Audition de M. Staffan de Mistura, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie


La commission entend M. Staffan de Mistura, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie.


M. Christian Cambon, président.

Mes chers collègues, nous avons l'honneur d'accueillir M. Staffan de Mistura, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie depuis juillet 2014.

Monsieur de Mistura, je rappelle que vous avez été successivement le représentant du secrétaire général des Nations unies en Irak, puis en Afghanistan ; vous avez également été vice-ministre des affaires étrangères d'Italie. Vous avez participé aux travaux de nombreuses agences des Nations unies, vous avez été envoyé sur de nombreuses zones de conflits et vous avez conduit un certain nombre d'opérations d'assistance humanitaire, de distribution alimentaire, des campagnes de vaccination au Soudan, en Éthiopie, en Albanie, en Afghanistan, en Irak, en Bosnie, et en Somalie.

Autant dire que votre expérience est passionnante. Vous avez aussi exercé d'importantes fonctions de représentation politique et humanitaire au Liban et en Irak, ainsi que les fonctions de directeur exécutif adjoint du Programme alimentaire mondial (PAM).

Bien évidemment, c'est à propos de la Syrie que nous souhaitons vous entendre.

Cette rencontre intervient alors que vous avez présenté, Monsieur de Mistura, un rapport sur votre mission, le 17 février dernier, au Conseil de sécurité des Nations unies. Vous avez proposé un cessez-le-feu localisé à Alep - ville coupée en deux, depuis juillet 2012, entre les quartiers que tient le régime, à l'ouest, et les secteurs rebelles, à l'est -, afin de permettre l'entrée de l'aide humanitaire. Les médias français ont, récemment encore, présenté des images dramatiques de la situation de cette ville, que tous ceux qui ont eu l'occasion de la découvrir ont tant appréciée. C'est une grande tristesse de constater son état actuel.

Le régime de Bachar el-Assad se disait disposé à suspendre ses raids aériens et ses tirs d'artillerie pendant six semaines, même si le lancement d'une nouvelle offensive de sa part, à Alep même, affaiblissait sa crédibilité.

En tout état de cause, l'opposition syrienne a rejeté votre proposition, dimanche dernier, en refusant de vous rencontrer sur une autre base que la proposition d'une solution globale qui passe, selon elle, par le départ de Bachar el-Assad et de son état-major.

Aujourd'hui, les forces du régime avancent au sud et les Kurdes au nord. La perspective d'un règlement politique semble donc encore fort lointaine... Mais vous allez nous en dire davantage.

Quelle est votre analyse de la situation syrienne et des perspectives de reprise d'un dialogue avec les parties prenantes, notamment l'opposition, en vue d'un règlement de la crise ?

Peut-être pourrez-vous expliciter un propos qui vous a été attribué, à l'issue de la conférence de Vienne, où il semble que vous ayez déclaré que Bachar el-Assad « faisait partie de la solution » ? Vous le savez, ce n'est pas la position défendue par le Gouvernement français.

Mes collègues ne manqueront pas de vous poser un certain nombre de questions. L'affluence que vous pouvez constater aujourd'hui démontre l'intérêt que nous portons à votre venue, dont je vous remercie.

M. Staffan de Mistura, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie.

Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les sénateurs, merci de l'occasion que vous me donnez de m'exprimer devant vous. J'y tenais beaucoup, et depuis longtemps.

En France, la question syrienne est particulièrement sensible, à la fois pour des raisons historiques et culturelles. Francophone et francophile, je mène des missions particulières en Afghanistan, en Irak, ou au Liban pour le compte de l'ONU depuis quarante-deux ans, afin de de résoudre les conflits. C'est une chance que je sois encore vivant aujourd'hui, politiquement et physiquement ! La crise syrienne est peut-être la plus complexe que j'ai connue. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que deux personnalités que je respecte énormément, MM. Kofi Annan et Lakhdar Brahimi, aient renoncé à être associés à une situation dans laquelle les massacres persistent.

