Editorial -Avril 2014 -


L'observateur attentif à l'évolution des rapports de force dans le monde, soucieux des

intérêts de la France et de la paix sur notre continent, ne peut être qu'effaré aujourd'hui

devant les réactions des responsables politiques européens face aux événements qui ont

abouti à l'annexion de fait de la Crimée par la Russie. Ces derniers réalisent, impuissants, qu'ils ont été pris de court et semblent ne pas comprendre comment une telle situation a pu se produire alors qu'au fond elle était prévisible et que les États-Unis et les pays membres de l'Union européenne eux-mêmes l'ont provoquée par différentes mesures et actions engagées

depuis la fin de la Guerre froide. Pour qui a exercé des fonctions et des responsabilités dans les domaines de la Défense et de la sécurité, pratiqué le monde diplomatique et celui des relations internationales, il est attristant de constater que dans la conduite des affaires du monde les responsables politiques européens ne semblent aucunement penser, dans leurs réflexions ou dans leurs prises de décisions, en termes de géopolitique. Penser géopolitique est pourtant essentiel lorsqu'on a la responsabilité de la destinée d'un pays et qu'on veut jouer dans la cour des grands et pouvoir, le moment venu, sinon peser fortement dans une situation de crise pour contrer une menace, du moins être en mesure de la contenir pour éviter une humiliation qui pourrait résulter d'une incapacité à agir. Car il y a au moins deux principes qu'un homme d’État ne peut négliger dans la défense des intérêts de son pays: le premier, c'est la connaissance de l'Histoire qui, au fil des siècles, a façonné les États, les nations, et donc les enseignements à en tirer pour savoir anticiper en s'en donnant les moyens. Le second, c'est d'être conscient que les rapports entre les États, et donc les relations internationales sont basées sur des rapports de force. On ne fait pas, doit-on le rappeler, de politique avec de bons sentiments. On peut le regretter, mais c'est ainsi. Ne pas vouloir l'admettre ou éluder le sujet c'est donc renoncer par avance à se donner les moyens de pouvoir agir de façon pragmatique et efficace dès la naissance d'une crise, ou d'une façon générale, pour défendre ses intérêts.

Alors, s'agissant de la récente annexion de la Crimée par la Russie, une analyse froide de la situation nous conduit tout naturellement à la seule question qui vaille aujourd'hui : pourquoi en est-on arrivé là, et pourquoi n'y aura-t-il pas de retour en arrière ?

       Le premier constat, c'est que, sur le plan historique, même si les Tatars ont été les premiers à habiter la Crimée, il faut reconnaître que le cœur de cette dernière bat pour la Russie depuis trois siècles. Il faut, en effet, rappeler que les Tatars, musulmans sunnites aux mœurs barbares, ont fait régner la terreur jusqu'au XVIIIème siècle, réussissant même à brûler Moscou en 1571. Vassaux de l'empire ottoman, ils ont été battus, deux siècles plus tard, à l'issue de la guerre russo-turque de1768-1774, et la Crimée est alors devenue russe. Par le traité d'Iassy en 1792, Catherine II mettait ainsi fin à l'existence du royaume de Crimée, province ottomane. 

Ensuite, il faut également rappeler qu'en 1918, après la révolution, la Russie devient la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) et qu' en 1922 est créée l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), État fédéral qui organise la répartition territoriale des pays et régions qui adhèrent à cette union. La République socialiste soviétique d'Ukraine (RSSU) et la République socialiste soviétique autonome de Crimée (RSSA de Crimée) en font partie.Cette dernière devient d'abord une subdivision territoriale de la Russie (RSFSR)

et ce n'est qu'en 1954, qu'à l'occasion du tricentenaire de l'union de la Russie et de l'Ukraine, Nikita Khrouchtchev, qui était ukrainien, " offre " cette région à l'Ukraine (RSSU).

