Comprendre la guerre qui vient

Une guerre hybride contre le Venezuela a déjà commencé. Et une offensive d’envergure est en train de se préparer contre le pays caribéen, que seule la capitulation totale, ou la disparition du camp bolivarien, pourraient endiguer. Comme ces options ne sont pas à l’ordre du jour, le conflit militaire contre le Venezuela prend chaque jour un peu plus forme.

Comment comprendre la guerre qui s’annonce? Quels seront les acteurs impliqués dans ce conflit ? Quelles seront les stratégies mises en place pour dévaster le pays ? Dans cette analyse en cinq parties [Que le Saker Francophone publiera sur les quatre prochains jours à 12h00] nous tenterons d’apporter des éléments de réponse pour que nos lecteurs comprennent toutes les dimensions d’un affrontement qui paraît inéluctable.

 

Par Romain Migus − Source  Venezuela en vivo


Le rôle des USA et de leurs alliés (1/5)

Romain Migus. Le 23 janvier 2019, date de la tentative de coup d’Etat contre le président vénézuélien Nicolas Maduro, le président des États-Unis, Donald Trump a réitéré les menaces militaires contre le Venezuela, qu’il avait proférées dès août 2017 1. Cette déclaration tend à confondre le citoyen sur la réalité vénézuélienne. Elle suppose que la guerre contre ce pays est une option alors qu’elle a déjà commencé depuis plusieurs années. La guerre de quatrième génération, théorisée par des stratèges étatsuniens dès octobre 1989, est devenu l’option belliqueuse pour affronter un peuple et un gouvernement 2. Ce nouveau type de guerre est multiforme, contre le peuple dans son ensemble, et non plus contre une armée.

 

Le Venezuela affronte de multiples fronts de cette guerre totale. Tout d’abord le front diplomatique, qui vise à l’isoler sur la scène internationale et le front institutionnel, qui a pour but de faire s’affronter des pouvoirs factices avec les pouvoirs légitimes du Venezuela. Le front médiatico-psychologique s’étend non seulement au peuple vénézuélien dans son ensemble, mais aussi aux cerveaux de tous les citoyens dans le monde, considérés de fait comme des cibles de guerre. La guerre économique, le blocus financier et les sanctions contre le Venezuela font partie du front économique visant à étrangler lentement les habitants du Venezuela 3. Enfin, le front militaire et la guerre asymétrique. Dans cette guerre de quatrième génération qui, rappelons-le encore une fois, a déjà commencé au Venezuela, il n’y a pas ni d’étape ni de hiérarchie entre les différents fronts. C’est une offensive guerrière totale et permanente, où tous les éléments sont imbriqués.

Dans l’imaginaire collectif, la guerre doit être immédiatement intelligible et compréhensible par tout un chacun. Depuis 1991, et la médiatisation de la guerre du Golfe, la plupart des citoyens s’attend à une retransmission en direct des actions militaires. Les guerres en Irak (1991, 2003), celle en Yougoslavie (1999), ou en Afghanistan (2001) ont évidemment profondément marqué les esprits. Nous gardons tous en mémoire les bombardements, le débarquement de troupes au sol, et la mise à mort ou l’arrestation de celui désigné comme le méchant.

Les permanentes déclarations du président Trump ont réactivité cet ensemble de représentations commune dans l’imaginaire des citoyens des pays occidentaux. Elle a eu aussi pour conséquence de laisser entendre que la guerre n’avait pas commencé puisque le spectateur occidental ne l’a pas encore vue, que les images traditionnelles auxquelles il associe la guerre ne sont pas encore disponibles dans les médias.

L’opinion publique occidentale s’est habituée à une stratégie de guerre qui n’a plus cours. La grande majorité des citoyens européens et nord-américains ne disposent pas des éléments pour comprendre les nouvelles stratégies militaires des États-Unis. En conséquence, il leur est extrêmement difficile de saisir le développement, les enjeux et les évolutions des nouveaux théâtres d’opération des USA dans le monde. C’est une des raisons qui explique, partiellement, pourquoi il n’y eu aucun mouvement de masse contre les guerres menées contre la Libye ou contre la Syrie, à la différence des opérations militaires antérieures.

Penser la guerre au Venezuela dans des termes traditionnels, et sans la replacer dans la stratégie intégrale des États-Unis, nous empêche de comprendre comment se prépare l’offensive militaire contre le pays bolivarien.

L’objectif des États-Unis et le rôle des voisins du Venezuela

Contrairement aux représentations traditionnelles des conflits guerriers, il ne faut probablement pas s’attendre à une invasion de troupes étasuniennes au Venezuela. D’une part, les États-Unis ne sont pas intervenus directement dans la région depuis 30 ans (Panamá), d’autre part le coût politique et économique serait trop élevé. Il entrainerait une guerre civile très longue, et obligerait les États-Unis à s’enliser dans l’occupation du territoire et à affronter une population hostile, dont une bonne partie est entrainée militairement. Cette option semble n’avoir d’ailleurs jamais eu les préférences de l’administration US 4. C’est pourquoi le président Trump a, dès 2017, sondé certains gouvernements de droite de la région sur la possibilité de lancer une guerre par procuration depuis les pays voisins du Venezuela.

Là encore, le locataire de la maison blanche s’est vu administrer une fin de non recevoir. Les militaires brésiliens, qui de facto, se sont imposés au Palais de Planalto, voient d’un très mauvais œil la création d’un foyer de déstabilisation sur leurs frontières. L’armée redoute, à juste titre, qu’un conflit armé dans cette zone menace leur souveraineté et leurs intérêts stratégiques sur l’Amazonie brésilienne.

Quand à la Colombie, son État-major est parfaitement conscient qu’envoyer des troupes au Venezuela reviendrait à abandonner de larges portions de territoires non seulement aux protagonistes du conflit interne qui ronge la Colombie depuis des décennies, mais aussi aux bandes criminelles et aux paramilitaires qui pullulent dans le pays. Un conflit avec le Venezuela aurait des conséquences tragiques sur tout le territoire colombien.

Autre argument et de poids, les armées voisines connaissent désormais la nouvelle force de frappe vénézuélienne. Depuis l’accession au pouvoir d’Hugo Chávez, le Venezuela a considérablement renforcé ses capacités militaires, notamment grâce à des accords de coopérations avec la Russie, et l’achat de matériel russe et chinois. La capacité de défense anti-aérienne (Buk-M2, S-125 Pechora, S-300, radars JYL 1 3D et JY1 B, mais aussi l’acquisition en masse de missiles sol-air portatifs Igla-S, et la formation de nombreux miliciens à son maniement) rend très risqué l’appui tactique de forces aériennes. Et même si une improbable opération au sol était lancée depuis les pays voisins, il faudrait affronter une armée professionnelle préparée5, et le Peuple en arme réuni au sein de la Milice Nationale Bolivarienne. En effet, depuis 2005, le Venezuela a radicalement changé sa doctrine militaire en l’adaptant aux techniques de la guerre asymétrique6. A cet effet, le gouvernement a créé ce nouveau corps d’armée, qui compte aujourd’hui deux millions de membres. Envahir le Venezuela est une opération très compliquée, y maintenir une force d’occupation étrangère en pacifiant le pays relève de la chimère.

Ajoutons que depuis l’auto-proclamation de Juan Guaido comme président, le 23 janvier 2019, l’École supérieure de guerre de l’armée vénézuélienne a formé plus de 300 correspondants de guerre, en les entrainant aux cotés des bataillons de ses forces armées. Il serait donc très difficile pour quiconque envoie des troupes au Venezuela de masquer des pertes humaines à sa propre population. Aux risques militaires s’ajoute le risque politico-électoral pour ceux qui assumeraient, seuls, un tel projet.

Si la Colombie est l’unique pays latino-américain associé à l’OTAN, rappelons que le Venezuela a des partenaires diplomatiques et commerciaux de poids, ainsi que des accords technico-militaires avec plusieurs pays dont la Russie et Cuba. Le pays pourrait alors devenir une poudrière qui ne garantirait pas aux voisins belligérants que leur intégrité territoriale en sorte indemne7.

Malgré les gesticulations des présidents colombien et brésilien, il semble peu probable que la volonté des États-Unis de provoquer un conflit par procuration entraine ces pays à assumer, seuls, le poids de la guerre contre le Venezuela.

En revanche, rien ne les empêcherait d’intervenir dès lors qu’un conflit interne ou des provocations sous faux drapeaux leur en donnerait le prétexte. Mais il s’agirait dans ce cas de contenir la guerre hors de leurs frontières, et soutenir logistiquement le camp anti-bolivarien. Les déplacements récurrents de hauts responsables militaires des États-Unis en Colombie et les réunions entre les diplomates brésiliens avec le secrétaire d’État Mike Pompeo semblent avérer que ces pays seront tout de même impliqués dans le chaos guerrier à venir sans que leurs armées aient à assumer en intégralité le rôle d’agresseur.

