Éditorial

décembre 2014

Alors que les citoyens sont accaparés par leurs difficultés quotidiennes liées à la situation économique qui s'aggrave et que les mécontentements se manifestent un peu partout et alors que le monde politique, lui, semble – c'est ahurissant – déjà plongé dans la préparation de la prochaine élection présidentielle, un cumulonimbus, annonciateur d'un gros orage, est en train de grimper dans un ciel déjà bien gris. Il pourrait même s'agir d'une véritable tempête qui se prépare et qui conduira bientôt, si rien n'est corrigé, à un véritable séisme. Et ce séisme pourrait provoquer une crise d'autant plus importante qu'il se produira là où personne ne pouvait l'imaginer, c'est à dire dans nos armées. La Grande Muette est, en effet, aujourd'hui, à son corps défendant car ce n'est pas dans sa culture, acculée à pousser un grand coup de gueule. Car la crise qui frappe nos forces armées est aujourd'hui dramatique. Peut-être est-il utile et nécessaire de rappeler respectueusement à nos responsables politiques de tous bords et aux élus de la Nation que nos armées sont chargées d'assurer la première des missions régaliennes de l’État, c'est à dire la défense de la nation et de ses intérêts dans le monde ; c'est ce à quoi s'engagent d'ailleurs avec abnégation et résolution ceux qui servent sous l'uniforme. Et nos officiers qui assument des fonctions de commandement et de responsabilités le font dans des conditions de plus en plus difficiles

aujourd'hui, à tous les niveaux. 

                  Nos forces armées n'en peuvent plus, depuis qu'avec la fin de la Guerre froide nos responsables politiques, pour la plupart manquant de vision à long terme car peu portés, peu inspirés ou peu intéressés par les concepts de géopolitique et de géostratégie, ont considéré qu'il était temps d'engranger les dividendes de la paix, démontrant ainsi qu'ils n'avaient rien compris à la conduite des affaires dans un monde régi par les rapports de force. " Si vis

pacem, para bellum ". Sage parole, car c'est parce que l’État consent un effort pour disposer d'une défense efficace que la nation peut vivre en paix avec tous les bienfaits qui en découlent. C'est donc bien l'effort de défense qui produit des dividendes dont le plus précieux est la paix elle-même ; l'absence de protection ne peut favoriser la production de dividendes ; dans ce cas, il n'y a pas de dividendes à engranger.               Car si la Guerre froide n'existe plus, les menaces, elles, n'ont pas disparu pour autant, bien au contraire ; elles sont devenues différentes et multiformes. Et paradoxalement, nos forces armées n'ont, depuis vingt-cinq ans, jamais été autant lourdement engagées pour faire la guerre à l'extérieur. Pourtant, elles sont confrontées depuis à une baisse drastique et continue de leurs budgets qu'on pourrait même qualifier de véritable purge forcée depuis deux ans, à un allongement des programmes, à une réduction continue des achats de nouveaux matériels ou armements sans parler des réductions d'effectifs inconsidérées, autant de facteurs qui affaiblissent considérablement et dangereusement notre outil militaire et mettent, à terme, sérieusement en péril la sécurité de la France et de ses intérêts. 

         C'est ainsi que depuis vingt-cinq ans, pour donner une simple image illustrative et parlante, l'armée de terre a perdu plus des deux-tiers de ses effectifs (!), l'armée de l'air plus de la moitié de ses avions de combat (!) et la marine opère avec un porte-avions indisponible au moins dix-huit mois tous les sept ans (!)

        C'est ainsi qu'en vingtcinq ans notre pays qui consacrait 3 % de son PIB à la Défense n'en consacre plus que moins de 1,5 (!) Déjà avec le Livre Blanc de 2008 un lourd tribut était imposé à nos armées avec notamment une réduction de 54 000 hommes à réaliser entre 2009 et 2014. On pouvait penser qu'un arrêt serait alors décidé ensuite dans le démantèlement de notre outil militaire après cette sérieuse saignée. Mais c'était mal connaître l'inconséquence de nos responsables politiques qui depuis de très nombreuses années considèrent les budgets de la Défense comme une variable d'ajustement. Alors même que la rédaction d'un Livre Blanc pour la Défense est établi pour marquer

le passage à une nouvelle époque marquée par des changements géostratégiques et géopolitiques dans le monde qui nécessitent une réorganisation de notre modèle de défense (celui de 2008 était le troisième depuis la naissance de la Vème République) et alors même que les mesures décidées en 2008 n'étaient encore pas toutes réalisées, les nouveaux gouvernants décidaient l'élaboration d'un nouveau Livre Blanc dont on pouvait deviner le but.

