Discours du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion des vœux aux associations.  

Balard, 27 janvier 2016

 

 Messieurs les présidents, Chers anciens, Mesdames, messieurs, Chers amis,

 

C’est pour moi un grand plaisir de vous rencontrer à l’occasion de ce début d’année pour vous présenter mes meilleurs vœux pour 2016. Je suis particulièrement heureux de vous recevoir pour ce rendez-vous désormais annuel auquel je tiens beaucoup, car, au-delà du plaisir que j’ai à y retrouver certains d’entre vous, c’est pour moi une occasion de vous témoigner la reconnaissance de notre institution militaire pour le soutien que vous lui apportez. Les associations que vous représentez agissent pour les militaires, des trois armées, des directions et des services, – d’active comme de réserve – et pour leurs familles, que ce soit dans les domaines sociaux, culturels, mémoriels, ou plus largement de l’entraide. Notre tissu associatif illustre, par la diversité que vous incarnez, la richesse de nos valeurs et la solidité de ce que nous sommes.

 Vos actions sont l’expression concrète de la cohésion de notre communauté militaire. Votre engagement complète et souvent soutien celui de nos militaires.

 

Vous le savez, être militaire, c’est bien plus qu’un métier :

− Porter les armes de la Nation est un engagement qui se traduit par l’acceptation d’exigences fortes : la disponibilité, la primauté absolue de l’exécution de la mission, l’acceptation du risque.

 

− Etre militaire, c’est aussi cultiver un certain nombre de valeurs. 

La première réside dans la notion d’engagement au service de la nation. Plus qu’un contrat, il s’agit de l’adhésion à un code d’honneur faisant référence au désintéressement, à l’obéissance, au courage, à la fraternité et au patriotisme. Cet engagement et ces valeurs, vous les faites vivre ; avec nous, à nos côtés.

Cette grande famille militaire, vous en faites pleinement partie ; elle est un monde à multiples facettes, mais c’est un monde qui se retrouve sur l’essentiel, sur le sens du service, et s’appuie sur des valeurs communes. Ce qu’il y a de très fort dans notre communauté militaire, c’est qu’elle n’exclut pas, elle rassemble : des anciens combattants, jusqu’à nos plus jeunes engagés, en passant par nos familles.

La dimension collective prime sur les intérêts individuels ; elle exige de cultiver la cohésion, qui prend le nom d’esprit de corps ou d’esprit d’équipage, qui dépasse tout corporatisme.

 

Cette cohésion s’appuie sur la loyauté des individus au bien commun, sur l'affrontement collectif des difficultés, sur la perpétuation des traditions et sur le souvenir des faits d’armes. Là encore, vous y prenez votre part.

Cette cohésion s’exprime toujours de façon sensible et très vive lorsque des épreuves touchent nos militaires. Cette année encore, de nombreux frères d’armes ont trouvé la mort ou ont été blessés en opérations ou à l’entraînement. Ce fut encore le cas la semaine dernière en Savoie. A chaque fois, vous avez exprimé votre compassion et votre solidarité. Je vous en remercie chaleureusement et très sincèrement ; je sais les actions que vous menez, dans la discrétion et l’efficacité, pour les familles de nos militaires, celles qui sont touchées dans leur chair, mais aussi toutes celles qui ont à assumer les absences et, plus largement, les contraintes de la vie militaire.

 

Mais, je compte aussi sur votre soutien dans les difficultés du quotidien. Ce soutien constant, sincère et ferme, je vous le demande avec force ; il m’est précieux pour concentrer mes forces sur les enjeux des armées, et ils sont nombreux !

Que notre cohésion ne soit pas qu’une posture moralement confortable, assise sur le passé, mais une réalité agissante pour le présent et l’avenir : unissons nos forces pour le succès des armes de la France ; c’est le vœu que j’exprime pour 2016 !

 

Et pour que vous puissiez toujours mieux comprendre nos préoccupations et relayer nos combats, je voudrais maintenant vous parler de nos armées et des défis qui sont devant nous.

Pour cela, je vous propose de le faire en deux temps : le premier pour tirer un court bilan de l’année passée et le second pour vous livrer ma perception des perspectives pour 2016.

Désolé pour le manque d’originalité, on ne peut pas réinventer l’eau chaude tous les jours, mon but étant de vous donner des clefs de lecture utiles de compréhension.

 

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Quel bilan donc pour 2015 ?

 

Commençons par les opérations. Avec les attentats commis en France, 2015 restera marquée par l’irruption du terrorisme armé et violent à l’intérieur de nos frontières. C’est la concrétisation du caractère transfrontalier de la menace djihadiste, de l’islamisme radical.