J'aimerais apporter une précision à propos de la déclaration que vous avez citée. J'ai formé, durant quarante-trois ans, un certain nombre d'envoyés spéciaux de l'ONU, dont peu sont encore en activité. Je leur ai toujours enseigné que la communication est fondamentale et que chaque mot compte. Cependant, je suis moi-même tombé dans le piège ! C'est humain. Chacun ici se rappelle sûrement avoir déjà vécu pareils moments...

Dans mon cas, cela s'est passé à Vienne, lors d'une conférence de presse, après une visite difficile à Damas : partant du constat que c'est le régime qui exerce la violence, j'ai déclaré que, pour réduire la violence, la solution consistait à traiter avec le gouvernement syrien, comme avec l'opposition syrienne. Traiter avec Bachar el-Assad pour réduire la violence fait partie de mon rôle. Pour sauver des vies, ma main a serré celles de Milocevic, Nadjibullah, Saddam Hussein, ou Idi Amin Dada. Il était alors nécessaire que l'ONU puisse discuter avec eux. Il s'agissait uniquement de réduire la violence.

La solution politique demeure aux mains des Syriens. Ce n'est pas à nous de décider qui doit ou non figurer dans le futur gouvernement, mais aux Syriens eux-mêmes.

En tout état de cause, le seul élément à avoir été accepté par tous les pays, y compris par la Russie, c'est le communiqué de Genève de juin 2012, même si Daech n'y a, naturellement, pas participé.

Cela fait quatre ans pleins que dure l'horreur : plus de deux cent mille morts, un million de blessés, 3,2 millions de réfugiés ; 6,7 millions de Syriens, gens très dignes et très fiers, ont été déplacés à l'intérieur de leur propre pays ! 12,8 millions de personnes reçoivent de l'aide pour survivre dans un pays qui était auparavant autosuffisant ! La Syrie a économiquement reculé de quarante ans. Quatre mille à cinq mille écoles ont été détruites, ainsi que six mille lieux historiques, protégés ou non. Ceux qui, comme moi, ont eu la chance de connaître la Syrie avant qu'elle ne soit touchée par la guerre, ne peuvent que déplorer ce qui s'y passe.

Ce livre, aujourd'hui hélas dépassé par les faits, a recensé le nom des cent mille premières personnes - hommes, femmes et enfants - tuées durant le conflit. Je l'ai avec moi. C'est là une des raisons pour lesquelles j'ai accepté cette mission et établi une stratégie différente en vue de parvenir à une sortie de la crise. Il ne s'agit pas de statistiques, mais de vies humaines!

Lorsque j'ai accepté cette mission, réputée presque impossible, j'ai compris qu'une des questions fondamentales était de savoir s'il existait ou non une solution militaire pour arrêter la guerre. Qu'il s'agisse de la Russie, de l'Iran, des Etats-Unis, du Qatar, de la Turquie ou de l'Arabie saoudite, tous sont favorables à une solution politique, mais chacun fait comme si l'action armée était la seule solution.

Dans ce contexte, on peut se référer au communiqué de Genève, afin de n'exclure personne. C'est là le travail de la diplomatie et de la politique. Alors, pourquoi, ne bouge-t-on pas ?

Deux nouveaux éléments pourraient cependant venir tout changer...

En premier lieu, seul Daech profite du chaos et se répand comme un véritable « Ébola politique », que ce soit en Irak ou en Syrie, en profitant de l'exclusion des Sunnites. Les actions de Daech avaient donc dû contribuer à accélérer la mise en oeuvre d'une solution politique. Daech, en Syrie et en Irak, coupe maintenant les frontières en deux, formant un territoire grand comme l'Angleterre.

La coalition militaire aérienne, dont la France fait partie en Irak, mais non en Syrie, constitue l'autre élément de la réponse internationale, guidée en partie par les États-Unis, dans le contexte irako-syrien.