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Par ailleurs, si une invasion des États-Unis reste peu probable, Washington n’en est pas moins sur le pied de guerre8. Le 13 mai 2019, dans un geste anti-patriotique historique, Juan Guaido a demandé la coopération des militaires étasuniens pour intervenir dans son propre pays9. Or le Venezuela est entouré de bases étasuniennes qui ne manqueront pas de servir d’appui militaire à un conflit armé. Les États-Unis disposent, en effet, de sept bases en Colombie, et de plusieurs autres dans les Caraïbes. Le 13 février 2019, l’État cubain dénonçait, en ce sens, l’installation de forces spéciales des États-Unis à Porto Rico et en République Dominicaine. Quand aux bases de Washington dans les Antilles néerlandaises, elles prennent une dimension particulière, se trouvant à quelques dizaines de kilomètres de la principale raffinerie du Venezuela 10.

Les installations des États-Unis dans cette zone pourraient servir à réaliser le blocus naval souhaité par Washington contre le Venezuela11. Cela ne manquerait pas de transformer les caraïbes en un théâtre d’opération militaire qui aurait pour conséquence de transposer la guerre aux portes de la France (et des Pays-Bas), et d’entrainer ces pays dans un conflit dont ils ne sont pas les initiateurs. En effet, en vertu du traité du 17 juillet 1980, la frontière entre la République française et celle du Venezuela est fixé par le méridien 62 degrés 48 minutes 50 secondes, situé au large de la Guadeloupe et de la Martinique12.

Bien que l’offensive militaire ait déjà commencé au Venezuela, comme nous l’analyserons ultérieurement, le conflit devrait prendre une tournure plus tragique au vu des récents mouvements de l’administration étasunienne. L’embrasement du Venezuela, et par ricochet de certains ses voisins sud-américains et caribéens (Cuba et le Nicaragua sont dans la ligne de mire), semble plus que probable.

Les intérêts en jeu au Venezuela révèlent une coalition d’alliance beaucoup plus large que celle qui a soutenu la République Arabe Syrienne en 2011, et assurent une protection relative à la Révolution Bolivarienne. Mais l’objectif des États-Unis est-il vraiment de changer de régime ou de dévaster le Venezuela afin qu’aucune structure étatique ne puisse assurer le contrôle et la distribution des ressources minières et pétrolières13 ?

Si l’on privilégie la deuxième option, les évènements deviennent intelligibles dans leur ensemble, et donc analysables. En morcelant l’unité du pays, en atomisant l’autorité de l’État sur le territoire, et en rendant impossible l’administration publique des richesses énergétiques et minières, les États-Unis entendent influer durablement sur la gestion des ressources naturelles du Venezuela.

Pour arriver à cette fin, les États-Unis n’ont pas besoin d’une armée régulière ; ni la leur, ni celles des voisins du Venezuela. Une armée irrégulière composée par de multiples acteurs internes ou étrangers se chargera de la destruction du pays, et du contrôle de certains territoires. C’est d’ailleurs le sens de l’appel lancé par Roger Noriega, vétéran de la sale guerre des Contras contre le Nicaragua dans les années 8014. Avant de décrire qui seront les futurs belligérants et de comprendre les stratégies qui ne manqueront pas d’être mises en place contre le Venezuela, revenons sur une étape fondamentale pour la constitution de cette armée criminelle.

Romain Migus

Source : https://lesakerfrancophone.fr/venezuela-comprendre-la-guerre-qui-vient-15

Notes

  1. “Trump amenaza a Venezuela con intervención militar, Caracas dice que es un « acto de locura »”, Reuters, 12/08/2017, https://lta.reuters.com/articulo/venezuela-trump-idLTAKBN1AR2H6-OUSLT ↩
  2. William S. Lind, Colonel Keith Nightengale, Captain John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W. Sutton, and Lieutenant Colonel Gary I. Wilson (USMCR) “The Changing Face of War: Into the Fourth Generation”, Marine Corps Gazette, October 1989, Pages 22-26 ↩
  1. Jose Negron Varela, “Estados Unidos y la hipótesis del bloqueo naval a Venezuela”, Sputnik News, 03/05/2019,  https://mundo.sputniknews.com/firmas/201905031087060421-posible-bloqueo-naval-de-venezuela-por-eeuu/ ↩

La constitution d’une armée parallèle (2/5)

 

Romain Migus

L’alliance civico-militaire est un des piliers de la Révolution Bolivarienne. Elle puise ses sources dans l’histoire de l’indépendance du Venezuela, et amène les forces armées à jouer un rôle primordial dans la vie politique de la Nation. Les appels du pied de l’opposition aux militaires pour tenter de renverser Hugo Chávez, puis Nicolas Maduro, ont été récurrents depuis l’avènement de la Révolution bolivarienne en 1999. L’armée est l’objet de toutes les attentions et de toutes les convoitises.

 

1ere partie

Depuis 2002, de nombreux ex militaires, généralement corrompus, ont pu être captés par l’opposition ou se sont soustraits à la justice de leur pays en devenant des informateurs des États-Unis 1. Avec l’autoproclamation de Juan Guaido comme président, les soldats vénézuéliens sont devenus une cible prioritaire des États-Unis. A quel commandant en chef les forces armées vont-elle se rallier dès lors qu’il y a, en apparence, deux présidents de la République ?

Dès le 18 janvier 2019, l’opposition lance l’opération Amnistie. L’Assemblée nationale, en outrage judiciaire et dont les décisions sont nulles et non avenues, approuve une loi d’amnistie pour les militaires qui reconnaitraient Juan Guaido comme président. Les autres s’exposeraient à des représailles judiciaires, et aux sanctions de Washington. Les militants de l’opposition et les médias privés se rendent aux portes des garnisons pour harceler les soldats vénézuéliens. Peine perdue.

C’est le 23 février 2019 que va se jouer un tour de force contre les membres des forces armées. Cette date avait été retenue par les États-Unis et leurs alliés vénézuéliens pour faire passer en force un convoi d’aide humanitaire. Les 20 tonnes proposées étaient dérisoires si on les compare aux importations de nourriture et de médicaments réalisés par le gouvernement vénézuélien. Mais le but de l’opération était autre. Il s’agissait de tester la loyauté des forces armées.

L’armée est la garante de la défense de la souveraineté du territoire. La frontière ayant été fermée par le gouvernement bolivarien, l’entrée des convois humanitaires aurait signifié le refus des militaires d’obéir à leur commandant en chef, le président Nicolas Maduro. A la fin de la journée, les ennemis du Venezuela bolivarien ne pouvaient que constater que l’ensemble des militaires était resté fidèle à la Constitution et au gouvernement légitime. Ce qui ne manquera pas de provoquer l’ire de Mike Pence, le vice président des Etats-Unis contre Juan Guaido2.

Pour appuyer cette offensive, l’opposition a fait circuler de nombreux appels à la désertion, promettant même 20.000 dollars à chaque soldat qui abandonnerait le gouvernement légitime. La récompense augmentant selon le grade. Cette opération avait un but précis : construire médiatiquement l’image d’une armée de vénézuéliens prête à en découdre avec le président Maduro. Une sorte d’Armée Vénézuélienne Libre, construite sur le modèle déjà testé en Syrie.

Selon les chiffres les plus optimistes de l’opposition, à peine 0,2% des forces publiques de sécurité et de défense a déserté 3. Il n’y a eu aucune désertion collective, aucun commandant de troupes avec son bataillon n’a répondu positivement à l’appel de Juan Guaido. Ces désertions individuelles ont toutes été motivés par l’appât du gain et non par la volonté politique de renverser le gouvernement bolivarien ; encore moins par le désir de mettre son pays à feu et à sang. En effet, la plupart des militaires qui pourraient revenir se battre sur le sol de leur Patrie ne sont pas nombreux, et ont fuit le Venezuela depuis longtemps 4. Mais l’objectif recherché tient plus à la construction médiatique d’une armée vénézuélienne luttant pour la «liberté dans son pays» qu’à sa réelle constitution. Cette armée fantoche permettrait d’accréditer la thèse d’une guerre civile, et rendrait légitimes de possibles ingérences militaires étrangères, à la demande de ces militaires vénézuéliens.

Les récents déserteurs ont pu expérimenter à leurs dépens cette stratégie. Alors qu’on leur avait promis monts et merveilles s’ils trahissaient leur Patrie, ceux-ci se retrouvèrent très vite abandonnés à leur sort dans la zone frontalière colombienne, allant même jusqu’à exiger le gite et le couvert à leur président Guaido. Pour les politiciens d’opposition, il ne s’agit ni d’un oubli ni d’une faute politique.

En les abandonnant à une misère certaine, avec l’impossibilité de retourner dans leur pays, l’opposition les précipite dans les rangs des nombreux groupes paramilitaires présents le long de la frontière, et auxquels les déserteurs commencent déjà à monnayer leur connaissance5. La désobéissance dans ces structures d’extrême droite étant punie par la mort, ils n’auront d’autre choix que d’être la face vénézuélienne de ces bataillons criminelles6.

Le fiasco du coup d’État du 30 avril 2019 a finalement participé à cette même stratégie. De nombreuses fake news originaire du Pentagone ont laissé croire que des hauts gradés bolivariens étaient en négociation avec l’opposition. En réalité, il est apparu que Washington et ses sbires vénézuéliens ont été dupés. Mais qu’importe, par le truchement du système médiatique international, cette défaite patente a finalement servi pour laisser croire que l’armée vénézuélienne compterait de nombreux déserteurs potentiels dans ses rangs.