Enfin, après la dislocation de l'Union soviétique (URSS), le Conseil suprême de Crimée proclame en 1992 la République de Crimée qui deviendra ultérieurement la République autonome de Crimée. Mais dès 1992, des points de discorde apparaissent avec l'Ukraine. Cette dernière réaffirme, en effet, sa pleine souveraineté sur la Crimée. Mais pour les populations d'origine russe, russophones ou russophiles, la Crimée ne saurait devenir une simple région de l'Ukraine,même s'il n'y a pas de continuité territoriale avec la Russie. Par ailleurs, la Russie ne le souhaite pas non plus en raison notamment de la présence dans la péninsule du principal arsenal de l'ex-flotte soviétique de la Mer Noire.

Le résultat est qu'aujourd'hui, après tous les bouleversements qui ont marqué l'histoire de cette région du monde et qui ont eu des conséquences sur le plan démographique, la population de la Crimée est majoritairement russe (environ 60 % russes, 25 % ukrainiens, 12% tatars, 1,5 % biélorusses, et quelques minorités, arméniens, grecs, allemands, bulgares). Il est donc évident qu'un jour ou l'autre le problème du retour de la Crimée à la Russie se serait posé. On ne peut que regretter évidemment les conditions dans lesquelles il s'est produit.

Le deuxième constat, c'est le fait que la Guerre froide qui a opposé pendant près d'un demi-siècle le bloc de l'Ouest (OTAN = États-Unis + Canada + Europe de l'Ouest sauf les pays neutres + Turquie) à celui de l'Est (Pacte de Varsovie = ex-URSS + pays satellites Europe de l'Est (Allemagne de l'Est, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie) a été définitivement perdue, économiquement et sans combat, par le Pacte de Varsovie et donc par la Russie, il y a à peine 25 ans, entraînant d'ailleurs la dislocation de l'URSS et la fin du communisme.

La conséquence directe a été la dissolution du Pacte de Varsovie avec le rapatriement des forces russes stationnées dans les quatre pays satellites qui constituaient la Zone Satellite Avancée (ZSA). Cette période a été d'autant plus mal vécue par les Russes qu'ils ont été conduits à dissoudre le Pacte de Varsovie qui n'avait plus aucune raison d'exister, et qu'ils s'attendaient à ce qu'en toute logique l'OTAN fît de même. On sait que, sous la pression des États-Unis, non seulement cela n'a pas été fait mais l'OTAN s'est même étendue vers l'Est en intégrant les anciens satellites de la Russie qui ont rejoint l'Union européenne en 2004. Tout observateur neutre peut comprendre que non seulement la Russie a perdu son influence sur ses anciens " satellites " mais que l'OTAN a avancé ses pions vers l'Est et est aujourd'hui à ses portes. Il n'y a donc rien d'étonnant que face aux États-Unis et à l'Union européenne la Russie nourrisse depuis sa " défaite " et l'extension de l'OTAN vers ses frontières un désir de revanche. L'évolution de la situation en Ukraine, ruinée par les oligarques qui ont dirigé ce pays depuis de

nombreuses années, et alors que des tensions existent entre une partie de la population traditionnellement tournée vers la Russie et une autre sensible aux sirènes de l'Union européenne, a été l'élément déclencheur, d'autant plus que la rue a pris le pouvoir à Kiev, la capitale, et que le président, élu, a été destitué. Moscou ne pouvait pas l'admettre et se devait donc de réagir. Il est sidérant de constater l'étonnement des responsables politiques européens. D'autant que parmi les mesures ou décisions prises par les États-Unis et la plupart des pays européens dans le conflit des Balkans, il y en a une que la Russie n'a pas oubliée et qui constitue une carte qu'elle a conservée jusqu'ici et qu'elle abat aujourd'hui : l'indépendance autoproclamée du Kosovo par les Kosovars albanais soutenue – et on peut même dire, voulue – par les États-Unis, suivie de sa reconnaissance par une grande partie des pays européens et notamment la France, alors qu'ils s'agissait du coeur historique de la Serbie. Le président russe, qui rêve du retour d'une nouvelle grande Russie sur la scène internationale, a beau jeu aujourd'hui de rappeler aux responsables politiques américains et européens, grands défenseurs du principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et qui s'offusquent du choix de la Crimée exprimé par référendum en clamant que ce dernier est illégal, leur hypocrisie et leur inconséquence, pris en flagrant délit de " deux poids, deux mesures ". 