Ces deux éléments récents peuvent-ils contribuer à stimuler un réveil politique ? J'ai été très déçu de constater que ce n'était pas le cas.

Cependant, le fait est là : il faut continuer à réfléchir à la meilleure stratégie politique afin de résoudre le conflit syrien. Si on n'y parvient pas, le pouvoir de Daech continuera à s'étendre, en jouant sur le chaos, mais aussi sur le fait que ce mouvement extrémiste constitue un allié pour la plupart des Sunnites dans leur lutte contre le régime de Bachar al-Assad.

Durant les premiers mois, les choses n'ont pas évolué, à tel point que j'ai fini par me demander s'il resterait encore des Syriens vivants une fois le conflit terminé. Ce livre qui contient les noms de cent mille victimes, que je citais tout à l'heure, devrait en compter bien davantage ! Actuellement, on a déjà atteint le chiffre de deux cent vingt mille morts...

C'est pour moi - comme pour chacun, je pense - un devoir moral de parvenir à réduire la violence et, à partir du communiqué de Genève, de proposer une solution politique, que chacun semble appeler de ses voeux. C'est donc ce que l'on essaye de faire...

Alep, de ce point de vue, est un symbole, où l'on rencontre une mosaïque de cultures et de religions, qui donnent une bonne idée de la réalité syrienne. Beaucoup m'ont dit qu'il ne fallait pas tenter de toucher à Alep, à la situation si complexe. Au contraire ! Il faut mettre Alep en pleine lumière ! C'est une entreprise dans laquelle le gouvernement français m'a beaucoup aidé. Souvenez-vous de Kobané : qui connaissait cette ville ? J'ai essayé de « kobaniser » Alep - mais c'est très complexe.

J'ai demandé à chacun de jouer cartes sur table et de dire si toute cette souffrance était encore acceptable. J'ai considéré que, pour y mettre fin, il fallait intervenir à Alep. Le diable étant dans les détails, les choses se sont bien entendu compliquées. Au début, le régime de Damas était furieux de mon initiative. Le gouvernement syrien m'a reproché d'avoir choisi d'attirer l'attention sur une ville où il était en passe de gagner et voulait m'indiquer où agir. J'ai rappelé que je travaillais pour l'ONU, et que si je considérais la ville en danger, je devais essayer de trouver une solution -même si l'on peut toujours échouer.

J'ai appris une chose importante à l'ONU : certains moments peuvent être difficiles, voire critiques, mais l'ONU ne doit jamais renoncer. Je ne peux oublier ni Srebrenica, ni le Rwanda. J'étais à l'ONU, à l'époque, et toutes ces situations m'ont touché !

L'idée est qu'en attirant l'attention sur Alep, on oblige toutes les parties, le régime comme l'opposition, à répondre à la question très simple que pose l'ONU : peut-on au moins arrêter les bombardements aériens ou les tirs de mortiers, source de 80 % des morts? Ainsi que vous l'avez noté, l'opposition a refusé. Je peux comprendre l'état d'esprit qui règne parmi les combattants : comment accepter de négocier, alors que des familles entières ont été décimées ? Cependant, il faut bien commencer par quelque chose. Intervenir partout revient à ne rien faire - d'autant que la situation est compliquée.

Le régime de Bachar el-Assad a fini par accepter, peut-être avec l'espoir que l'opposition refuserait. C'est le cours normal des choses dans de telles crises. Toutefois, les conditions imposées par le pouvoir étaient impossibles à accepter. L'opposition a donc refusé, mais la communauté internationale doit y demeurer très attentive. Combien de secteurs de la ville ne seront-ils pas bombardés ? S'agira-t-il de ceux qui sont sous le contrôle du gouvernement ou de l'opposition ?