Le nombre de désertions augmentera certainement au fur et à mesure que les menaces ou les hostilités des Etats-Unis grandiront. Sans pour autant fracturer l’armée bolivarienne. L’étape suivante sera alors de grossir artificiellement, via le réseau d’ONGs de l’opposition, le nombre de ces désertions afin de légitimer dans l’opinion publique internationale l’existence d’une armée vénézuélienne aux ordres de Juan Guaido, et de transformer une guerre d’agression étrangère contre le Venezuela en un conflit interne. Cette construction d’une armée parallèle entre dans une stratégie de conflit institutionnel, et de substitution des pouvoirs politiques légitimes. 7.

Dès juillet 2017, en toute illégalité, l’opposition a créé un Tribunal Suprême de Justice en exil basé au Panama, ainsi qu’un poste de Procureur Général de la Nation en exil à Bogota. Depuis le 23 janvier, l’opposition a même constitué une présidence parallèle, avec à sa tête Juan Guaido. Ces instances fantoches essaient depuis de se substituer aux pouvoirs légitimes vénézuéliens. La lutte institutionnelle rejoint désormais le terrain militaire. Jusqu’à maintenant l’armée vénézuélienne ne s’est pas fissurée car une des ses préoccupations principales est d’éviter une confrontation interne et une guerre civile. Ce qui nous amène à nous demander qui donc formera le gros des troupes de l’armée de Guaido ?

Romain Migus

Source : https://lesakerfrancophone.fr/venezuela-comprendre-la-guerre-qui-vient-25

Notes

  1.  Citons quelques uns des militaires vénézuéliens qui ont trahi leur Patrie depuis l’accession au pouvoir d’Hugo Chávez. Cette liste de généraux ou de hauts gradés est très loin d’être exhaustive: Nestor Gonzalez, Manuel Rosendo, Hector Ramirez, Giussepe Piliery, Raphael Isea, Raul Baduel, Hugo Carvajal, Cliver Alcala, Miguel Rodriguez Torres, Oswaldo Perdomo, Leasmy Salazar, etc ↩
  2. “Mike Pence recrimina a Guaidó por su fracaso en Venezuela”, Telesur, 28/02/2019, https://www.telesurtv.net/news/mike-pence-reclamo-juan-guaido-fallo-intervencion-militar-venezuela-20190228-0023.html ↩
  3.  Le calcul est fait à partir des 1000 déserteurs revendiqués par l’opposition en fonction des 235.000 militaires et 190.000 policiers actifs. Ce chiffre baisse considérablement si l’on incorpore dans les calculs les 2.000.000 de miliciens bolivariens ↩
  4.  Nous pensons ici aux militaires qui se sont opposés d’entrée au projet politique d’Hugo Chávez, ainsi que des éléments qui n’ont pas hésité à commettre des attentats terroristes sur le sol vénézuélien. Néanmoins, ces militaires contrerévolutionnaires radicaux ont quitté l’armée et le pays il y a plusieurs années ↩
  5. Voir L’interview de Efren Fernandez, porte parole des déserteurs vénézuéliens en Colombie réalisé par Audrey Carrillo pour W Radio, 16/04/2019, https://twitter.com/AudreyCarrillo/status/1118174563865636870 ↩
  6. Jorge Chavez Morales, “Offensive paramilitaire au Venezuela”, Ultimas Noticias, 12/07/06, pp. 34-35. Disponible en français sur http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=32272,%20%7BBellaciao.org%7D ↩
  7.  Dans la myriade d’ONGs liés aux différents clans de l’opposition (et en grande majorité financé par les États-Unis), ce rôle reviendra certainement à l’ONG Control Ciudadano, qui s’est spécialisé dans le “contrôle citoyen des forces armées”. En réalité, cette ONG est chargée de propager des rumeurs, ou de révéler des documents confidentiels. Elle est l’unique source pour la plupart des ONGs et des médias internationaux qui relaient sans aucune vérification les infox de Control Ciudadano 
  8.  

Les combattants vénézuéliens (Déserteurs, civils et criminels) (3/5)

Le storytelling occidental laisse entrevoir la situation au Venezuela comme un conflit interne où s’opposent deux armées, deux légitimités, deux présidents. D’un coté, les «défenseurs de la démocratie» de l’autre, les tenants de la «dictature maduriste», défendue par une armée en lambeaux et une garde prétorienne russo-cubaine (1). Ce récit médiatique permet de passer sous silence la robustesse des forces armées bolivariennes et le soutien non négligeable dont bénéficie le chavisme au sein de la population. Qui plus est, il élude complètement les enjeux géopolitiques et les ingérences prédatrices des Etats-Unis et de leurs complices internationaux. 

 

2ème partie

Déserteurs et civils

C’est dans cette optique qu’il convient de présenter une armée composée de vénézuéliens. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil caribéen où d’anciens membres des forces de sécurité publique et de défense ont déjà pris les armes contre leur Patrie. Depuis l’accession au pouvoir d’Hugo Chavez en 1999, l’histoire de la Révolution Bolivarienne a toujours été ponctuée de défections et de complots militaires. Du coup d’État d’avril 2002 à celui du 30 avril 2019, en passant par celui de l’ex colonel Palomo (2019), ou encore par les conspirations des généraux Baduel (2007) ou Rodrigues Torres (2018), par l’Opération Jericho (2015) ou par les actes terroristes perpétrés par d’ex militaires (2003), et par le commando de l’ancien policier Oscar Perez (2017), il a toujours existé – et existe encore certainement- des militaires et des policiers prêts à en découdre avec le pouvoir légitime du Venezuela 1

S’il est évident que les déserteurs, même peu nombreux, constitueront le cœur visible de cette force militaire, ils auront certainement, de par leur expérience de combat, la tâche d’encadrer et de former des civils qui les rejoindront une fois démarré le tragique engrenage de la guerre.

A la différence de la guerre en Syrie et de son Armée Syrienne Libre, il n’existe pas au Venezuela de conflits interethniques, interreligieux ou régionaux significatifs qui puissent servir de catalyseur dans la création d’une armée rebelle. En revanche, d’autres dimensions -politiques, identitaires, émotionnelles- ne manqueront pas d’être mises à profit pour grossir les troupes de cette armée de l’ombre. La polarisation politique, la construction dans le temps d’une véritable identité chaviste et de son corollaire contrerévolutionnaire, les visions du monde qui en découlent, les sentiments de haine savamment entretenus par un appareil médiatique aux mains des groupes privés, la perte certaine d’une qualité de vie -acquise durant les premières années de la Révolution bolivarienne- due au blocus économique et aux multiples sabotages des services publics, devraient certainement avoir pour conséquence d’attirer de nombreux civils vénézuéliens dans une aventure guerrière. Sans compter sur ceux à qui on ne laissera pas le choix, et où le refus de combattre dans une zone contrôlée par l’opposition pourrait s’apparenter à une complicité avec le pouvoir légitime chaviste.

Nous avons pu avoir un rapide aperçu de ce type de mobilisations durant les guarimbas, ces épisodes insurrectionnels qu’a connus le Venezuela au cours des années 2014 et 2017. Nous reviendrons plus loin sur ces évènements, car à la lumière des faits récents, l’analyse des guarimbas acquiert une nouvelle dimension.

Ces combattants vénézuéliens recevront sans aucun doute l’appui de certains de leurs compatriotes : les bandes criminelles qui luttent déjà contre l’État pour le contrôle de couloirs stratégiques.

Implication des bandes criminelles vénézuéliennes

Si le noms d’El Picure, du Tren de Aragua, d’El Coporo, El Topo ou encore de la Guardia Territorial Pemon ne doivent pas dire grand’chose à nos lecteurs, ils s’agit pourtant de quelques unes des bandes criminelles qui opèrent –ou ont opéré- sur le territoire vénézuélien. Ces bandes armées se livrent à la vente de stupéfiants, au racket, aux kidnappings, ainsi qu’aux meurtres à gages. Mais surtout, elles effectuent un strict contrôle territorial et font régner la terreur dans les zones qu’elles contrôlent.

Ces organisations criminelles sont principalement installées dans les régions centrales du Venezuela (Aragua, Carabobo, Guárico), dans certains quartiers populaires des grandes villes, et dans le riche État du Bolivar, situé à la frontière brésilienne.

Les États de Guárico, Aragua et Carabobo sont les zones territoriales où transitent la plupart des marchandises produites au Venezuela et de nombreux biens importés soit depuis la Colombie, soit par voie maritime via le port de Puerto Cabello, situé dans l’État de Carabobo.

Par ailleurs, la présence de ces bandes criminelles dans ces États centraux leur confère une position stratégique sur les couloirs par lesquels s’achemine la drogue provenant de Colombie et destinés à sa revente au Venezuela. Par ce commerce illégal, les bandes criminelles vénézuéliennes entrent d’ailleurs en relation avec les narco-paramilitaires colombiens, un autre acteur de cette armée de l’ombre.

Il en est de même dans l’État du Bolivar, frontalier avec le Brésil. Le contrôle de ce territoire est stratégique en raison de sa richesse exceptionnelle en minerais mais aussi en production d’énergie. On y trouve les deuxièmes réserves d’or au monde, ainsi que la ceinture pétrolifère riche en hydrocarbure. Ajoutons à cela que les sous-sols regorgent de bauxite, de coltan, de thorium, de fer et d’autres minerais essentiels. L’État du Bolivar détient aussi 82% des réserves d’eau douce superficielles du pays2, grâce notamment au fleuve de l’Orénoque (le deuxième plus important d’Amérique Latine après l’Amazone) et de son affluent principal la rivière Caroni. C’est sur cette dernière que sont construits les trois barrages qui alimentent à 70% le Venezuela en électricité 3. L’État du Bolivar a de quoi attiser les appétits prédateurs, tant de la puissance impériale que de la pègre locale.