            Le troisième constat, enfin, c'est l'état d'impuissance totale affichée notamment par l'Union européenne qui brandit la menace de sanctions. Mais quelles sanctions ? Car au-delà du slogan, à partir du moment où l'Union européenne exclut de répondre militairement – avec quels moyens le pourrait-elle d'ailleurs face à la Russie ? – ce n'est pas ces gesticulations de façade qui pourront changer les choses. Quant aux États-Unis, ils n'ont pas l'intention de rallumer une nouvelle Guerre froide. On peut donc considérer que Vladimir Poutine, ou plus

exactement la Russie a gagné cette partie car tôt ou tard la Crimée serait revenue dans le giron russe, avec ou sans Poutine. On peut cependant au moins reconnaître au président russe une certaine habileté mise au service des intérêts de la Russie sur l’échiquier international. Le déroulement et l'épilogue de ces événements constituent un cas d'école de ce que sont les relations entre États ou groupe d’États : elles sont basées sur des rapports de force et dans ce cas le droit est interprété par chacun selon ses intérêts. Et finalement le dernier mot revient à celui qui dispose des moyens d'imposer son point de vue, au besoin par la menace d'exercer la violence. Cet épisode – la Russie aujourd'hui, mais cela pourrait bien être demain un autre acteur dérangeant exerçant une autre menace – est ainsi l'occasion de dénoncer l'irresponsabilité des gouvernants européens qui se succèdent depuis la fin de la Guerre froide et qui ont délaissé complètement un domaine essentiel, celui de la Défense qu'ils ont confiée, en fait, aux États-Unis qui utilisent l'OTAN pour leurs propres intérêts géopolitiques et géostratégiques qui ne sont pas toujours les nôtres. Il est vrai que pour certains, il était temps, après la chute du Mur de Berlin, d'" engranger les dividendes de la paix ". Et depuis lors, les Européens bercés par une vision idyllique de leur avenir – certains

prédisaient même la fin de l'Histoire – n'ont cessé de désarmer au point que les réflexions et les travaux sur l'Europe de la Défense sont aujourd'hui, il faut bien l'admettre, au point mort à la grande satisfaction de nos alliés américains. Même la France, pourtant membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, est en train de subir par les coupes budgétaires successives appliquées à ses forces armées un déclassement stratégique extrêmement dangereux pour la défense de nos intérêts dans le monde. La France consacre aujourd'hui moins de 1,5 % de son PIB (!) à sa défense au lieu des 3 % il y a à peine 25 ans ! Lorsqu'il veut défendre ses intérêts et peser sur les affaires du monde, ou du moins faire partie des pays que l'on respecte et qui peuvent avoir une influence sur le cours des événements, un grand pays dispose de deux outils indispensables, complémentaires et indissociables : la diplomatie et la force armée avec des moyens correspondant à ses ambitions pour garantir ses intérêts dans une crise, en permettant à la première de conduire la négociation, accompagnée de la menace dans certains cas, et à la seconde d'exercer la pression, la gesticulation pendant la phase de négociation, voire l'emploi de la violence en cas

d'échec. L'Union européenne est bien loin de disposer de ces deux outils pour défendre ses intérêts. Quant à la France, rien ne sert de disposer du deuxième réseau diplomatique dans le monde, après les États-Unis, si nos forces armées, qui ont dorénavant atteint le point de rupture irréversible en terme de capacités, ne peuvent plus épauler le diplomate au niveau de puissance qui doit être celui d'un grand pays.

On ne s'étonnera donc pas que dans le cas présent, la Russie a réussi son opération sans pratiquement un seul coup de feu, humiliant au passage l'Union européenne incapable de s'y opposer car impuissante et contrainte à avaler une couleuvre, brandissant, pour essayer de sauver la face, des sanctions économiques qui pourraient d'ailleurs se retourner contre elle si elle les appliquait. 


Général Antoine MARTINEZ