         Finalement, sur le seul plan des effectifs, en dix ans (le résultat de ces deux Livres Blancs et des deux Lois de Programmation Militaire (LPM) couvrant la période 2009-2019), c'est 80 000 hommes que les armées auront perdu (!). Ce n'est plus une saignée, c'est une hémorragie insupportable qui pourrait conduire à une réaction dont nul ne peut prédire à ce stade la nature.

        Une chose est certaine : l'orage gronde, car trop c'est trop.

        A ceux qui, en raison de leur aveuglement et de leur surdité, ne comprendraient pas ce vent de révolte qui monte, il est peut-être nécessaire d'apporter un éclairage instructif sur ses raisons. 

       1. Le Président de la République, chef des armées, a décidé de sanctuariser notre effort de défense. Or, au-delà des artifices de communication, les faits montrent qu'il n'en est rien. En effet, ce qui a été décidé c'est de geler le budget de la Défense jusqu'en 2016 à son niveau de celui de 2013. C'est donc d'une baisse continue dont il s'agit puisqu'il n'est pas tenu compte de l'inflation. Par ailleurs, curieusement, ce budget gelé n'est même pas financé par des ressources garanties puisque son montant a été établi en y incluant des rentrées exceptionnelles (2,2 Mds €) qui, chacun le sait, ne seront pas au rendez-vous. C'est ainsi qu'objectivement, le pourcentage du PIB consacré à notre effort de défense va continuer à descendre, et il est à craindre qu'il le fasse jusqu'à 1,1 % (!) en fin de LPM qui ne sera de toutes façons pas respectée comme les précédentes.

      2. Selon nos autorités politiques, les nouvelles déflations d'effectifs (34 000 hommes) au cours de la LPM entre 2014 et 2019 n’entraîneraient pas une diminution de nos capacités. On croit rêver devant un tel déni de la réalité. Et ce déni révèle une méconnaissance totale de la cohérence et du fonctionnement d'une force armée au combat. Nos camarades de l'armée de terre sont certainement les plus touchés car, manquant d'un minimum de culture militaire, comme la plupart de nos concitoyens, nos élites politiques les considèrent comme des pions peu spécialisés et donc interchangeables sur le terrain en fonction des besoins, ce qui est complètement faux. Un

fantassin n'est pas un cavalier qui lui-même n'est pas un artilleur. Ils ne sont pas interchangeables. Pour chaque opération, il faut combiner tout ou partie de régiments – qui ne sont pas interchangeables – pour constituer des forces cohérentes. Et pour que les forces engagées puissent mener leurs opérations avec succès, il faut disposer en réserve d'effectifs suffisants pour assurer les relèves, remettre en condition les unités relevées, en avoir d'autres en alerte, assurer l'instruction, l’entraînement, l'aguerrissement des autres. C'est la cohérence de notre outil de combat qui est donc dangereusement menacée. Par ailleurs, n'oublions pas que nos soldats pourraient être forcés d'intervenir sur notre propre territoire contre les milliers de djihadistes que nous abritons.

      3. Nos forces armées n'en peuvent plus de s'entendre dire que la Défense doit participer à l'effort budgétaire actuel. Car, que s'est-il passé depuis une trentaine d'années sans discontinuer ? Faut-il rappeler que la part du PIB consacrée à la Défense est passée dans ce laps de temps de 3 % à moins de 1,5 % ? C'est le seul secteur de l’État qui obéit et remplit en temps et en heure les objectifs chiffrés qu'on lui fixe ce qui a ainsi permis de réaliser depuis trente ans plus que des dizaines de milliards d'économies sur la Défense. Et ces économies réalisées sur la Défense ont-elles permis d'améliorer la situation du pays ? Non, puisque les budgets successifs de l’État continuent d'être votés systématiquement en déficit, accroissant mécaniquement une dette publique qui se chiffre à 2 000 Mds € (!). Ce qui conduit l’État à devoir payer chaque année, pour les seuls intérêts de la dette, environ 48 Mds € (!), c'est à dire l'équivalent de plus d'un budget et demi de la Défense (!). En revanche, ce sont des milliards d'euros qui sont gaspillés, chaque année, à fonds perdus, par exemple pour couvrir des dépenses de toutes sortes sans cesse croissantes causées par une immigration extra-européenne incontrôlée ou par l’Éducation nationale incapable de remplir sa mission car n'ayant pas compris que la solution à son échec et à ses problèmes ne doit pas être cherchée dans ses moyens mais dans son organisation et ses méthodes de travail.