À Kobané, c'est la détermination d'une femme kurde qui a sauvé la ville. C'est ainsi que je me suis pris à espérer qu'Alep devienne un symbole, afin de prouver que Daech ne peut pas toujours gagner. La mission de l'ONU que j'ai envoyée à Alep est donc conduite par deux de mes collègues, deux femmes, qui ont eu le courage de s'y rendre. Je ne me suis pas joint à elles, bien que je l'aurais souhaité. J'ai souvent risqué ma vie, mais j'ai pensé que ma présence risquait d'attirer inutilement l'attention sur cette mission, qui est en ce moment en train d'essayer d'amener les deux parties à accepter l'arrêt des combats les plus importants.

Le rapport de mes deux collègues me permettra de juger si l'on peut ou non poursuivre le dialogue avec chaque partie, prise séparément. Dans le pire des cas, il faut continuer à considérer Alep comme un symbole, et garder ce symbole en pleine lumière médiatique, afin d'empêcher les événements de s'y accélérer.

Cependant, vous avez raison, Monsieur le président : Alep est encerclée et la guerre continue. Les fonctionnaires de l'ONU chargés de l'action humanitaire ont été expulsés, et l'opposition réclame que le cessez-le-feu intervienne dans quatre villes, et non pas seulement à Alep. Tout cela est compréhensible, mais il ne faut toutefois pas abandonner.

Je ne me soucie bien évidemment pas seulement d'Alep... Tout cela reste un test pour arriver à faire que les parties s'asseyent autour d'une table, afin de ne pas en rester à des réunions comme celle de Genève, où les participants quittent tout à coup la conférence en claquant la porte !

La réponse sera connue dans les prochains mois. D'ores et déjà, je crois que quelque chose est en train de changer. Le régime sait qu'il ne peut gagner la guerre - et on doit le lui rappeler. L'opposition ne le peut pas non plus, mais tous les pays engagés dans ce conflit doivent pouvoir s'asseoir à une table de négociation, autour de l'ONU, pour étudier à nouveau la solution politique. Si l'on parvient à sauver ne serait-ce qu'une ville, ou cent mille personnes, je serai déjà très heureux, même si cela peut passer pour une mission impossible.

M. Christian Cambon, président.

Nous ne pouvons qu'être impressionnés et vous féliciter de la mission ô combien compliquée et difficile que vous avez entreprise, afin de tenter de réduire la violence de ce conflit par tous les moyens.

M. Aymeri de Montesquiou. - Monsieur de Mistura, vous avait fait un exposé profond, intelligent et sensible, ce qui constitue un ingrédient rare.

Vous avez affirmé qu'il fallait parler avec tout le monde. Certes ! L'exemple d'Alep me semble, de ce point de vue, parfaitement intéressant. On voit que les Kurdes, qui détestent Bachar el-Assad, travaillent cependant avec le régime, et coordonnent leurs actions avec l'armée.

Toutefois, lorsque vous évoquez l'opposition, il existe à Alep un troisième élément, qui est le Hezbollah. L'armée libre, sur place, est assez réduite. C'est surtout Daech qui est présent. Sans doute sont-ils parmi ceux avec lesquels on ne peut parler.

Quelles sont donc les personnes avec qui échanger ? Imaginons que l'on parvienne à rétablir la paix : le système de canton de Rojava proposé par les Kurdes, sorte de Québec à l'intérieur de la Syrie, n'est-il pas la solution du futur ?

M. Gaëtan Gorce. - Ma question sera très courte : il avait été question, il y a quelques mois, d'une intervention militaire destinée à punir le régime syrien, après des événements dramatiques liés à l'utilisation de l'arme chimique. On nous dit aujourd'hui qu'il est regrettable que cette intervention n'ait pu avoir lieu, car elle aurait permis de changer la donne.

J'ai personnellement des doutes. Je les avais il y a quelques mois. Je les ai toujours. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

M. Robert del Picchia. -

 Monsieur de Mistura, vous avez serré la main à des personnages peu recommandables. Seriez-vous prêt à rencontrer des personnes appartenant à Daech ? Peut-être faudra-t-il un jour négocier avec eux...