Plusieurs groupes armés prétendent d’ailleurs s’arroger le contrôle de ce territoire, et se battent déjà contre l’État vénézuélien, pas disposé à laisser ces bandes criminelles se livrer au trafic d’or et d’autres minerais, au racket ou aux enlèvements.

Enfin, les organisations mafieuses des grandes villes, qui s’adonnent principalement à la distribution de la drogue, à la prostitution, au trafic d’armes, au vol de voitures et autres délits. Comme leurs collègues des champs, les malfrats des villes sont fortement installés dans certains quartiers populaires, les transformant en zone de leur droit. Lorsque la structure pyramidale d’une bande criminelle est déployée dans un barrio, le contrôle territorial est total, et la police locale repoussée hors du territoire. A Caracas, des bandes criminelles ont ainsi gagné le contrôle de certaines zones dans les barrios de Jose Felix Ribas, de la Cota 905, de Boquerón, del Valle et del Cementerio. De par leurs implantations dans les quartiers périphériques populaires, les bandes criminelles exercent ainsi un contrôle sur les voies d’entrée et de sortie des grandes villes, ainsi que sur certaines zones stratégiques à l’intérieur de métropoles.

Ces groupes criminels constituent un bataillon de réserve de poids, qui ne manquera pas de venir grossir les rangs de cette armée de l’ombre qui s’apprête à déferler sur le Venezuela. D’une part, elle est déjà en guerre avec l’État vénézuélien. Ce dernier ne se résout pas, à l’inverse de son voisin colombien, à céder des portions de son territoire. D’autre part, les autorités vénézuéliennes ont maintes fois dénoncé les liens qui unissent l’opposition politique à certaines bandes criminelles.

Lors des épisodes insurrectionnels des guarimbas, en 2014 et 2017, les barricades les plus exposées sont constituées par ces délinquants, qui n’hésitent pas à racketter tous ceux qui veulent franchir leurs barricades pour aller travailler ou rentrer chez eux4.

Les bandes criminelles sont un des acteurs de la guerre qui vient. Leur présence dans les régions centrales et dans le bassin minier en font des alliés militaires de poids pour couper l’État vénézuélien de la gestion de ses richesses, et empêcher l’approvisionnement des grandes villes. La présence de membres de ces organisations dans les coups d’éclats les plus violents de l’opposition montre que certains comptent déjà sur leur collaboration, leurs troupes et leur arsenal pour renforcer la lutte militaire contre le gouvernement bolivarien.

Militaires déserteurs, militants de l’opposition, citoyen lambda pris entre deux feux, membres de la pègre… Il existe un vivier important de vénézuéliens prêts à en découdre militairement avec le pouvoir légitime de Nicolas Maduro. Ils constituent la force de frappe vénézuélienne des troupes de l’opposition, celle qui permettra de construire l’image d’un conflit interne que seule une ingérence étrangère pourrait arrêter. A cette façade vénézuélienne ne manqueront pas de s’ajouter de nombreux éléments étrangers, disposés à semer le chaos dans le pays bolivarien.

Romain Migus

Source : https://lesakerfrancophone.fr/venezuela-comprendre-la-guerre-qui-vient-35

Notes

  1.  En 2015, un projet de coup d’État est contré par les services de renseignement. Un groupe de militaires s’apprêtait à bombarder plusieurs endroits stratégiques dont le Palais Présidentiel et la chaine de télévision Telesur, c’est l’opération Jéricho. En janvier 2018, l’ancien policier Oscar Perez et son commando furent abattus lors d’un affrontement avec des militaires et policiers vénézuéliens dans les environs de Caracas. Au cours de l’année 2017, ces hommes avaient bombardé le Tribunal Suprême de Justice et attaqué un poste militaire à San Pedro de Los Altos pour y voler des armes. Plus récemment, en janvier 2019, l’ex colonel Oswaldo Palomo fut capturé par les services de renseignement de Caracas. Cet ancien militaire avait participé à la tentative d’attentat contre le président Maduro et les responsables des pouvoirs publics en août 2018, et préparait une tentative de coup d’État, prévue pour coïncider avec l’autoproclamation de Juan Guaido comme président. ↩
  2. Ernesto José González, María Leny Matos, Eduardo Buroz, José Ochoa-Iturbe, Antonio Machado-Allison, Róger Martínez y Ramón Montero, “Agua urbana en Venezuela”, in  Desafíos del agua urbana en las Américas, Paris: ed. Unesco, page 578. Disponible sur https://ianas.org/docs/books/Desafios_Agua.html↩
  3. Il s’agit des barrages du Guri, de Caruachi, et de Macagua, où opèrent les trois principales centrales hydroélectriques du pays. Ce sont ces centrales qui ont été hackées lors du sabotage du 7 mars 2019 ↩
  4. Voir Romain Migus, “2016 et 2017, le calme après la tempête (chronique d’en bas nº2), Venezuela en Vivo, 21/07/2018, https://www.romainmigus.info/2018/07/2016-et-2017-le-calme-apres-la-tempete.html 

Éléments étrangers de l’armée des ombres (paramilitaires, mercenaires et forces spéciales) (4/5)

 

Romain Migus

Le 14 mars 2018, Erick Prince, le fondateur de l’entreprise militaire privée Blackwater, réunissait une centaine de personnalités dans son ranch de Virginie. L’invité d’honneur, ce jour-là, n’était autre que Oliver North, figure principale avec Elliott Abrams –l’actuel envoyé spécial des USA pour le Venezuela- de la sale guerre contre le Nicaragua dans les années 801. Ce retour de Erick Prince sous le feu des projecteurs, après sa mise à l’écart des administrations états-uniennes (tout comme son collègue Abrams), aurait dû être un signal d’alerte. Mais ce n’est qu’un an plus tard que l’on apprendra que le fondateur de Blackwater se disposait à recruter 5000 mercenaires pour le compte de Juan Guaido2. Ce plan macabre n’aurait, pour l’instant, trouvé ni l’écho de la Maison Blanche, pourtant sensible à l’influence de Prince, ni le financement nécessaire de 40 millions de dollars, somme ridicule si l’on tient compte du vol de plusieurs milliards de dollars appartenant à l’état vénézuélien par l’administration étasunienne.

 

3ème partie

Pourtant, le recrutement de mercenaires a déjà commencé. Le 29 novembre 2018, le président Maduro dénonçait lors d’une allocution télévisée la constitution d’un bataillon de 734 chiens de guerre sur les bases militaires d’Eglin en Floride et de Tolemaida en Colombie. Le 23 mars 2019, le ministre de la Communication, Jorge Rodriguez, annonçait que 48 mercenaires recrutés au Salvador, au Honduras et au Guatemala étaient rentrés sur le territoire vénézuélien, dans le but d’y commettre des attentats contre les hautes autorités du pays, ainsi que des actes de sabotages, et d’opérations sous fausses bannières 3. Selon les services de renseignement du Venezuela, ces mercenaires avaient été recrutés par Roberto Marrero, bras droit de Juan Guaido4. Que ce soit via Erick Prince ou par d’autres modalités, le recrutement de mercenaires afin de déstabiliser le Venezuela, est une sinistre réalité.

Le jour de l’arrestation de Marrero, les services de sécurité vénézuéliens ont capturé Wilfrido Torres Gómez alias Necocli, le chef de la bande narcoparamilitaire colombienne Los Rastrojos. Comme les mercenaires, les paramilitaires colombiens sont un acteur étranger fondamental de la future armée dont pourrait disposer Guaido.

Les paramilitaires sont une excroissance du conflit colombien. D’abord créés par des propriétaires terriens et des militaires, ou dans le sillage des cartels de la drogue, ces groupes chargés des besognes les plus inavouables, se sont rassemblés sous le commandement des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC). De 1997 à 2006, ils firent régner la terreur en déplaçant des populations entières sur le territoire colombien, et se chargeant des exactions que ne voulaient pas assumer les services de l’État. Sous le gouvernement d’Alvaro Uribe (2002-2010), les paramilitaires ont acquis une véritable prestance sur la scène politique, en tissant des liens avec des responsables politiques et économiques et allant même jusqu’à financer un tiers des parlementaires de ce pays, comme l’ont montré les documents saisis dans l’ordinateur du chef paramilitaire Jorge 405. Si leur activité principale reste liée au trafic de cocaïne, les paramilitaires agissent comme un État parallèle et influent. Dotés d’une autorité acquise au moyen d’une violence extrême et d’une terreur psychologique, ils imposent leurs normes sociales, politiques et économiques sur les territoires qu’ils contrôlent. La démobilisation des AUC en 2006 a eu pour conséquence l’implosion en plus petites structures, qui ont gardé le même modus operandi.

Les paramilitaires colombiens arrivent au Venezuela après le coup d’État contre Hugo Chávez en 2002. D’abord comme tueurs à gage de certains propriétaires terriens, soucieux d’éliminer les leaders paysans qui revendiquaient l’application de la réforme agraire. Ils commencent alors à investir certains quartiers des grandes villes tout en restant très actifs à la frontière venezolano-colombienne.

