. Ensuite et pour le profane il faut préciser que ce que l'on appelle pompeusement aujourd'hui forces spéciales sont des troupes régulières, certes spécialisées dans les opérations spéciales c'est-à-dire essentiellement par leur mode d'engagement. Lorsque le gouvernement français prétend "compenser" la dissolution ou la réduction d'une grande unité (parachutiste, héliportée ou amphibie par exemple) par la montée en puissance d'un corps hautement spécial de cent hommes au sein d'un rutilant commandement des opérations spéciales, il ne fait que transférer hors du commandement terrestre une compagnie rescapée d'un régiment de la grande unité dissoute ou réorganisée, mais il s'agit des mêmes hommes dotés des mêmes équipements et entraînés aux même modes d'action : on change le béret mais on réduit cependant le volume de troupes disponibles pour les actions dans la profondeur ou hors front, qui sont les seules que l'on puisse encore mener après la dissolution du corps de manœuvre.

 

En réalité la présence de troupes des pays de l'OTAN sur le théâtre d'opérations (en Syrie) en complément de celles des pays arabes confirme l'échec ou l'insuffisance de l'entraînement de ces dernières par les premières dans les bases arrières de Turquie et de Jordanie, menée par des instructeurs spécialisés : c'est là tout le sens du passage de relai des militaires spécialisés aux forces spéciales. L'instruction au camp est dispensée par des spécialistes, en général sous-officiers, et relevant selon la technique qu'ils enseignent de l'arme des transmissions, de l'artillerie, du génie… la coopération militaire française a élevé au niveau de l'excellence l'organisation de la formation militaire et tactique de pays (pas des insurrections comme en formait l'URSS) brutalement confrontés à une menace supérieure à leurs attentes et capacités stratégiques. Les détachements d'assistance technique, pour leur part, constitués conjointement par l'arme d'emploi (infanterie ou cavalerie par exemple) et par le service de maintenance (matériel) voire avec une participation civile industrielle (constructeur), ont pour mission de former les combattants étrangers, autrefois soldats réguliers de pays reconnus, à l'utilisation des matériels vendus ou cédés par la France. Mais on n'envoie pas une unité constituée pour instruire des forces étrangères. Une unité constituée, avec son encadrement organique tactique et avec son tableau d'effectifs au complet, y compris ses soldats qui sont plus fréquemment des exécutants que des pédagogues, n'a pas une vocation d'instruction mais d'action.

Au demeurant, quand les reportages montrent des Français le FAMAS à la main ça ne peut pas être pour instruire des combattants armés de M16 comme l'Etat Islamique ou de AK47 comme les factions plus pauvres, de même qu'on n'enseigne pas l'usage tactique du pick-up Toyota sur un véhicule blindé léger fermé. Plus généralement, on n'enseigne rien sur le théâtre même des opérations. Quant au fameux conseiller militaire, celui que la France envoyait auprès d'un état-major étranger ou celui que l'URSS détachait comme commandant adjoint de la moindre unité élémentaire de l'armée assistée, il est officier, il n'est pas forcément armé, et il est véritablement intégré à la structure d'accueil donc il n'est pas envoyé avec son unité organique.

 

Il y a certes le cas des Etats-Uniens, appartenant à une armée régulière ou des unités corsaires privées toutes plus connues pour la lourdeur de l'index (le doigt qui appuie sur la détente) que pour les qualités pédagogiques, et qui sont donc envoyés directement comme servants d'armes modernes récemment livrées que les moudjahidines afghans ou lyonnais n'ont pas étudiées dans leurs champs de pavot ou leurs centres sociaux de banlieue, en particulier les nouveaux missiles antiaériens légers censés priver l'armée régulière syrienne de l'appui aérien russe.

Mais pour l'essentiel les forces spéciales des pays européens de l'OTAN sont engagées en unités constituées, du niveau de la section ou de la compagnie, pour éclairer (et parfois tirer vers l'avant) les forces de la guérilla.

Celles de la France sont, aux dires (toujours tardifs et rarement exhaustifs) du gouvernement, uniquement affectées aux Forces [modérément] Démocratiques Syriennes, qui combattent modérément par les armes l'armée régulière loyale au gouvernement élu et ne terrorisent que modérément la population du nord-est, où elle décapitent modérément surtout les enfants et ne dispersent des charges chimiques modérées que par mortiers, faisant là le "bon boulot" que leur reconnaissait le ministre français des Affaires Etrangères le 12 décembre 2012.

 

Comme on l'écrivait dès le début de l'agression contre la Syrie, une offensive terrestre majeure et, le cas échéant, une occupation, ne pouvait être exécutée que par la Turquie, plus puissante armée de terre de l'OTAN après celle des Etats-Unis, et de plus voisine contiguë de la Syrie.

Coïncidemment, les Etats-Unis d'Amérique ont, ces dernières semaines, retiré leurs avions de la base aérienne d'Incirlik, mais aussi appelé tours leurs ressortissants à éviter la Turquie et plus particulièrement le sud, même en cas d'intérêts commerciaux privés. La semaine dernière ils ont appelé l'aviation russe à éviter le nord-est de la Syrie.

