LIBYE : Analyse de situation

par Bernard Lugan - le 29/07/2016.



 

Quelle belle vision stratégique, qui manque cruellement à nos politiques et, une fois de plus, l'UE montre son incompétence et son absence de vision à long terme.

 

Le 17 juillet, près de Benghazi, la mort en service commandé de trois militaires français (1) engagés dans une opération d’instruction-conseil auprès des forces du général Haftar démontre qu’en Libye et dans la sous-région, les intérêts de la France ne sont pas ceux de l’Union européenne. Cette dernière est arc-boutée sur l’illusion d’une réconciliation nationale autour du Gouvernement libyen d’Unité nationale (le GLUN) installé en Tripolitaine. Tout au contraire, en Cyrénaïque, Paris aide le général Haftar à combattre les islamistes alliés aux vrais maîtres de ce même GLUN. La réalpolitique reposant sur les intérêts diplomatiques séculaires de la France est donc en contradiction avec les postures idéologiques de l’ectoplasme bruxellois. Entre son soutien officiel au GLUN et son appui militaire au général Haftar, la France pratique donc le grand écart. Le résultat de cette position inconfortable est que le GLUN l’accuse de « violer » son territoire national quand l’UE lui reproche d’affaiblir ce même GLUN en engageant ses forces aux côtés du général Haftar.

 

Explication :

Ne nous cachons pas derrière les mots : l’UE - ainsi que la communauté internationale-, joue la carte des Frères musulmans de Misrata et des islamistes de Tripoli. De son côté, Paris se tient aux côtés du général Khalifa Haftar et de ses alliés Egyptiens et Emiratis. Le général qui dispose de la seule véritable force militaire du pays est soutenu par l’alliance tribale de Cyrénaïque et par les tribus kadhafistes de Tripolitaine dont les Kadafdha, les Magarha et les Warfalla. 

Créé le 19 janvier 2016 et présidé par  Fayez el-Sarraj, le GLUN, fruit du mariage arrangé entre un bricolage onusien et un marchandage libyen, a pour ennemi principal, non pas l’Etat islamique, mais le général Haftar. Tout ce qui renforce ce dernier dérange donc un organisme contrôlé par les islamistes, dont ceux d’Abdelhamid Belhadj chef du GICL (Groupe islamiste de combat de la Libye), et par les Frères musulmans de Misrata.

Derrière le GLUN d’une part et derrière le général Haftar d’autre part, deux alliances s’opposent. Le premier est soutenu par la Turquie, le Qatar, les Occidentaux et l’UE ; le second l’est par l’Egypte, les Emirats arabes unis et de plus en plus clairement par l’Arabie Saoudite.

Bien qu’il ne faille pas le sous-estimer, le danger principal n’est plus l’EI. Les causes de son échec en Libye sont connues et j’ai développé ce point dans mon communiqué en date du 12 juin 2016 (2).

En résumé, si en Irak et en Syrie, l’EI a bénéficié de l’opposition entre chiites et sunnites, rien de tel n’existe en Libye où tous les musulmans sont sunnites. De plus, en Libye, il n’existe pas de base arrière turque et la définition tribale du pays est un obstacle au califat universel prôné par l’EI. Quant aux fortes identités de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, elles ont rendu impossible la greffe d’un mouvement composé majoritairement d’étrangers. Voilà pourquoi l’EI s’est finalement trouvé pris au piège sur un territoire d’à peine 12 000 kilomètres carrés autour de Syrte et d’une poignée de villages.

Les principaux protagonistes sont donc aujourd’hui ailleurs qu’à Syrte. Sur le terrain, la Libye est ainsi coupée en trois ensembles :

- En Cyrénaïque, le général Khalifa Haftar dispose, non pas de milices disparates, mais d’une force militaire « organisée » car formée à partir du noyau survivant de l’ancienne armée libyenne. En février dernier, appuyées par l’Egypte et les Emirats arabes unis, ses forces ont avancé, réduisant les fiefs islamistes de Benghazi devenus autant d’isolats. Ce sont ces derniers qu’il tente actuellement de traiter. Qu’il s’agisse de la Brigade de défense de Benghazi, de la Chambre des opérations pour la libération d’Ajdabiya, du  Conseil de la Choura révolutionnaire de Benghazi ou des diverses fractions islamistes de Derna, tous ces groupuscules surarmés sont soutenus à la fois par les Frères musulmans de Misrata, par les salafistes de Tripoli et par Al Qaïda.

- En Tripolitaine, les milices de Misrata (Frères musulmans) et les salafistes de Tripoli armés par le Qatar et par la Turquie, ont pour principaux adversaires les milices de Zenten et les tribus alliées au général Haftar.

- Au Fezzan, Touareg et Toubou font partie de deux alliances commercialo-politiques opposées ; les seconds sont aux côtés du général Haftar quand les premiers se sont alliés aux milices de Misrata et de Tripoli.

 

En décidant d’aider le général Haftar, la France a fait un bon choix car, appuyé militairement, ce dernier est en mesure de prendre le contrôle de la Cyrénaïque et de son pétrole. Cependant, une Cyrénaïque réunifiée et débarrassée des islamistes n’acceptera pas la fiction d’un Etat libyen dominé par une Tripolitaine islamiste. En aidant le général Haftar, Paris prend donc l’exact contre-pied de l’UE et de l’ONU dont la diplomatie a pour finalité la fiction d’une Libye unifiée autour d’un seul gouvernement. La France doit donc garder le cap et demeurer ferme face à l’UE et aux pressions internationales. Tout ce qui affaiblirait le général Haftar favoriserait en effet  les salafistes et les Frères musulmans et constituerait un danger pour l’Egypte, fragile facteur d’ordre dans la sous-région.

 

Bernard LUGAN 

http://bernardlugan.blogspot.fr

 

[1] L’intervention française devant être « discrète », c’est à bord d’hélicoptères libyens que nos militaires agissent alors qu’ils disposent d’appareils français fiables et équipés de contre-mesures.

[2] Pour tout ce qui concerne la question libyenne, voir mon livre « Histoire de la Libye des origines à nos jours ».

 


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Commentaires : 1
  • #1

    Leroy (vendredi, 12 août 2016 08:30)

    Oui, ne recommençons pas l'erreur de la fédération de Bosnie-Herzégovine qui est une vue de l'esprit d'intellectuels qui ne connaissaient rien aux populations locales.
    La Cyrénaïque doit accéder, au minimum, à une forte autonomie, voire à l'indépendance, avec 2 alliés de poids : l’Égypte et la France. Cet état sera viable (pas comme le Kosovo, autre erreur de la France de l'époque !).