Ils deviennent connus des vénézuéliens en mai 2004, après que 124 paramilitaires furent arrêtés dans les alentours de Caracas. Ils avaient été amenés par Roberto Alonso, un politicien d’opposition, dans le but d’assassiner Hugo Chávez et de hauts responsables de la Révolution. Au fil des ans, leur présence s’est confortée le long de la frontière6, ainsi que dans certains quartiers des grandes villes où ils ont constitué plusieurs cellules dormantes. Sans oublier l’axe de communication stratégique menant des Andes à la côte caribéenne, couloir primordial pour la distribution de la cocaïne. C’est sur cette portion de territoire qu’ont d’ailleurs été arrêtés ou abattus la plupart des dirigeants paramilitaires qui se trouvait au Venezuela. C’est aussi sur cet axe que se trouvent, et ce n’est pas un hasard, les villes où ont eu lieu les affrontements les plus rudes lors des guarimbas de 2014 et 2017.

A la différence du crime organisé classique, les paramilitaires disposent d’une hiérarchie militaire, d’un appareil de renseignement, d’un armement conséquent, mais surtout agissent en fonction d’une politisation marquée par leur anticommunisme, acquise dès leur genèse dans la lutte contre les guérillas. Ils imposent leur orientation idéologique aux populations qu’ils soumettent. A la différence de la pègre, ils gardent de très bonnes relations avec les élites colombiennes, pour qui ils jouent le rôle d’une armée parallèle. Leur utilisation contre le Venezuela permettrait à la Colombie de ne pas dégarnir les fronts internes que son armée maintient avec la guérilla.

A la frontière avec le Venezuela, les paramilitaires contrôlent le trafic de drogue, ainsi que la contrebande d’essence et d’aliments, et joue un rôle non négligeable dans la manipulation éhonté du taux de change du bolívar. Comme nous l’a rappelé Freddy Bernal, préfet de cette région, dans une interview exclusive «La Colombie produit 900 tonnes de cocaïne. Pour produire un kilo, tu as besoin de 36,5 litres d’essence et la Colombie n’en produit pas suffisamment. Les paramilitaires sont chargés d’acheminer par contrebande 36 millions de litres d’essence en provenance du Venezuela et destinés en grande partie à la production de cocaïne»7, et en retour contrôlent la distribution de drogue dans le pays voisin, par le biais des bandes criminelles vénézuéliennes.

Les affrontements de l’état bolivarien avec les paramilitaires sont de plus en plus récurrents. Non seulement pour lutter contre leurs multiples trafics mais surtout pour défendre la souveraineté de l’état sur le territoire. Selon Freddy Bernal «les paramilitaires jouent le même rôle que celui qu’a tenu Daesh en Irak, en Libye et en Syrie. Ils visent à fragmenter notre territoire. C’est le Daesh d’Amérique Latine»8. Ils sont un rouage essentiel dans l’atomisation de l’État-nation vénézuélien, un des objectifs majeurs de la guerre qui s’annonce.

De Roberto Alonso à Roberto Marrero, il existe de nombreux exemples montrant que les paramilitaires colombiens sont en lien avec l’opposition vénézuélienne. Mais ils répondent aussi aux desseins du Pentagone dans ses actions planifiées contre le Venezuela. Comme nous l’a révélé un document du SouthCom, la force militaire des États-Unis responsable de l’Amérique Latine, les stratèges militaires étasuniens préconisent de «recruter des paramilitaires principalement dans les camps de réfugiés de Cúcuta, La Guajira et le nord de la province de Santander, vastes zones peuplées de citoyens colombiens qui avaient émigré au Venezuela et maintenant rentrent au pays, pour fuir un régime qui a augmenté l’instabilité aux frontières, en mettant à profit l’espace vide laissé par les FARC, l’ELN toujours belligérant, et les activités [paramilitaires] dans la région du cartel du Golfe».9

Comme on peut le voir, les États-Unis et leurs alliés latino-américains disposent déjà d’une armée. Celle-ci est composée d’une poignée de déserteurs et de combattants civils vénézuéliens, de membres du crime organisé, de mercenaires étrangers et de paramilitaires colombiens, le tout structuré par des forces spéciales des États-Unis, déjà présentes dans la région10, et de l’appui tactique des armées des pays limitrophes. D’autres acteurs pourraient même s’inviter dans ce conflit. Ce qui expliquerait la présence de plusieurs centaines de militaires israéliens au Brésil et au Honduras11.

L’armement de cette force militaire irrégulière est lui aussi en cours. Comme l’a dénoncé le gouvernement russe par la voix de Maria Zakharova, porte-parole du ministère des affaires étrangères de ce pays : «les États-Unis et leurs alliés de l’Otan étudient actuellement la possibilité d’acquérir dans un pays d’Europe de l’Est d’un lot important d’armes et de munitions destinés aux opposants vénézuéliens. Il s’agit de mitrailleuses lourdes, de lance-grenades intégrés et automatiques, de missiles sol-air portables, de différentes munitions pour armes à feu et de pièces d’artillerie. Cette cargaison devrait être transportée au Venezuela via le territoire d’un pays voisin à l’aide d’avions-cargos de l’entreprise d’état ukrainienne Antonov»12. Pas besoin d’être un expert militaire pour comprendre que ce type d’arsenal est le même que celui utilisé par les belligérants qui combattent la République Arabe Syrienne. Dans ce cas de figure, les États-Unis ou les pays voisins n’auraient même pas à assumer un rôle protagonique de premier plan dans la guerre irrégulière contre le Venezuela.

Dans le cas où l’étranglement économique, politique et financier du Venezuela ainsi que les différentes pressions psychologiques et diplomatiques ne parviendraient pas à renverser le président Maduro, alors le scénario que nous décrivons s’appliquera immanquablement. Les différentes composantes du front militaire auront la tâche de morceler le Venezuela, sans forcément répondre à un commandement central, mais avec l’objectif commun de rendre impossible le contrôle du territoire par le pouvoir légitime. Il convient maintenant d’analyser les stratégies pour arriver à de telles fins.

Romain Migus

Source : https://lesakerfrancophone.fr/venezuela-comprendre-la-guerre-qui-vient-45

Notes

  1. Noah Kirsch, “Inside Erik Prince’s Return To Power: Trump, Bolton And The Privatization Of War”, Forbes, 04/04/2018,  https://www.forbes.com/sites/noahkirsch/2018/04/04/blackwater-erik-prince-trump-afghanistan-bolton/#5f0b83c817d7 ↩
  2. Aram Roston, Matt Spetalnick, “Blackwater founder’s latest sales pitch – mercenaries for Venezuela”, Reuters, 30/04/2019, https://in.reuters.com/article/venezuela-politics-erikprince/exclusive-blackwater-founders-latest-sales-pitch-mercenaries-for-venezuela-idINKCN1S608C?il=0 ↩

La stratégie d’agression (5/5)

Pour comprendre comment s’articulera la stratégie de ces groupes armés, il nous faut revenir sur les guarimbas, du nom donné au Venezuela à ces épisodes insurrectionnels qu’a connus le pays au cours des dernières années. Dès le jour de l’élection de Nicolas Maduro, le 14 avril 2013, Henrique Capriles, mauvais perdant appela ses partisans à prendre les rues. Bilan : 11 morts, et 78 blessés1. L’opposition réitérera sa volonté d’engager un bras de fer avec le pouvoir en réactivant les guarimbas en 2014 (43 morts, 608 blessés), et en 2017 (142 morts, 1934 blessés). La plupart des morts sont imputables aux émeutiers, lorsqu’ils refusèrent que les citoyens puissent franchir les barricades pour accéder aux centres de soin, ou bien en assassinant des personnes suspectées de chavisme, en les égorgeant, en les brûlant vifs, en les lynchant, ou en les tuant par balle2. Les policiers et les militaires n’échappent pas à la folie meurtrière des participants aux guarimbas, 16 membres des forces de l’ordre ayant été assassinés en 2014 et 2017, et 102 ont été blessés par balle.

 

4ème partie

Si les guarimbas étaient une tentative de déstabilisation du gouvernement élu, il parait clair, aujourd’hui, qu’elles furent avant tout une répétition des stratégies militaires de morcellement du pays. Militants de l’opposition, délinquants, paramilitaires, tous les acteurs de cette armée de l’ombre, décrite précédemment, ont tous contribué aux guarimbas3. Ils se sont ainsi forgé une expérience de combat en commun, et ont élaboré un récit politique de cette guérilla urbaine, mêlant héros et martyrs, en consolidant ainsi la cohésion symbolique de tous les participants 4. Dans certains quartiers contrôlés, une chasse aux sorcières était lancée pour les purifier des chavistes qui y résidaient 5. Au fil des années, les guarimbas se sont perfectionnées, et ont permis à leurs instigateurs de tenir compte des réactions et des mouvements de l’état dans la reconquête des territoires.

Au niveau international, cela a permis de d’ancrer l’image d’un gouvernement oppresseur qui n’hésite pas à assassiner sa propre population. Ce récit imaginaire visait à annihiler les soutiens de la Révolution bolivarienne au sein des Peuples européens et nord-américains.