Par ailleurs, j'ai beaucoup apprécié l'expression d'« Ebola politique » que vous avez employée. On a appris hier que le virus décroît désormais, grâce à l'intervention massive de la communauté internationale. Celle-ci, en Syrie, ne peut-elle s'engager davantage politiquement, sous l'égide de l'ONU ? N'est-ce pas nécessaire si l'on veut régler le conflit ? Un espoir est-il encore possible ?

M. Staffan de Mistura.

S'agissant de la formule fédérale, chacun a le droit d'avoir son analyse. Si on avait pu résoudre le conflit entre l'Irak et l'Afghanistan par cette voie, on l'aurait fait. Les Irakiens et les Afghans ont des positions ethniques, politiques et religieuses très différentes, mais l'unité d'un pays demeure cependant vitale.

En Syrie, personne n'est d'accord avec un découpage par canton. Cela étant, les Kurdes ont un énorme besoin de sentir que leur culture, leurs traditions, leurs aspirations, sont reconnues en tant que telles. Je les connais bien : j'ai travaillé à leur côté dans des moments terribles ! C'est un point fondamental pour eux.

Je ne me risquerais pas à proposer une atteinte à l'union nationale. Ce serait ouvrir la boîte de Pandore ! Il existe de facto une séparation, Daech affirmant contrôler un tiers du pays, le gouvernement en contrôlant une autre partie. D'autres zones ne sont contrôlées par personne. Est-ce la solution ? Certains emploient le terme de « Syrie utile », s'agissant du territoire contrôlé par le gouvernement syrien. Pour l'ONU, la Syrie ne constitue qu'un seul et même pays.

Intervenir militairement à la suite de l'emploi d'armes chimiques aurait-il constitué une bonne idée ? Selon mon expérience personnelle, il ne faut jamais regarder en arrière. Cela étant, plus la pression politique et militaire est réelle, plus elle est efficace. Je souhaite donc que la pression internationale soit suffisamment forte pour que tout le monde puisse s'asseoir autour d'une table.

Pour ce qui est de négocier avec Daech, ma propre mère ne serait pas très fière de savoir que j'ai traité avec certaines personnes, mais les résultats sont là ! L'ONU est heureusement capable de traiter avec tout le monde. Toutefois, Daech figure sur la liste des organisations terroristes établie par l'ONU ; j'aurais donc beaucoup de difficultés à le faire... Mais ils n'ont de toute façon aucune envie de traiter avec qui que ce soit. Ils ne partagent aucune de nos visions. Ils ne souhaitent que la destruction. La question ne se pose donc pas. Cela dit, il existe une possibilité de sauver des vies, il faut faire tout ce qu'il est possible de faire.

Il conviendrait que la communauté internationale puisse s'engager vraiment pour que cessent les horreurs. Si la communauté internationale peut amener les différentes parties à la table des négociations sur la base du communiqué de Genève, autour d'une formule politique, dans une prochaine étape, elle pourra aider les institutions syriennes à lutter contre Daech, comme lors de la guerre d'Irak. On n'en est pas encore là...

M. Christian Cambon, président.

Un certain nombre d'experts conseillent à la France de bombarder les positions de Daech en Syrie. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

M. Staffan de Mistura.

C'est une question à laquelle je ne peux pas répondre. La réponse appartient au gouvernement français.

M. Robert del Picchia.

La France, dans une telle hypothèse, serait-elle condamnée par l'ONU ?

M. Staffan de Mistura.

Je ne peux pas répondre à cela...

