Premiers pas dans le vaste monde pour Donald Trump

...par Caroline Galactéros - le 28/05/2017.

 

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.


 

Donald Trump lors du sommet du G7 à Taormina en Sicile, le 27 mai 2017. © Thomson Reuters.

Donald Trump lors du sommet du G7 à Taormina en Sicile, le 27 mai 2017. © Thomson Reuters.

C’est dans un contexte politique intérieur toujours très tendu marqué par le renvoi du directeur du FBI James Comey, qui menait l’enquête sur une éventuelle collusion du Président ou de ses collaborateurs avec la Russie, que Donald Trump a quitté les Etats-Unis pour sa première tournée internationale. Celle-ci l’a conduit en Arabie Saoudite (21- 22 mai), en Israël (22 et 23 mai), à Rome pour y rencontrer le Pape (24 mai), à Bruxelles pour le sommet de l’OTAN (24 et 25 mai) et enfin en Sicile pour le sommet du G7 (26 et 27 mai).

Carte des déplacements de Donald Trump par The New York Times.

Carte des déplacements de Donald Trump par The New York Times.

Arabie Saoudite

L’élection de Trump, comme l’aurait d’ailleurs été celle d’Hillary Clinton, ne pouvait qu’être bénéfique pour Riyad, après huit années d’Administration Obama marquée par des relations conditionnées au respect (très relatif) des “droits de l’homme”, par le refus d'intervenir officiellement en Syrie au lendemain de l’attaque chimique de la Ghouta (août 2013), par le vote de la loi Justice against Sponsor of Terrorism Acts (JASTA) permettant les familles des victimes du 11 septembre à poursuivre le Royaume, et surtout par un rééquilibrage de la politique américaine au Moyen-Orient avec l’Accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015.

Cette visite, préparée par une mise sous pression énergétique du Royaume (via des manoeuvres visant à faire baisser le prix du baril), semble avoir eu un double objectif : d’une part, une claire reprise de contrôle de Washington sur Riyad via la restauration de leur alliance sécuritaire privilégiée contre de massifs contrats industriels et d’armement pour les entreprises américaines ; d’autre part, un ciblage explicite de l’Iran comme nouvel acteur déstabilisateur majeur désormais stigmatisé comme soutien premier du terrorisme mondial, une stigmatisation assez renversante de cynisme et qui permet d’escamoter la responsabilité des monarchies pétrolières et notamment de l’Arabie saoudite dans la déstabilisation violente de la région (en l'espèce de la Syrie et du Yémen). Ces deux inflexions politiques jouent sans équivoque au profit d'Israël -qui s’est lui-même sensiblement rapproché de Ryad au nom de “l'ennemi commun” iranien depuis plus de 18 mois.

On assiste donc à une volonté américaine de reprise en main des acteurs régionaux arabes sunnites, dont certains se montrent plus conciliants que d’autres vis à vis de Téhéran et de Moscou. En effet, certains membres du Conseil de coopération du Golfe, tels le Koweït, les EAU, Oman, mais aussi le Qatar, défendent une vision pragmatique de l’ordre régional, axée sur un dialogue large y compris avec Téhéran. Face à ce front sunnite fissuré, le sommet Arabo-islamique - Américain qui se réunissait le 21 mai a accouché d’une “Déclaration de Riyad”, pacte encore dans les limbes, mais réunissant 55 pays arabes ou islamiques majoritairement sunnites et visant à constituer une “réserve” militaire de 34 000 hommes “pour lutter contre les organisations terroristes en Irak et en Syrie le moment venu” (comprendre l’Etat islamique).

Donald Trump au sommet Arabo-islamique - Américain le 21 mai 2017, avec à sa droite le roi d'Arabie saoudite Salmane Al Saoud, le roi de Jordanie Abdallah II et le président de la République égyptienne, le maréchal Sissi. © Mandel Ngan, Getty.

Donald Trump au sommet Arabo-islamique - Américain le 21 mai 2017, avec à sa droite le roi d'Arabie saoudite Salmane Al Saoud, le roi de Jordanie Abdallah II et le président de la République égyptienne, le maréchal Sissi. © Mandel Ngan, Getty.