Cependant, la localisation des barricades et des foyers subversifs semblait répondre à une opération d’une envergure toute autre que celle de la révolte étudiante présentée par les médias. Comme l’a maintes fois rappelé le gouvernement, ces foyers de subversion ont toujours été contenus. Sur les 335 municipios qui composent le Venezuela, seuls 18 ont connu la violence des guarimbas en 2014 (5%), et 51 en 2017 (15%) 6. Comme on peut le voir, les participants à ces guérillas urbaines étaient loin de représenter une véritable menace pour l’état. Cependant, la particularité géographique et sociale des municipios bloqués par les guarimbas nous indique que les affrontements pourraient reprendre au sein d’un conflit militaire. L’augmentation des violences et le perfectionnement des modes opérationnels des guarimbas entre les épisodes de 2013, de 2014 et surtout ceux de 2017, nous incitent à penser que ce modèle de contrôle territorial sera une des tactiques qui s’imposeraient dans un conflit militaire.

Nous avons déjà mentionné l’importance du couloir qui relie les Andes à la côte caribéenne. C’est la voie d’approvisionnement par laquelle transitent un grand nombre de marchandises, produites au Venezuela ou importées depuis la Colombie ou via le port de Puerto Cabello7. Comme nous l’avons déjà mentionné c’est aussi un couloir stratégique pour la vente de la cocaïne, d’où la présence de paramilitaires et de nombreux groupes mafieux.

Or, c’est dans cette zone territoriale que les guarimbas ont été les plus violentes, notamment dans certains quartiers de San Cristobal et de Merida, et dans les villes de Cabudare, ou San Diego. Ces territoires ont en commun une certaine homogénéité sociale, de classe moyenne à moyenne supérieure, qui constitue le socle de base de l’opposition radicale. Il est important de constater qu’il ne s’agit pas des lieux de résidence de la bourgeoisie ou des élites vénézuéliennes. Ces zones, bien que très actives politiquement, sont peuplées par une classe moyenne que les stratèges de la guerre qui s’annonce n’hésiteront pas à sacrifier.

Les territoires mentionnés permettent de bloquer l’approvisionnement des grandes villes en contrôlant les voies de communications. Cabudare est l’entrée de Barquisimeto depuis les états agricoles situés au sud. De nombreux produits destinés aux métropoles de la côte transitent par cette importante ville vénézuélienne. San Diego est situé à la périphérie de Valencia, capitale industrielle du pays, sur la route qui mène à Caracas. Cette ville est aussi établie sur la route qui conduit à Puerto Cabello, le principal port du Venezuela. Ajoutons que Barquisimeto et Valencia sont des points de passage obligés sur les axes routiers qui relient Maracaibo, et la région pétrolière du Zulia, à Caracas et au reste du pays.

D’autres villes importantes furent plongées dans le chaos des guarimbas. Ce fut notamment le cas de Ciudad Guyana (Puerto Ordaz). Cette ville se trouve au confluent de la frange pétrolifère de l’Orénoque et du bassin minier, et à quelques encablures des trois barrages hydroliques qui approvisionnent le Venezuela en l’électricité. Ciudad Guyana (Puerto Ordaz) accueille le siège des entreprises qui administrent ces richesses. Comme sur l’axe andin-côtier, le contrôle de cette ville est éminemment stratégique.

Romain Migus1
Localisation des guarimbas les plus violentes le long de l’axe andin-côtier

A Caracas, les guarimbas ont eu lieu essentiellement dans l’arrondissement huppé de Chacao, situé à l’est de la ville. A cheval sur trois axes principaux qui relient l’est et l’ouest de la capitale, cet arrondissement coupe de fait la capitale en deux. Il est aussi le poumon économique et financier du pays.

A chaque fois, ces zones territoriales possèdent une capacité relative de fonctionner de manière autonome, en contrôlant les voies d’approvisionnement en marchandises, ou les centres de productions situés sur leurs territoires. Cette particularité leur offre la possibilité d’annexer durablement les zones conquises.

Si les guarimbas avaient réussi à élever des barricades et bloquer des voies de communications capitales le temps de quelques mois, on peut saisir désormais ce qu’il adviendrait si ces mêmes acteurs se constituent en bataillon, et en viennent à défendre ces territoires aux moyens d’armes fournis par des agents extérieurs. Le Venezuela serait morcelé. L’administration centrale située à Caracas aurait toutes les peines à réaffirmer son autorité sur la totalité du territoire.

Cette forme de lutte civilo-militaire reste néanmoins cantonnée dans les zones urbaines et périurbaines de classe moyenne. D’autres portions du territoire sont sous la menace de la pègre et des paramilitaires. Ces derniers sont très actifs dans les secteurs frontaliers avec la Colombie et dans certaines zones rurales du pays. Quant aux nombreuses bandes criminelles, elles s’affrontent déjà avec l’État vénézuélien pour le contrôle de régions périphériques fondamentales, ainsi que dans certains quartiers populaires des grandes villes. Les territoires en jeu ne sont, encore une fois, jamais anodins.

De véritables opérations d’envergure ont été montées pour en finir avec la délinquance armée. Ainsi, en mai 2016, une des pires bandes criminelles du Venezuela est désarticulée dans l’état régional du Guárico, et son leader –Jose Antonio Tovar, alias El Picure est abattu. La position de cet État central est éminemment stratégique. 60% de la production agricole vénézuélienne et de l’élevage y transitent8. Soit pour être acheminés dans les complexes agroindustriels, soit pour être directement vendus aux habitants des grandes villes, situées sur la côte caribéenne. Le contrôle des voies d’approvisionnement des grandes villes est encore une fois le terrain d’une lutte sans merci entre l’État vénézuélien et le crime organisé. C’est une étape en cours dans la guerre irrégulière contre le Venezuela. Signalons aussi que l’État de Guarico abrite aussi la base militaire Capitan Manuel Rios, centre de contrôle du satellite Venesat I.

Dans les États d’Aragua et de Carabobo, une autre organisation criminelle fait régner la terreur : el Tren de Aragua, qui tire son nom d’un syndicat mafieux qui rackettait les constructeurs du système ferroviaire. Les affrontements entre les services de l’État et cette bande sont monnaie courante dans ces régions où se concentrent les industries vénézuéliennes. Un de ses leaders, arrêté au Pérou lors d’une tentative de braquage, a lui même confessé qu’il avait dû fuir le Venezuela à cause des «incessantes persécutions de la police»9.

La force de frappe de ces bataillons irréguliers n’est pas à négliger. Le 6 mai 2019, le général d’aviation Jackson Silva, directeur de l’École de formation des troupes professionnelles, ainsi que quatre autres officiers trouvent la mort dans une embuscade tendue par le Tren de Aragua. Quatre autres militaires ont été blessés lors du combat qui les opposa aux membres de ce syndicat du crime10.

Dans le riche État du Bolivar, frontalier avec le Brésil, la police vénézuélienne a descendu le délinquant équatorien Jamilton Ulloa, alias El Topo. Il était le chef d’une bande armée qui terrorisait une partie de la zone minière. Elle fut surtout responsable du massacre de Tumeremo, où dix-sept mineurs furent assassiné. Dans la même logique des Guarimbas, les bandes criminelles visent à contrôler des secteurs clés de l’économie de l’État du Bolivar, où se trouve la frange pétrolifère de l’Orénoque, les deuxièmes réserves d’or au monde et un sous sol qui regorge en minerais. C’est aussi sur ces terres que sont installés trois barrages hydrauliques qui fournissent 70% de l’électricité du pays. Et comme pour les guarimbas, le crime organisé entend se substituer à l’État avec la complaisance des politiciens d’opposition.

Romain Migus2

Situation géographique de l’État du Guárico (en blanc), de la frange pétrolifère (en marron), de l’Arc minier (en jaune) et des 3 grands barrages hydrauliques (points rouges)

Lorsque les États-Unis tentèrent un bras de fer avec le président Maduro au sujet de l’aide humanitaire, l’opposition vénézuélienne révéla une partie de son armée de réserve. Comme l’a mentionné Freddy Bernal, préfet de l’État frontalier du Táchira, de nombreux membres de l’organisation Tren de Aragua étaient venus sur la frontière colombienne pour faire dégénérer la situation11. Sur la frontière brésilienne, une autre bande criminelle, la Garde Territoriale Pémon, s’affrontait armes aux poings avec l’armée. Bilan : plusieurs morts dans les rangs des délinquants. S’ensuivit immédiatement une campagne médiatique –à destination de certains secteurs des populations d’Europe et d’Amérique du Nord- sur un prétendu massacre voire un génocide d’indiens de l’ethnie Pémon par le gouvernement de Nicolas Maduro12.

Pourtant, il est avéré qu’un groupe criminel, appelé Garde Territoriale Pemon, composée en partie par des indiens de cette ethnie, se livre à des activités illicites dans le sud de l’État du Bolivar13. Lorsque Juan Guaido s’autoproclame président, le maire vénézuélien de la ville frontalière avec le Brésil le reconnaît immédiatement, et «met à sa disposition sa Garde Territoriale Pémon»14. Ce sont eux qui se sont affrontés avec l’armée le 23 février 2019. Les morts de ce jour-là sont le fait d’un affrontement entre les soldats vénézuéliens et un groupe armé, étrangement en symbiose avec les desseins politiques de l’opposition.