Sommes-nous désormais en guerre ? Formellement : non ; dans les faits : sans aucun doute :

 

− nous avons un ennemi : Le Président de la République l’a clairement désigné, c’est le groupe Daech, sans oublier tous les affiliés issus de la même idéologie.

 

− des actes de guerre ont été commis sur notre sol. La menace est telle que 10 000 soldats en armes ont été déployés sur le territoire national pour protéger les Français.

 

− Au Sahel et au Levant, nos armées conduisent évidemment des opérations de guerre, en défense de l’avant. Au cours de cette année nous avons observé chaque jour des menaces qui se durcissaient et se rapprochaient de nos frontières et de celles de l’Europe. La Syrie et l’Irak avec Daech ; l’ensemble de la bande sahélo-saharienne avec ses groupes armés terroristes ; le Nigeria et les pays riverains du lac Tchad avec Boko-Haram ; s’y ajoutent d’autres menaces de déstabilisation que sont la piraterie maritime, la menace drones, le risque Cyber et les attaques dans les champs de la perception et de l’information. Les menaces paraissaient limitées, elles n’étaient que lointaine. Aujourd’hui elles sont aussi sur notre territoire. Pour s’opposer à ces menaces, nos armées ont été fortement sollicitées.

Aujourd’hui, ce sont environ 34 000 soldats des 3 armées qui sont déployés 24h sur 24 à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières. Ils arment les forces de présence et de souveraineté ; ils assurent les missions permanentes de sécurité ; ils conduisent les opérations extérieures comme les missions intérieures.

A l’heure où je vous parle, nos armées sont engagées dans 25 opérations extérieures et 10 000 soldats arment la seule opération Sentinelle. Elles luttent contre le terrorisme maritime, contre les trafics, protègent notre zone économique exclusive et notre espace aérien. Elles tiennent enfin la posture permanente de dissuasion nucléaire, qui sanctuarise nos intérêts vitaux.

 

2015 aura été une année opérationnelle particulièrement dense et je voudrais faire deux constats et une remarque :

− Mon premier constat est que nos forces continuent d’être au rendez-vous. Que ce soit dans l’urgence ou au cours d’opérations planifiées, la compétence et la réactivité de nos armées n’ont jamais été prises en défaut. Nos Alliés nous admirent et nos adversaires nous craignent ! C’est la preuve par les faits : nous avons de belles armées ! J’ai écrit dans une tribune parue dans le journal Le Monde la semaine dernière mon admiration pour les femmes et les hommes de nos armées, militaires et civils, d’active et de réserve. C’est à eux que nous devons nos succès. Témoignons-leur notre fierté pour ce qu’ils réalisent.

 

− Mon deuxième constat est que les menaces du non droit progressent. Pour autant, celles de la force et de la faiblesse sont toujours présentes. Nous avons en quelque sorte, une double extension de la conflictualité : vers le bas, avec le terrorisme et les techno-guérillas et vers le haut du spectre avec les menaces de conflits de haute intensité. Je pense aux stratégies du « fait accompli » que l’on observe en Géorgie, en Ukraine, ou en mer de Chine. De ce constat s’impose la nécessité de conserver un modèle complet d’armée, c’est-à-dire capable de faire face à un large spectre de menaces. C’est ce modèle que nous portons avec l’équipe des chefs d’état-major d’armées, car c’est bien une équipe que j’ai autour de moi. La capacité de réponse de nos armées face à l’évolution des menaces et au durcissement des conflits, dépend de la préservation de ce modèle.

Ma remarque concerne, quant à elle, l’engagement des armées sur le territoire national. Je rappelle d’abord que la défense du territoire commence avec la protection des approches aériennes et maritimes. Nous avons bien une continuité et une cohérence géographique de notre défense, avec au loin la défense de l’avant – ce sont nos OPEX – au près, la protection des approches et enfin, sur le sol national, la protection de nos concitoyens.

S’agissant spécifiquement des 10 000 soldats de Sentinelle, nous sommes face à une véritable rupture stratégique par la nature et le volume de cette opération.

Je sais que certains s’interrogent sur la pertinence de ce déploiement. On peut discuter de l’emploi des armées sur le territoire national, mais non de ce qui constitue un postulat : les Français doivent et veulent être protégés, là où ils se trouvent, et il est de la mission des militaires d’y contribuer.

L’emploi des armées sur le territoire national n’est pas nouveau. Pour autant, cette mission de lutte contre le terrorisme est d’une nature nouvelle, c’est pour cela que Sentinelle ne doit pas être une simple excroissance de Vigipirate !

Autre contexte, autre ennemi, autre doctrine, autre dispositif. Les forces armées n’ont pas vocation à agir « à la place », mais bien en complémentarité des forces de sécurité intérieure.