En complément de cette ébauche d’”OTAN arabe”,  la véritable Alliance atlantique est elle aussi conduite à faire front commun “contre le terrorisme” (réduit à sa version DAECH ce qui ne manque pas de sel) et à envisager son implication en Syrie et en Irak a minima via des moyens de renseignement et de formation.... Cette définition restrictive de la cible permet fort commodément de disculper tous les autres groupes djihadistes salafistes que l’Occident (dans une schizophrénie tragique) et ses alliés saoudien et qatari notamment continuent de soutenir en Syrie en espérant abattre le régime de Bachar el Assad.... Certes cette nouvelle auto-saisine de l’Alliance l’aide à se justifier, à durer, à retoquer l’accusation trumpienne d’obsolescence, comme à faire pression sur les Européens pour qu’ils paient davantage pour leur sécurité (….en achetant américain of course!). Mais l’entrée de l’OTAN en Syrie et en Irak permet surtout à Washington d’espérer mieux contrôler son allié turc du flanc sud. Le Président Erdogan en effet, joue en permanence sur les deux tableaux et fait monter les enchères avec Moscou et Washington monnayant sa retenue ou son soutien militaire au coup par coup contre des contreparties diverses mais notamment en termes d’influence future sur la zone...

Ces inflexions de la politique américaine ne sont pas mineures. Elles traduisent la prise de conscience de Washington de l’urgence à contrer une influence russe qui se consolide et surtout de mettre un coup d’arrêt décisif à la progressive mise en place d’un axe chiite liant l’Irak, la Syrie et le Liban à l’Iran en reprenant notamment le contrôle de la frontière syro-irakienne. La course vers Raqqa et Deir ez-Zor va se poursuivre entre Moscou et Washington via leurs proxies respectifs et l’on semble désormais assez loin de l’espoir d’un accord permettant d’en finir avec l’engeance terroriste qui sévit en Syrie et de restabiliser enfin cet Etat. Il est vrai qu’une telle avancée demandait non seulement une volonté de coopération sur le fond entre Donald Trump et Vladimir Poutine, mais encore  l’abandon par la Coalition occidentale de l’utopie des “rebelles modérés” et de “l’opposition armée”, faux nez de l’extrémisme religieux sunnite ultra-violent que les Etats-Unis comme l’Europe (et naturellement les puissances sunnites, wahhabites comme Frères musulmans) voulaient voir prendre le pouvoir à Damas pour contrer l’Iran . C’était sans compter sur les puissants lobbys à Washington qui manoeuvrent ..jusqu’au Président et ont décidé prolonger le martyr du peuple syrien le temps qu’il faudrait pour parvenir à leurs fins.

Le retour de Washington et des contrats pharaoniques

C’est ce par quoi Donald Trump ouvrit son discours à Riyad dimanche 22 mai : la signature pour près 380 milliards de dollars de contrats entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. Presque trois fois plus que le montant total sous les huit années de l’ère Obama (115 milliards).

Comme le rapporte Le Monde, ces contrats sourient surtout au complexe militaro-industriel avec 110 milliards de dollars sur les 380, ce que Sean Spicer, porte-parole de la Maison-Blanche, a qualifié d’“accord d’armement le plus important de l’histoire des Etats-Unis.” Ils profiteront en particulier à Lockheed Martin (28 milliards), avec notamment les derniers systèmes anti-missilesTHAAD que possédaient jusqu’alors seuls les Emirats arabes unis dans la région, mais aussi à Boeing, Raytheon et General Dynamics (voir cet article de La Tribune pour plus de détails).

“Seulement” 12,5 milliards de ces achats sont à effet immédiat, tandis que les 95 autres prennent la forme de 34 accords de principe, une façon comme une autre de mettre Riyad sous contrôle et de juguler peut-être les débordements de son bellicisme, notamment au Yémen.

Ce rétablissement d’un partenariat entre Washington et Riyad dans le domaine militaire sera préjudiciable à la France qui, sous François Hollande, profitant du relatif retrait américain, avait fait de l’Arabie saoudite le partenaire commercial majeur de son industrie de défense, au prix d’un alignement politique sur l’axe sunnite aux conséquences sécuritaires dramatiques sans parler de notre marginalisation diplomatique et stratégique. Toutes proportions gardées, les 10,3 milliards d’euros de contrats promis et décrochés avec fierté par Manuel Valls en octobre 2015 paraissent dérisoires en comparaison, et rendent d’autant plus indéfendable la réduction mercantile de notre politique étrangère et de défense à de la “diplomatie économique”, en totale incohérence avec nos intérêts sécuritaires et au prix d’une compromission éthique grave.  Cet opportunisme à courte vue ne préservera sans doute même pas nos modestes contrats d’une révision à la baisse du fait des pharaoniques engagements saoudiens envers Washington.