        4. Face à ces gaspillages irresponsables comparés au démantèlement suicidaire de notre outil militaire, les langues se délient aujourd'hui pour dénoncer le comportement des hommes politiques qui considèrent que l'armée est une administration comme une autre. Un outil d'autant plus maniable que le statut des militaires leur interdit d'user du droit de grève ainsi que les prises de position politiques.C'est ainsi qu'ils usent et abusent du sens développé de l’intérêt général ancré chez nos militaires, car inhérent à leur culture marquée par le sens du devoir, de la discipline et de l'obéissance. Et, s'agissant de nos chefs militaires, non seulement ils sont soumis au devoir de réserve, pour ne pas dire muselés, mais ils ne sont pas écoutés par les responsables politiques. Ils savent pourtant de quoi ils parlent. Ils sont, par ailleurs, des citoyens comme les autres et devraient pouvoir, dans une démocratie développée, s'exprimer périodiquement en dehors des instances habituelles. Au lieu de cela, leur point de vue ne compte pas et c'est même un manque de considération dont ils sont l'objet.

En effet, que penser de l'audition du chef d'état-major des armées (CEMA) devant les membres de la Commission de la Défense de l'assemblée nationale, l'année dernière, pour la préparation de la loi de finances 2014 ? Sur les 70 députés qui la composent, à peine 20 % étaient présents.

        5. Ce laminage ininterrompu de notre outil militaire conduit aujourd'hui à deux dangers gravissimes :

                - une détérioration de nos capacités opérationnelles qui a atteint un niveau critique mettant en danger la vie de nos soldats engagés en opérations. Cette détérioration a d'ailleurs déjà mené à une rupture irréversible des capacités dont la conséquence pour nos forces armées se traduit par un déclassement stratégique extrêmement préjudiciable pour la France et dangereux pour la défense de nos intérêts dans le monde ;

                 - une perte de confiance du personnel à l'égard de ses chefs, responsables jusque-là de la défense de ses intérêts, les syndicats étant interdits. Le risque est donc réel de voir se développer des mouvements de contestation car il s'agit d'hommes et de femmes soumis dans leur travail quotidien à d'énormes difficultés auxquelles s'ajoutent celles de leurs familles confrontées, au moins, sinon plus, aux mêmes problèmes que tous nos concitoyens. Le " Silence dans les rangs ! " dont jouissaient et abusaient les hommes politiques pour user des budgets des armées à leur guise risque bientôt de ne plus fonctionner. Et les chefs militaires qui ont le sens du devoir et de l'intérêt général l'ont probablement compris. Il y a déjà quelques mois, des démissions au plus haut niveau avaient été envisagées.

       Alors,sous quelle forme se produira ce grand coup de gueule de la Grande Muette qui semble désormais inévitable (démissions ? militaires dans la rue (rappelons-nous la manifestation des gendarmes en novembre 2001) ? contestations ? désobéissance ?) Une chose est certaine : les gouvernements successifs étaient sereins s'agissant de la gouvernance des armées. Les directives n'y souffraient d'aucun retard dans leur application. Le petit doigt sur la couture du pantalon, les talons qui claquent, c'est l'image qu'ils retiennent du soldat. Il se pourrait aujourd'hui, si les chefs militaires soucieux de l'intérêt général et de l'avenir de notre outil de défense refusent de nouvelles

décisions visant à imposer des restrictions supplémentaires, que ce scénario idyllique ne soit plus d'actualité.

 

Général (2s) Antoine MARTINEZ




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