Romain Migus3

Pas de pagnes, de plumes, de carquois ou d’arcs pour ces indiens, membres de la Guarde Territoriale Pémon (source : ElCooperante.com, un site lié à l’opposition) 15

Dans certains quartiers populaires de grandes villes, la pègre ainsi que des cellules dormantes de paramilitaires n’hésitent jamais à prêter main forte aux desseins politiques de l’opposition. Le 23 janvier 2019, après que Juan Guaido se soit autoproclamé président, plusieurs bandes armées se sont affrontées aux Forces Spéciales de la Police Nationale Bolivarienne, notamment dans les quartiers Jose Felix Ribas, El Valle, Coche, Boquerón et El Guarataro. Ces groupes liés au crime organisé prétendaient mettre la ville à feu et à sang comme «contribution» au soulèvement organisé par Guaido16. Ces quartiers populaires occupent tous une position stratégique dans Caracas. Ils sont tous situés à proximité de voies d’entrée de la métropole. Boquerón surplombe l’autoroute qui mène du port de La Guaira (et de l’aéroport international) à Caracas. Jose Felix Ribas est, quand à lui, situé au pied de l’autoroute Gran Mariscal de Ayacucho, porte de sortie vers l’Est du pays. El Valle-Coche est un quartier posté face à Fuerte Tiuna, la caserne principale du pays, et collé à l’autoroute régionale du centre, qui relie Caracas à l’ouest du Venezuela. C’est aussi le quartier du marché de gros où se concentre la production alimentaire du Venezuela: l’équivalent vénézuélien du marché de Rungis. El Guarataro est niché entre l’autoroute norte-sur, passage obligé pour rejoindre La Guaira, et l’avenue San Martin, artère importante de la capitale. Encore une fois, des sites éminemment stratégiques, adjacents aux voies de communications de Caracas avec le reste du pays, qui ne manqueront pas d’être l’enjeu de lutte dès l’instant où s’officialiserait une opération militaire.

Romain Migus4

Localisation des affrontements du 23 janvier 2019 et des principaux axes routiers de la ville (+arrondissement de Chacao)

Depuis 2015, l’État vénézuélien s’est renforcé dans le combat contre le crime organisé pour ne pas laisser les bandes criminelles s’enkyster dans les territoires de la République. C’est l’acte de naissance des Forces d’Actions Spéciales de la police nationale bolivarienne : le FAES, l’équivalent du RAID français, du CGSU belge ou de l’unité Tigris suisse. Ils sont désormais en première ligne pour affronter le crime organisé et les paramilitaires.

Il n’est pas anodin que ce corps d’élite de la police soit désormais l’objet de multiples fake news. Le soir de l’autoproclamation de Guaido, le FAES a combattu ces bandes criminelles qui prétendaient semer le chaos dans Caracas. L’affrontement a donné lieu à de véritables scènes de guerre, qui expliquent la plupart des pertes humaines. Contrairement à ce qu’ont pu raconter les portes-paroles médiatiques de Guaido, ce jour-là, des bandes armées liées à l’opposition ont livré bataille avec les forces de l’ordre17. A peine quelques jours plus tard, le FAES est accusé de «séquestrer» ou de «recruter de force» des enfants pour les utiliser comme bouclier humain18 : autre fake news…

Depuis, il ne se passe pas un jour sans que ce corps de police soit l’objet d’attaques médiatiques. La plupart des sources contre les policiers proviennent soit de politiciens d’oppositions, soit d’ONGs des droits de l’homme liées à l’opposition. Ces ONGs – comme Foro Penal ou Provea – sont financées par des organismes tel que l’Open Society Foundation de George Soros, Freedom House et la Fondation Ford19. Ces deux dernières étant liés au monde du renseignement des États-Unis20. Le simple fait que ces sources ne soient pas partiales, car financièrement et politiquement liées à un camp belligérant, devrait suffire à relativiser leurs propos. Et pourtant, elles sont insatiablement reprises par tout le système médiatique, et par des ONG internationales comme Amnesty international ou Human Right Watch.

Dans le cas de l’ONG partisane Amnesty – qui, ne l’oublions pas, avait propagé la rumeur de la destruction de couveuses par l’armée irakienne en 199021 – ces accusations sans fondements ont servi de justification pour exiger que les autorités vénézuéliennes soient traduites devant la Cour Pénale Internationale (CPI) pour «crimes contre l’humanité»22. Une bien étrange requête qui coïncide en tout point avec les accusations formulées à la CPI par six pays ennemis du Venezuela (Canada, Colombie, Argentine, Chili, Paraguay, Pérou)23.

Le secrétariat de l’Organisation de États Américain ou le Groupe de Lima ont repris les infox contre le FAES à la lettre, ce qui est normal vu leur activisme pour renverser le président Maduro24. Mais ces accusations furent aussi mentionnées par le bureau du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH). Or la lecture de l’introduction des rapports du HCDH nous informe, dès les premières lignes, que leur analyse se base seulement sur des interviews de membres des ONGs vénézuéliennes 25. C’est donc une vérité biaisée et en vase clos qui émerge pour l’opinion publique : des ONGs de l’opposition, financées par une puissance étrangère hostile, écrivent des rapports alarmants qui sont repris tels quels au niveau international, justifiant ainsi les dires des opposants vénézuéliens. Le FAES est donc catapulté dans le rôle du méchant, qui empêcherait le Peuple de «retrouver sa liberté», selon la novlangue en vigueur à la Maison Blanche.

Cette lecture tronquée et simpliste ne doit pas nous faire tomber dans l’excès inverse. Les Forces Spéciales de la Police ne sont ni méchantes, ni gentilles. C’est un groupe de combat qui empêche, de manière violente, certaines bandes criminelles de déferler sur le Venezuela. Interrogé à Caracas sur les attaques médiatiques subit par le FAES, un consultant en sécurité nous glissait «S’il y a une guerre psychologique contre le FAES, c’est parce que c’est eux qui, au final, protègent la paix civile».

Freddy Bernal, préfet de la région frontalière du Tachira, renforce ce propos : «la tâche du FAES est d’affronter les bandes criminelles et les paramilitaires. S’il y a tant d’attaques contre le FAES, c’est parce que le but recherché est l’élimination de cette unité d’élite de la police nationale» 26.

Romain Migus5

Un membre des Forces Spéciales de la Police Nationale Bolivarienne (FAES)

Le Venezuela se trouve aujourd’hui entre des perspectives de dialogue et les menaces des États-Unis et de leurs alliés. Cependant, le peu de soutien populaire dont jouit Juan Guaido nous incite à penser qu’un dénouement militaire pourrait se préparer au fur et à mesure que s’éloigne la perspective d’un changement de régime par d’autres moyens. Comme nous venons de le voir, tous les futurs acteurs de ce conflit sont déjà sur le pied de guerre.

L’armée irrégulière, qui ne manquera pas de s’abattre sur le pays est déjà en branle. Ces derniers mois, le Venezuela a dû faire face, à plusieurs assassinats de représentants des forces de l’ordre. En plus de l’assassinat du Général Jakson Silva, les policiers sont systématiquement pris pour cible par des groupes criminels 27. De même, plusieurs permanences du Parti Socialiste Uni du Venezuela (Psuv, parti au pouvoir) ont été détruites par des incendies criminels. Ce type d’attaques était un des modus operandi des guarimbas. Plus récemment, le 23 janvier 2019, le siège du parti dans l’État du Monagas a été réduit en cendres. Le 4 mai 2019, en plein centre de Caracas, c’est la permanence du quartier de San Agustin qui a été la proie des flammes.28.

Par ailleurs de nombreux dirigeants syndicaux et paysans, partisans de la Révolution Bolivarienne, ont été victimes d’assassinats sélectifs. En 2014, deux importants dirigeants politiques du chavisme ont ainsi été sauvagement exterminés : Eleizer Otaiza, président du conseil municipal de Caracas, et le député Robert Serra (ainsi que son assistante Maria Herrera). Ces dirigeants se spécialisaient dans les thèmes de sécurité de l’État, et avaient dénoncé de nombreuses fois les liens des paramilitaires avec l’opposition vénézuélienne.

Le 10 janvier 2019, un entrepôt de 22 000 m2 appartenant à l’Institut Vénézuélien de Sécurité Sociale est ravagé par un incendie criminel. Les pertes dans le domaine de la santé sont incalculables et sont venus frapper de plein fouet un pays qui affronte un féroce blocus de la part des États-Unis, et pour qui les importations dans ce domaine restent difficiles29. Dans la même lignée, le 27 février 2019, c’est un entrepôt d’aliments destinés à être distribués à la population via les Clap qui part en fumée. Le 7 mars 2019, les centrales hydroélectriques sont hackées et le pays plongé dans le noir30. Le 14 mars 2019, un attentat détruit trois cuves de diluant naphta, indispensable pour mélanger le pétrole extra-lourd vénézuélien. Ce même jour, l’entreprise indienne Reliance Industries Ltd avait dû céder aux pressions des États-Unis, et refuser de vendre du naphta au Venezuela31. Le 4 avril 2019, c’est un oléoduc dans l’est du pays qui est pris pour cible, et qui explose, coupant l’approvisionnement de brut dans les régions orientales du Venezuela32.

Ces multiples attaques, signes de la guerre hybride en cours ne manqueront pas de s’intensifier. Si vous comptez sur les médias ou les ONG comme Amnesty pour dénoncer ces actes de guerres, vous perdez votre temps. Eux ont déjà choisi leurs camps33.