Hors armement, les quelques 300 autres milliards de dollars portent sur divers accords (contrats commerciaux, création de fonds d’investissement, création et maintien de nombreux emplois hautement qualifiés). Une manière spectaculaire pour Trump de mettre en oeuvre le “Make America Great Again” et de doper l’économie de son pays.

Une ligne anti-iranienne

Si ces contrats sont une véritable mine d’or à court-moyen terme, la stabilité du Moyen-Orient va encore une fois s’en trouver affectée dans le temps long. En effet, ces contrats d’armement “pour faire face à la menace iranienne” sont une parfaite illustration du discours tant redouté de Donald Trump du 22 mai, discours dont la majeure partie se focalisa, pour le plus grand plaisir des monarchies du Golfe, sur l’Iran.

Extraits :

C’est un régime responsable pour beaucoup dans l’instabilité de la région. Je parle bien entendu de l’Iran. [...] Du Liban jusqu’à l’Irak et au Yémen, l’Iran a soutenu, armé et entraîné des terroristes, des milices et autres groupes extrémistes qui répandent le chaos et la destruction à travers la région. Durant des décennies, l’Iran a alimenté le feu des conflits sectaires et de la terreur. […] C’est un gouvernement qui parle ouvertement de meurtre de masse, qui fait le serment de détruire Israël, de mettre à mort l’Amérique,  de provoquer la ruine de nombreux dirigeants et nations présents dans cette pièce. [...] Tant que le régime iranien n’aura pas la volonté d’être un partenaire pour la paix, toutes les nations morales doivent travailler ensemble à isoler l’Iran, l’empêcher de soutenir le terrorisme, et prier pour le jour où le peuple iranien aura le gouvernement juste et droit qu’il mérite.

Comme le note le Washington Post, ce discours ne crée aucune rupture et revient plutôt à la politique traditionnelle des Etats-Unis au Moyen-Orient, à savoir le soutien aux puissances sunnites du Golfe et la lutte contre l’Iran, reléguant la présidence Obama (dialogue avec les islamistes, ouverture à l’Iran) au rang d’une courte parenthèse.

Toutefois, ce retour aux fondamentaux marque aussi le recours assumé à un autre grand classique américain : la rhétorique punitive et criminalisante, prélude généralement au déchaînement des foudres militaires de “la nation indispensable”. Il est vrai que la nomination de James Mattis au poste de Chef d’état major des armées pouvait faire craindre un revirement manichéen de ce type. La réélection du Président Rohani semble toutefois indiquer que les Iraniens ne se reconnaissent pas dans ce portrait d’un peuple arriéré et belliqueux et l’actuel pouvoir aura probablement l’habileté de ne pas entrer dans la spirale de l’affrontement et des provocations que lui propose Washington, même si les  antagonismes et le ressentiment ne peuvent que se rigidifier du fait de ce nouveau discours américain et du récent renforcement des sanctions américaines qui vise probablement à fragiliser l’équilibre politique et social de la république islamique.

Ainsi, plus que jamais, il faut convenir que le cynisme ne connaît pas de frontières. Pire, le nouveau président américain, pour se faire admettre d’un Establishment qui le considère comme un paria et s’est ligué contre lui, est en train de dériver vers des positions extraordinairement … ordinaires. Celles que l’on attend de lui. Son pragmatisme initial tourné vers l’innovation stratégique, notamment face à Moscou, se réoriente vers des postures qui visent à donner des gages à ses ennemis intérieurs, ceux qui le menacent sinon d’une procédure d’impeachment... 

Du point de vue des conditions d’un apaisement véritable, il est en effet non seulement contreproductif, dangereux mais indéfendable de faire de l’Arabie saoudite LE partenaire de la lutte anti-terroriste, de choisir de renforcer la confessionnalisation de la lutte d’influence entre Ryad et Téhéran, et d’isoler l’Iran au lieu de prendre en compte ses intérêts légitimes et de l’associer à la reconfiguration régionale des aires d’influence. “La géopolitique du chaos” imaginée par le défunt Zbigniew Brzezinski a encore de beaux jours devant elles. 