 

L'opération blindée lancée hier par la Turquie exige la maîtrise aérienne de la zone d'opérations, qui, compte tenu de l'indigence antiaérienne organique des grandes unités terrestres de conception OTAN, ne peut être assurée que par une force aérienne. Soit cette opération a stratégiquement planifié le sacrifice d'un groupement blindé, soit plus vraisemblablement elle implique ce que les stratèges de l'OTAN appellent pudiquement l'établissement d'une zone d'interdiction aérienne (à l'ennemi, en l'occurrence l'aviation de la Syrie), c'est-à-dire la confiscation (saisie et occupation) d'une portion de l'espace aérien syrien, si longtemps demandée par la Turquie à ses parrains, ce qui signifie un repli (ou un aquiescement) de l'armée de l'air russe à laquelle la Syrie a confié le contrôle et la gestion de cette partie de son espace aérien. L'armée de l'air turque a d'ailleurs fourni un appui feu direct au raid blindé, par des attaques au sol contre des positions kurdes (de Syrie) près de la ville de Jarablos.

 

Autre provocation manifeste, en expliquant la modération de son incursion terrestre sur le territoire de son voisin, le gouvernement turc a pris soin d'annoncer hier 24 août qu'une seule dizaine de chars de combat était entrée en Syrie, et aujourd'hui 25 qu'une deuxième unité du même volume l'avait rejointe. Le commandement militaire turc ne peut avoir aucune illusion quant à l'effet tactique d'un ou deux escadrons, ce qui signifie évidemment qu'il n'a mentionné que les matériels majeurs (le char de combat impressionne toujours la presse), lesquels sont évidemment accompagnés d'infanterie, d'appuis et de soutiens.

Mais en ne parlant que d'unités élémentaires, on affirme que le commandement du régiment est resté en Turquie, soit dans un état-major de campagne soit même à la caserne, et on ne mentionne même pas la grande unité qui conduit nécessairement une opération, même présentée comme mineure, d'intrusion et intervention dans un pays voisin, dont la dimension aéroterrestre, donc interarmées, est pourtant nécessaire.

 

En d'autres termes, on invite l'ennemi, c'est-à-dire autant le pays dont on viole le territoire et la souveraineté que l'allié auquel ce dernier a demandé assistance militaire, à exercer son droit de poursuite ou une frappe de décapitation du commandement sur le territoire même de l'envahisseur, en l'occurrence en Turquie, dans un pays membre de l'OTAN qui ne manquerait pas alors de se déclarer agressé et d'en appeler à l'application de l'article V du traité de Washington, après convocation outrée de la presse pour l'instant bannie de toute la bande frontalière sud de la Turquie.

 

C'est pourtant bien l'OTAN qui a pris l'initiative et agressé la Syrie.

Non seulement aucune autorité de l'alliance ou d'un quelconque pays membre n'a condamné l'agression turque, mais l'OTAN n'a pas non plus démenti les déclarations de l'état-major turc, parues dans toute la presse du pays, selon lesquelles il ne s'agit pas d'une opération turque en Syrie mais d'une opération de l'OTAN contre l'Etat Islamique (en Syrie puisque c'est là que les membres de l'OTAN l'ont installé).

Parenthèse, bien que tous les pays qui interviennent en Syrie prétendent aujourd'hui lutter contre ledit Etat Islamique créé par les Etats-Unis, il n'y a en réalité en Syrie que deux partis, d'une part le gouvernement légitime, soutenu par la très grande majorité de la population y compris les Kurdes qui ont créé leurs milices défensives dans leurs régions éloignées, et d'autre part la guérilla islamiste, soutenue tant par l'Alliance Atlantique que par les pays arabes, même si ces derniers ont leurs préférences respectives parmi la multitude d'unités qui changent de nom tous les six mois au gré de leurs espérances de recevoir une subvention arabe sous condition d'inclure l'adjectif "mahométan" dans leur intitulé ou un lot d'armement européen sous condition de le remplacer par "démocratique".

Le ministre turc de la Défense Fikri Isik a déclaré que la Turquie ne retirerait ses troupes de Syrie qu'après avoir livré le contrôle de cette région à l'Armée Syrienne Libre.

Or l'ASL n'existe pas, du moins sur le terrain en Syrie, puisqu'elle n'est plus qu'une vitrine présente en Turquie pour recevoir le jour les fonds, armes, combattants et journalistes envoyés par les pays occidentaux ou arabes, et auprès de laquelle viennent s'approvisionner la nuit les diverses factions islamistes plus ou moins rivales qui combattent le gouvernement légitime syrien et terrorisent la population.

 

De toute évidence, quel que soit l'objectif stratégique de l'OTAN, qu'il soit de défaire définitivement la Syrie ou d'en découdre avec la Russie, l'objectif opératif est bien l'ouverture d'un couloir terrestre de renforcement des forces islamistes d'Alep à partir du nord, afin de leur acheminer de Turquie les renforts matériels et humains qu'elles réclament depuis que l'appui aérien russe a permis à l'armée régulière syrienne de mettre fin au siège du quart ouest de la ville et de secourir les 80% de la population qui s'y sont réfugiés au fur et à mesure de la prise et de la destruction des quartiers est et nord par les terroristes islamistes.

Parallèlement une grande campagne médiatique, dont on reparlera, prétend exiger la fin de la contre-offensive de l'armée gouvernementale qui vise à libérer Alep (les parties occupées par les islamistes), et quelques membres bien intentionnés de l'OTAN et du conseil de sécurité de l'ONU préparent certainement une proposition de résolution dans le même sens, qui leur permettra de désigner la Russie comme trouble-guerre s'opposant à l'adoption d'une résolution pacificatrice…

 

De son côté et à son habitude, la Russie ne répond pas aux provocations de l'OTAN et semble tacitement accepter l'opération terrestre tant qu'elle reste limitée à la séparation des milices kurdes et ne menace pas directement l'opération syrienne de libération d'Alep.


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