Parallèlement aux attaques diplomatiques et institutionnelles, face à un blocus criminel dont les conséquences sont ignobles pour la population, le gouvernement de Nicolas Maduro, et le Peuple vénézuélien, doit désormais se préparer à l’augmentation constante de la tension militaire non-conventionnelle, conçue pour créer un état de siège permanent et affaiblir durablement les structures de l’État vénézuélien.

Romain Migus

 Sources : https://lesakerfrancophone.fr/venezuela-comprendre-la-guerre-qui-vient-55

 

Notes

Romain Migus, “Nuit de cristal au Venezuela”, Venezuela en Vivo, 17/04/2013, https://www.romainmigus.info/2013/06/nuit-de-cristal-au-venezuela.html 

  1. ↩
  2. Luigino Bracci, “Liste des victimes des manifestations au Venezuela (avril à juillet 2017)”, Alba Ciudad, 24/07/2019, https://wp.me/p17qr1-MIU ↩
  3. Romain Migus, “La fabrique de la terreur”, Venezuela en Vivo, 25/03/2014, https://www.romainmigus.info/2014/03/la-fabrique-de-la-terreur.html ↩
  4. Le cas de Neomar Lander est un bon exemple des martyrs des guarimbas. Ce jeune s’est tué en manipulant mal un mortier artisanal, qu’il utilisait pour tenter d’assassiner des policiers. Malgré les évidences -la scène ayant été filmée sur les réseaux sociaux, et le type de plaie qui lui a enfoncé la cage thoracique, et emporté un poumon, les leaders de l’opposition et les médias privés ont laissé croire qu’il s’agissait d’une bavure policière. Des T-shirt et des casquettes sont apparus en un temps record à l’effigie du jeune Neomar. La construction médiatique du martyr s’est imposée à la vérité ↩
  5. Voir Romain Migus, “La fabrique de la terreur”, op.cit. ↩
  6. Le Municipio est une entité administratrice vénézuélienne de la taille d’un département français. Elle est gérée par un maire ↩
  7. Jose Negron Valera, “La balcanización: el plan del nuevo orden mundial para Venezuela”, Sputnik News, 24/04/2018, https://mundo.sputniknews.com/firmas/201804241078149841-caracas-paises-occidentales-desintefracion/ ↩
  8. “El paramilitarismo y la disputa por las zonas estratégicas del país”, Misión Verdad, 10/05/2016, http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/el-paramilitarismo-y-la-disputa-por-las-zonas-estrategicas-del-pais ↩
  9.  “El Catire, el sanguinario miembro del Tren de Aragua que sembró terror en Perú”,Caraota Digital, 07/08/2018, http://www.caraotadigital.net/sucesos/el-catire-el-sanguinario-miembro-del-tren-de-aragua-que-sembro-terror-en-peru/ ↩
  10.  “Caso de militares emboscados en Magdaleno da un inesperado giro”, EP Mundo, 06/05/2019,  http://epmundo.com/2019/caso-de-militares-emboscados-en-magdaleno-da-un-inesperado-giro/ ↩
  11. “Bernal: La oposición contrató al Tren de Aragua en la frontera para generar violencia”, Noticias24, 03/03/2019, https://www.noticias24.com/venezuela/noticia/352414/bernal-la-oposicion-contrato-al-tren-de-aragua-en-la-frontera-para-generar-violencia/ ↩
  12. Axel Gylden, “Venezuela: un discret massacre d’Indiens d’Amazonie, signé Maduro”,L’Express, 28/02/2019, https://www.lexpress.fr/actualite/venezuela-un-discret-massacre-d-indiens-d-amazonie-signe-maduro_2064470.html ↩
  13. “Continúan los ataques de paramilitares pemones en la Gran Sabana”, Caraota Digital, 29/11/2017, http://www.caraotadigital.net/sucesos/continuan-los-ataques-de-paramilitares-pemones-en-la-gran-sabana/. Cet article rédigé sur un des principaux sites d’information de l’opposition vénézuélienne est antérieur de plus d’un an aux affrontements du 23 février 2019 ↩
  14. Elizabeth Reyes, “Alcalde indígena y guardia Pemon reconocen a Guaido como presidente de Venezuela”, Eknuus, 01/02/2019, https://eknuus.com/2019/02/01/alcalde-indigena-y-guardia-pemon-reconocen-a-juan-guido-como-presidente-de-venezuela/ ↩
  15. Lysaura Fuentes, “1500 familias de La Gran Sabana están bajo el yugo de paramilitares indígenas (+Fotos)”, El Cooperante, 29/11/2017, https://elcooperante.com/paramilitares-indigenas-mantienen-sometidas-a-1500-familias-en-bolivar-fotos/ ↩
  16. “Confirmado: bandas criminales protagonizaron violencia nocturna el 23 de enero”,Misión Verdad, 01/02/2019, http://misionverdad.com/tendencias/confirmado-bandas-criminales-protagonizaron-acciones-violentas-en-la-noche-del-23-de ↩
  17. “Conozca el prontuario de los líderes pagados por la derecha para generar violencia”, Con El Mazo Dando, 30/01/2019,  https://www.conelmazodando.com.ve/aqui-conozca-el-prontuario-de-los-lideres-pagados-por-la-derecha-para-generar-violencia ↩
  18. Faviola Acosta, “Denuncian reclutamiento de niños y jóvenes por parte del Sebin y FAES”, Notivenezuela, 30/01/2019, https://www.notivenezuela.com/noticia/denuncian-reclutamiento-de-ninos-y-jovenes-por-parte-del-sebin-y-faes-20334 ↩
  19.  “Ongs en venezuela y financistas que operan detrás de ellas”, Misión Verdad, 02/05/2016, http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/ongs-en-venezuela-y-financistas-que-operan-detras-de-ellas-infografias ↩
  20. Romain Migus, Eva Golinger, La Telaraña Imperial, ed. Monte Avila, Caracas: 2008, disponible sur https://www.romainmigus.info/2013/06/la-telarana-imperial.html ↩
  21. “Irak / Koweït occupé: Violations des droits de l’homme depuis le 2 août 1990” document externe d’Amnesty International, 12/12/1990,  https://www.amnesty.org/download/Documents/200000/mde140161990fr.pdf ↩
  22. “Venezuela : Amnesty appelle la CPI à enquêter sur des «crimes contre l’humanité»”, Le Figaro, 14/05/2019,  http://www.lefigaro.fr/flash-actu/venezuela-amnesty-appelle-la-cpi-a-enqueter-sur-des-crimes-contre-l-humanite-20190514?redirect_premium ↩
  23.  Cours pénale Internationale, “Venezuela: examen préliminaire”, https://www.icc-cpi.int/venezuela?ln=fr ↩
  24. Maurice Lemoine, “Pourquoi le Venezuela a expédié un bras d’honneur á l’OEA?”, Mémoires des Luttes, 13/05/2019, http://www.medelu.org/Pourquoi-le-Venezuela-a-expedie-un-bras-d-honneur-a-l-OEA ↩
  25. En 2019, le gouvernement a invité des membres de ce commissariat à venir au Venezuela. Malgré le fait qu’ils aient pu rencontrer des hauts fonctionnaires ainsi que des membres de la société civile, le rapport final ne se base que sur les dires des ONGs ↩
  26. Romain Migus, “Interview exclusive avec Freddy Bernal”, Youtube ↩
  27. La même bande qui s’était affronté au FAES le 23 janvier 2019 a assassiné et blessé des policiers le 20 mars ↩
  28. “Casa del Psuv en San Agustín del Norte fue atacada por grupos violentos”, Venezolana de Televisión, 04/05/2019,  http://vtv.gob.ve/atacada-casa-psuv-sanagustin/ ↩
  29. “Gobierno Nacional denuncia que incendio provocado en almacenes del IVSS causó pérdidas incalculables”, Venezolana de Televisión, 11/01/2019, http://vtv.gob.ve/gobierno-nacional-denuncia-incendio-provocado-almacenes-del-ivss-causo-perdidas-incalculables/ ↩
  30.  “Rusia afirma que el apagón en Venezuela fue causado por extranjeros que conocían el funcionamiento de equipos eléctricos canadienses”, RT, 15/03/2019, https://actualidad.rt.com/actualidad/308693-rusia-apagon-venezuela-extranjeros-equipos-canadienses ↩
  31. Nidhi Verma, “Reliance halts diluents export to Venezuela, not raised oil buying”, Reuters, 13/03/2019, https://www.reuters.com/article/us-india-reliance/reliance-halts-diluents-export-to-venezuela-not-raised-oil-buying-idUSKBN1QU240 ↩
  32. Freddy Vasquez, “Explosión de oleoducto en Urica dejan incomunicados a los estados Monagas y Anzoátegui”, El Periódico de Monagas,  04/04/2019, https://www.elperiodicodemonagas.com.ve/site/sucesos/explosion-de-oleoducto-en-urica-dejan-incomunicados-a-los-estados-monagas-y-anzoategui/ ↩
  33. Maurice Lemoine, “Amnesty International veut la guerre au Venezuela”, Le Grand Soir, 07/05/2019, https://www.legrandsoir.info/amnesty-international-veut-la-guerre-au-venezuela.html ↩
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