Le retour aux vieilles lunes du combat prétendument moral et d’inspiration divine du Bien contre le Mal (“This is a battle between good and evil”) et de la moralité structurelle des choix américains ne passe plus la rampe depuis très longtemps. L’Occident fait désormais face au fondamentalisme religieux sunnite et non chiite. Cette simplification abusive des problématiques montre combien puissants sont encore les rouages de “l’Etat profond” et l’influence du complexe militaro-industriel américains dans la définition des orientations de politique étrangère de notre “Grand allié”. Face à ces manoeuvres, l'Europe et plus encore la France doivent prendre garde de ne pas se laisser entraîner dans des opérations militaires qui iraient contre leurs intérêts économiques mais surtout politico-sécuritaires (en encourageant encore davantage la déstabilisation de nos communautés musulmanes autochtones, le prosélytisme religieux sunnite sur notre sol et la multiplication d’actes terroristes).

L’axe Washington - Tel-Aviv - Riyad

Le caractère anti-iranien du discours présidentiel de Ryadh marque également un trait d’union avec la visite suivante de Donald Trump, celle en Israël.

Aussi surprenant ou contre-intuitif que cela puisse paraître, le rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite s’observe depuis l’Accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015 et la “normalisation” de l’Iran sur la scène internationale qu’il avait laissé augurer. Chacun pour leurs raisons propres, l’extrême droite israélienne au pouvoir et les Wahabbites saoudiens font de la République islamique (chiite) d’Iran leur ennemi numéro 1. Il y a donc une convergence d’intérêt tactique manifeste entre les deux pays. Bien que ne partageant pas de relations diplomatiques avec Israël, l’Arabie saoudite semble tentée par une “normalisation” de ses relations avec l’Etat hébreu face à la “menace” iranienne tandis que le pouvoir de Tel Aviv a tout intérêt à conforter la logique de confessionnalisation de l’affrontement sunnite chiite qui nourrit la déstabilisation et la division politique de la zone. Bien plus que la réalité d’une menace militaire, le retour en grâce de l’Iran initié sous Obama signifie en effet l’émergence d’un concurrent (pour le soutien américain) économico-stratégico-politique, et surtout non arabe, redoutable.  

Il n’est pas certain, bien au contraire, que ce rapprochement permette de relancer le processus de paix israélo-palestinien quasiment oublié depuis que fait rage le conflit en Syrie. Certes, ainsi que le rapporte La Croix, Donald Trump dit “vouloir faire tout son possible”. Il n'a pourtant évoquer ni la solution à deux Etats, ni le respect des frontières de 1967, contrairement à Mahmoud Abbas. Une volonté affichée donc, mais aucune stratégie, ni même de plan.

Israël espérait toutefois de la visite présidentielle la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan syrien, occupé illégalement depuis 1967, et que la promesse de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem, entraînant de facto la reconnaissance de la ville comme capitale de l’Etat hébreu (ce que ne reconnaît pas la communauté internationale), soit réaffirmée par Donald Trump. Il ne fut question ni de l’un ni de l’autre.

Israël a toutefois obtenu une aide 75 milliards de dollars des Etats-Unis, après les 38 milliardsd’Obama en septemrbre dernier, afin de “maintenir l’avantage qualificatif au Proche-Orient” dixit Netanyahou. Là encore Donald Trump revient aux fondamentaux : "Notre partenariat de sécurité avec Israël est plus renforcé que jamais."

Rencontre avec le Pape François

Mercredi 24 mai, le Pape François a accueilli Donald Trump au Vatican pour un entretien d’une heure. Le Pape lui a remis son encyclique “Laudato si’” consacrée à la défense de l’environnement et à la “sauvegarde la maison commune” de l’Humanité, un geste qui marque l’inquiétude ressentie face aux menaces répétées par de nombreux dirigeants et observateurs de voir les Etats-Unis se retirer de l’Accord sur le climat de Paris.

Sommet de l’OTAN et G7

C’est également cet accord qui a été au coeur des échanges lors de la première rencontre entre Donald Trump et Emmanuel Macron, sans véritablement réussir à influer le choix du POTUS. Bousculant le protocole, ce dernier a déclaré sur Twitter qu'il donnerait sa position finale concernant l'accord de Paris la semaine prochaine.

 

Source : http://galacteros.over-blog.com/2017/05/premiers-pas-dans-le-vaste-monde-pour-donald-trump.html

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