M. Jacques Gautier.

Monsieur de Mistura, la situation syrienne est réellement complexe, et nous avons du mal à identifier la réalité des alliances et des regroupements. Au sud, le long de la frontière jordanienne et sur le Golan, on assiste à un rapprochement entre les combattants d'al-Nosra et des rebelles modérés, actuellement soumis à une attaque de l'armée syrienne, associés au Hezbollah libanais, aux miliciens chiites irakiens, conseillés par des Gardiens de la Révolution iraniens. À l'autre bout du pays, dans la région d'Alep et de la base militaire 46, qui vient de tomber, al-Nosra se bat contre les rebelles modérés du groupe Hazem. Certains Occidentaux les ont trouvés tellement modérés qu'ils leur ont livré des missiles antichars ! Pouvez-vous nous aider à comprendre comment tout ceci s'articule ?

Mme Christiane Kammermann. - 

Monsieur de Mistura, je salue votre action car vous avez beaucoup oeuvré pour la paix !

Selon vous, le régime de Bachar el-Assad, pas plus que l'opposition ne peuvent gagner la guerre. Quant à Daech, il me semble difficile qu'il y parvienne...

Je connais bien cette région, ayant été durant vingt ans déléguée du Conseil supérieur des Français de l'étranger pour le Liban, l'Irak, la Jordanie et la Syrie, au moment de la guerre du Liban. Je ne crois pas à une négociation avec Daech, car ce sont des bêtes sauvages !

Vous n'avez pas parlé des chrétiens de Syrie. À Damas, à Alep ou ailleurs, les chrétiens veulent garder Bachar el-Assad, le seul, selon eux, à pouvoir les protéger. On me téléphone souvent pour me demander de servir d'intermédiaire auprès du gouvernement français et de le lui expliquer. Ce n'est pas mon opinion, mais celle des chrétiens de Syrie, qui sont particulièrement inquiets.

Pourrions-nous connaître votre idée sur cette question ?

Mme Leila Aïchi. - 

Monsieur de Mistura, existe-t-il une coordination avec l'Europe concernant la gestion des réfugiés ?

Mme Sylvie Goy-Chavent. - 

La visite officieuse et très récente de quelques parlementaires français à Damas a provoqué la colère du Président de la République française et du Premier ministre. Pour la diplomatie française, il est en effet incorrect de discuter avec Bachar al-Assad.

Le Conseil de sécurité des Nations unies lui-même reste très partagé sur cette question. Vous-même avez déclaré qu'exclure Bachar al-Assad des discussions profiterait sans doute à Daech. Faute d'un consensus sur cette question - et sans vouloir jouer les oiseaux de mauvaise augure -, vos tentatives de concertation ne sont-elles pas vouées d'emblée à l'échec ?

M. Staffan de Mistura. -

 J'aurais souhaité que vous me posiez une autre question que celle-ci ! J'ai en effet beaucoup hésité avant d'accepter cette mission. Ma famille considérait qu'avoir donné quarante-trois de ma vie était suffisant, et certains de mes prestigieux collègues, que je respecte énormément, ont estimé cette mission impossible. J'ai donc d'abord été tenté de refuser, mais j'ai fini par me dire que je ne pouvais le faire avant d'avoir au moins essayé ! La situation est de plus en plus complexe.

On peut toujours échouer, mais chacun doit profiter des ouvertures pour tenter d'apporter des solutions. Le Liban connaît aujourd'hui des difficultés. Si les Etats-Unis connaissaient la même proportion de réfugiés, il y aurait aujourd'hui l'équivalent de 100 millions de réfugiés en Amérique ! La Turquie en accueille 1,6 million, la Jordanie connaît de grandes difficultés, et la Syrie est sur le point de disparaître en tant que pays.

Il faut donc tenter de trouver des solutions, malgré le risque d'échec. Certaines maladies semblent incurables, et découvrir un médicament prend parfois énormément de temps. Pour autant, ne faut-il pas maintenir les patients vivants et réduire la souffrance ?

Pour en revenir à la Syrie, vous avez très bien expliqué la situation actuelle au sud du pays. Ni la communauté internationale, ni le gouvernement de Bachar al-Assad n'ont compris, il y a trois ans, que le moment était venu d'affronter une révolte encore pacifique. Comme toujours, les choses se sont compliquées du fait des interventions étrangères et du terrorisme.