Face à des groupes armés qui utilisent des modes d’action guerriers, je me bats pour que nous mettions pleinement à profit nos capacités en termes de planification, d’autonomie, de réactivité, au service de la sécurité des Français, sous la responsabilité, bien sûr, du ministère de l’intérieur.

 

Sentinelle évolue déjà progressivement, vers des dispositifs plus souples, plus réactifs, avec des modes d’action plus dynamiques et au sein de structures de commandement de type «groupements tactiques ». Tout n’est pas parfait, mais nous avançons dans le bon sens.

Voilà ce que je voulais vous dire sur nos opérations.

Continuons à expliquer que quand la force avance, la violence recule ; nos actions à l’extérieur participent directement à la protection de la France et des Français.

 

Après les opérations, je veux vous parler de la transformation de nos armées qui continue.

Cette transformation n’est pas une fin, elle est un moyen ! Elle n’a en effet de sens que par les objectifs qu’elle vise.

L’enjeu de réussite de la transformation de nos armées est clair : la conservation du caractère complet de notre armée. Il concrétise un juste équilibre entre les fonctions stratégiques, telles que décrites dans le Livre Blanc : dissuasion, intervention, connaissance-anticipation, protection, prévention. Cet équilibre permet de nous prémunir contre une brusque évolution des menaces.

Méfions-nous des effets de mode. La lecture de l’histoire nous enseigne que les guerres n’obéissent pas à des règles rationnelles ; leur caractère imprévisible impose la prudence dans la prédiction.

C’est pour cela que notre modèle d’armée « à large spectre » doit être maintenu, notamment notre dissuasion nucléaire à deux composantes, gage de notre indépendance nationale.

 

Vous l’avez suivi, la LPM a été, au cours de l’année, actualisée à la suite de la décision du Président de la République d’annuler les déflations d’effectifs. Je me suis battu, aux côtés du ministre de la défense, dont je tiens à saluer la ténacité, pour cela avec volontarisme et sans esprit de recul. Que faut-il retenir de cette actualisation ?

 

1 er élément : elle préserve la cohérence entre les moyens et les missions.

A missions supplémentaires, moyens supplémentaires : en effectifs, en équipement, en entraînement, en entretien du matériel.

2 ème élément : l’augmentation du budget de la défense est une inflexion majeure qu’il faut saluer, mais elle ne relâche pas la pression et le costume de cette « LPM actualisée » reste taillé au plus juste. Depuis des décennies, le budget de la défense était réduit année après année. Aujourd’hui, il est augmenté. Cette inversion de tendance est même un tournant historique, mais ce n’est qu’une adaptation au niveau des menaces, à la mesure de la situation que nous vivons et des missions qui nous sont confiées. Il montre le début d’une prise de conscience de la dégradation de la situation sécuritaire et de l’importance de notre outil militaire. Nous avons rompu cette décroissance des crédits de défense ; le combat est désormais de faire reconnaître la nécessité de poursuivre dans cette voie.

3 ème élément : les mesures décidées dans le cadre de l’actualisation de la LPM sont équilibrées entre les armées. Il faut le dire et j’y ai veillé personnellement en y mettant, là aussi, toute ma conviction.

 

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Quels sont maintenant les enjeux pour 2016 ?

 

Nous sommes en réalité au défi de plusieurs calendriers :

− D’abord celui des opérations.

Sur le théâtre national, nos armées doivent durer et garder leur vigilance intacte. Tant que les effectifs ne seront pas remontés en puissance, nous devrons gérer les tensions qui pèsent sur notre personnel, son entraînement, sa formation. J’ai conscience que la remontée en puissance ne réglera pas tous nos problèmes ; elle sera néanmoins un ballon d’oxygène. Nous le savons, de nouvelles répliques terroristes pourraient à nouveau, brusquement, accélérer le cours de l’histoire, faire évoluer les postures et influer sur nos missions, en nombre et en nature.

 

A l’extérieur, face à des menaces en perpétuelle évolution et contre des ennemis qui cherchent le contournement permanent, nous devons conserver l’initiative et garder le bon tempo opérationnel. La configuration de nos OPEX en ce début d’année ne sera pas celle que nous aurons dans 12 mois. La réactivité de nos armées, leur agilité et leur capacité d’endurance seront, de nouveau, mises au défi. Au-delà des rois principes de la guerre de Foch, qui conservent toute leur pertinence, je me permets d’insister sur un facteur clef pour la victoire aujourd’hui contre les terroristes : la surprise.

Il faut donc changer en permanence nos modes d’action tactique.