La situation, ainsi que vous l'avez démontré, est terriblement complexe. Un certain nombre d'intervenants veulent continuer la guerre pour des raisons économiques, mais les choses devraient se clarifier.

La combinaison des différentes alliances est pour le moment inextricable. On n'est pas très loin de ce qui se passait lors de la guerre en Afghanistan...

S'agissant des chrétiens de Syrie, j'ai rencontré la communauté assyrienne lorsque j'étais à Damas. C'est l'une des communautés chrétiennes les plus anciennes. Songez que ses membres parlent encore la langue qu'utilisait Jésus Christ ! Il est touchant de constater qu'ils ont conservé leurs vieilles traditions.

Il est vrai que beaucoup de personnes considèrent, surtout après l'intervention de Daech, que la région était plus tranquille auparavant. Certes, mais la guerre a tout changé et Daech en a profité, en se présentant comme le seul capable de se battre contre le régime. Ce qui favorise Daech, c'est l'exclusion de certaines communautés.

En Irak, les tribus qui se sont senties exclues avaient choisi de se rapprocher d'Al-Qaida et de Zarkaoui, le gouvernement de l'époque ayant commis l'erreur de les exclure davantage encore, malgré les Américains. C'est ainsi que Daech s'est constitué. La seule façon de lutter contre cette situation est de chercher à intégrer ces populations.

S'agissant des réfugiés, je dois dire avec beaucoup de satisfaction que l'Union européenne m'a beaucoup soutenu. Federica Mogherini, Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a démontré que l'Europe pouvait et devait faire quelque chose, sans attendre que les problèmes se résolvent seuls. Si Alep bouge, l'Europe est prête à intervenir en matière humanitaire, pour prouver que réduire la violence n'amène que des avantages.

Il est vrai que le nombre de réfugiés a énormément augmenté, mais les oublier au bout de quatre ans de guerre serait une tragédie ! On doit expliquer à nos gouvernements, qui contribuent au financement de certaines opérations, qu'il faut garder espoir. Cette région ne doit pas devenir la Somalie. On ne doit pas attendre que tout soit fini en se voilant la face ! La Syrie ne faisait plus la une de l'actualité ; c'est Daech qui l'y a ramenée. Ma plus grande crainte aujourd'hui est qu'on oublie à nouveau ce pays.

M. Robert del Picchia. - Peut-on choisir d'attirer l'attention sur une seconde ville comme Alep ?

M. Staffan de Mistura. - Bien sûr, mais il ne faut pas abandonner Alep ! Même si des villes comme Deraa, La Ghouta, Damas, connaissent des situations presque pires, il faut cependant continuer à maintenir Alep en pleine lumière, afin qu'elle ne connaisse pas le même sort que Homs. J'y étais : ce n'était même pas comparable à Beyrouth après la guerre civile !

M. Christian Cambon, président.

Merci, Monsieur de Mistura, pour la force de votre communication. Je crois être l'interprète de l'ensemble de mes collègues en saluant votre courage. En entendant ce que vous rapportez, on imagine l'engagement personnel que cela représente.

Je rends également hommage à votre détermination. Vous l'avez dit : il ne faut jamais renoncer ! On peut toujours faire un pas de plus. Tant qu'il existe de l'espoir, le combat pour faire cesser la violence peut déboucher.

Je vous remercie pour votre optimisme face à la complexité que Jacques Gautier a décrite et face à l'horreur. Le secrétaire général des Nations unies a eu raison de vous désigner ! Nous ne pouvons que vous souhaiter bonne chance dans votre mission.

M. Staffan de Mistura.

La France m'a soutenu depuis le début. Je suis heureux de m'être exprimé devant vous.


La réunion est levée à 12 heures.




Écrire commentaire

Commentaires : 0