− C’est ensuite le calendrier des moyens. Ces moyens sont ceux prévus par la LPM ; ceux qui concrétisent l’ambition du livre blanc. Le livre blanc sera très certainement révisé après les élections de 2017, en prévision de la prochaine LPM dont la première annuité sera probablement en 2019. Nous devons d’ores et déjà prendre en compte ces échéances et nous y préparer. L’enjeu est le maintien d’un modèle complet d’armée et du nécessaire équilibre entre les fonctions stratégiques ; l’objectif doit être celui de 2% du PIB pour le budget de la défense, conformément aux engagements pris, dans le cadre de l’OTAN, au sommet de Newport, à comparer avec 1,7% actuellement, pensions comprises.

− C’est enfin le calendrier de la transformation. Dans ces grandes manœuvres, notre attention doit rester tournée vers le personnel de nos armées, directions et services, civils et militaires, d’active et de réserve. C’est l’esprit qui a prévalu à la demande d’un plan d’amélioration de la condition du personnel et qui a été annoncé par le Président de la République lors de ses vœux.

Il s’agit de mieux compenser les sujétions qui ne cessent de croître pour les militaires. La déclinaison en mesures concrètes pour le personnel de nos armées sera un sujet d’attention en 2016 ; il sera déterminant pour le moral.

 

Trois chantiers principaux seront au cœur de notre transformation en 2016 :

− L’optimisation des structures de commandement symbolisée par le regroupement du ministère et qui concerne tous les états majors. Depuis fin juin, je commande depuis Balard toutes les opérations. Avec Balard, nous avons changé d’époque.

− La rationalisation du soutien, de l’environnement des forces et de nos organisations. Cela, sans fragiliser l’efficacité opérationnelle. Il faut continuer à améliorer notre système de soutien.

− La rénovation de notre modèle RH. C’est un chantier majeur. C’est un chantier qui me tient à cœur, car je crois en la qualité de la jeune génération. Nous voulons un modèle plus dynamique dans ses flux, mieux pyramidé, plus responsabilisant, plus souple, plus attractif et mieux adapté aux besoins opérationnels des armées.

Nous voulons rétablir la cohérence entre le grade, les responsabilités et la rémunération.

Face aux difficultés, qui ne manqueront pas, nous sommes résolus ; nous refusons de subir ; nous sommes dans l’action et nous regardons vers l’avenir.

Je suis convaincu que les conditions du succès n’ont pas changé. Comme les valeurs pérennes qui traversent le temps, ce qui nous a permis de surmonter les épreuves d’hier nous permettra d’affronter les combats de demain :

− c’est d’abord la cohésion. Je vous en ai déjà parlé en début de mon propos. Elle est pour moi centrale car c’est l’expression de la primauté de l’intérêt commun sur l’intérêt particulier. Oui à l’exercice des responsabilités et non à celle du pouvoir !

− c’est ensuite l’adaptabilité, qui est un état d’esprit. Nous devons nous montrer agiles, proactifs et imaginatifs – pas simplement au plan tactique –, car, même si c’est parfois physiologiquement agréable, rien ne sert de ressasser le « bon vieux temps », alors que l’histoire s’écrit sous nos yeux. Pas de retour en arrière, pas plus que de souplesse d’échine !

− ce sont enfin les forces morales. Elles permettent de surmonter les difficultés ; elles sont même essentielles au combat, dès lors que les modes d’action de nos adversaires cherchent à contourner notre puissance liée à la technologie – emploi d’engins explosifs improvisés, attaques suicides – et que leur motivation combine jusqu’au-boutisme et compétition pour le martyre.

On combat autant avec son intelligence qu’avec ses tripes. Les forces morales sont le ressort de la résilience de nos armées ; les cultiver est une obligation opérationnelle et vos actions associatives de soutien y contribuent très directement.

Voilà ce que je voulais vous dire. Soyons fiers de nos armées. Soyons conscients des difficultés, sans pour autant verser dans le catastrophisme ni le pessimisme systématique qui paralyse et qui n’avance à rien. Soyons dans l’action et non l’incantation.

Chaque époque à ses difficultés. Il ne suffit pas de prévoir l’avenir ; il faut le permettre ! Pour tous ces défis, je reste extrêmement déterminé et vigilant.

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Voilà ce que je tenais à vous dire avant de partager davantage avec chacun d’entre vous autour d’une coupe de champagne, à la française. Cela fait partie du génie français ! Je vous souhaite à tous, très sincèrement, une excellente année 2016. J’associe à ces vœux vos familles, dont celle des membres et des volontaires de chacune de vos associations. Je vous demande de leur relayer mes chaleureux et sincères remerciements pour leur dévouement et leur action au service de nos armées, au service de ceux qui risquent leur vie, au service de leurs familles, et au service de notre pays et de son histoire militaire. Entre l'utopie et la réalité, il y a l'épaisseur des hommes de foi… et vous êtes des femmes et des hommes de foi ; votre engagement le prouve tous les jours, au service du succès des armes de la France !

 

Je vous remercie et je suis prêt à répondre à vos questions si vous en avez.