Loi de finances pour 2016


Le 21 octobre 2015.

 Audition du Général André Lanata, chef d'état-major de l'armée de l'air.



M. Jacques Gautier. - Mon Général, nous sommes très heureux de vous accueillir dans vos nouvelles fonctions, que vous occupez depuis un mois exactement. Permettez-moi de vous présenter, au nom de la commission, tous nos vœux de réussite. Le Président Raffarin qui est en mission à l'étranger m'a prié de l'excuser auprès de vous, mais je sais que vous le rencontrez très prochainement.

Cette audition vous donnera l'occasion de nous faire part de la manière dont vous entendez mettre en oeuvre le plan stratégique « Unis pour Faire Face », et les restructurations de l'armée de l'air. Comment la moindre déflation des effectifs que nous avons votée l'été dernier se traduit-elle pour ce qui vous concerne ?

Le projet de budget de la défense pour 2016 paraît en phase avec la programmation militaire actualisée. Pour l'armée de l'air, je relève la prévision de livraison de trois avions A 400 M, celle de quatre avions C130 : comment envisagez-vous l'évolution de la flotte de transport tactique ? Je relève aussi deux commandes majeures : la rénovation du Mirage 2000 D, qui doit permettre d'atteindre le format des 225 avions de combat d'ici 2019, et un troisième satellite de la composante spatiale optique (CSO) du programme MUSIS, dont la réalisation se fera en coopération avec l'Allemagne, conformément à l'accord signé au printemps dernier. Vous pourrez nous dire un mot du projet Cognac 2016 devenu « FOMEDEC » (formation modernisée et entraînement différencié des équipages de chasse), projet qui permettra de faire des économies.

Par ailleurs, vous pourrez nous dire un mot, également, de la façon dont se présente, pour l'armée de l'air, la fin de la gestion budgétaire 2015. Et nous serons bien sûr attentifs à ce que vous pourrez nous dire des opérations extérieures - notamment en Syrie.

Mon Général, vous avez la parole, dans un « timing » qui permettra si possible de laisser du temps pour les questions - nous avons une heure en tout.

Général André Lanata. - Je suis très honoré de venir témoigner pour la première fois comme chef d'état-major de l'armée de l'air devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Je tiens par commencer à vous remercier pour le soutien sans faille que vous apportez aux aviateurs.

C'est d'ailleurs par eux que je veux commencer, en témoignant devant vous de l'extraordinaire niveau de leur engagement. Après un mois à leur tête, je suis frappé par leur qualité, leur motivation, leur courage, leur sens du devoir et leur dévouement incroyable qui peut aller jusqu'au sacrifice de leurs vies.

Ainsi, les aviateurs sont au rendez-vous. Ils sont au rendez-vous de leurs missions opérationnelles dont le rythme et l'intensité s'accroissent dans un contexte sécuritaire et opérationnel exceptionnel. Mais ils sont aussi au rendez-vous car ils ont pris leur avenir en main en engageant un ambitieux plan de transformation. Ici aussi il faut du courage et de la volonté.

Partant de ces deux constats, je commencerai donc naturellement par témoigner de l'engagement opérationnel de l'armée de l'air, en opérations extérieures comme sur le territoire national.

Je vous montrerai ensuite que le seul moyen d'honorer ces missions à leur hauteur actuelle, et dans la durée, implique de poursuivre la modernisation engagée par mon prédécesseur. Je soulignerai enfin quelques points d'attention qui vous permettront de constater à quel point le projet de loi de finances 2016 est essentiel pour la cohérence du système de combat de l'armée de l'air.

Au moment où j'en prends le commandement, je souhaiterais commencer par vous parler de l'armée de l'air et la façon dont je la vois. Son efficacité et sa cohérence reposent sur quatre piliers.

 - Premier pilier, la capacité de commander et de conduire des opérations aériennes. Aujourd'hui, il s'agit de la clef de voûte de nos succès aussi bien en opérations extérieures que sur le territoire national. Comment contrôler des espaces immenses comme au Sahel, maîtriser l'information, imposer un rythme toujours plus court à la bataille sans un système de commandement cohérent ? Cette aptitude, héritée de nos missions permanentes, la défense aérienne et la dissuasion, est centrale. Il s'agit de notre système nerveux et de l'intelligence de nos opérations.

 - Deuxième pilier, nos bases aériennes. L'armée de l'air opère depuis ses bases aériennes, que ce soit pour ses missions permanentes d'alerte ou pour intervenir dans des délais très brefs où que ce soit dans le monde. Je rappelle que les premières missions en Libye ou au Mali ont décollé de nos bases métropolitaines. Une base aérienne ne se réduit pas à un simple casernement. C'est un système de combat à part entière, des moyens de combat, une plateforme aéronautique, des moyens de commandement et de contrôle, une emprise opérationnelle. En outre, nos bases aériennes matérialisent l'armée de l'air dans la Nation, sur le territoire national. Elles remplissent des missions de proximité et servent de point d'appui à des actions interministérielles et de service public. Compte tenu de ce caractère particulier et face à des menaces croissantes à l'intérieur de nos frontières, le renforcement de leur protection constitue une préoccupation et une de mes priorités.

 - Troisième pilier : la préparation opérationnelle. J'estime qu'elle se situe au coeur de mes responsabilités. La préparation opérationnelle regroupe l'ensemble des actions qui vont permettre aux capacités de l'armée de l'air d'être prêtes le jour où le président de la République décidera de les engager. Je pense notamment, mais pas uniquement, à l'entraînement de nos équipages ou l'entretien de nos systèmes d'armes.

La préparation opérationnelle est essentielle car elle est le gage de notre efficacité, donc de notre crédibilité opérationnelle, autant à l'égard de nos autorités politiques que vis-à-vis de celles de nos adversaires, autant à l'égard de nos alliés que de nos propres forces qui ont confiance car elles se savent bien entraînées.

La préparation opérationnelle fonde également notre réactivité et donne de la liberté d'action à nos autorités politiques. La préparation opérationnelle, c'est donc la clef.

 - Quatrième pilier, les hommes et les femmes de l'armée de l'air. Je souligne que la raison d'être et l'enjeu de cette préparation sont bien les hommes et les femmes de l'armée de l'air. Il s'agit de mon quatrième et dernier pilier, mais c'est celui qui tient tous les autres et qui est au centre de mon attention. Si l'armée de l'air est reconnue comme l'une des meilleures au monde, c'est bien grâce à la valeur des aviateurs qui réalisent ses missions, à leur professionnalisme, à leur expérience opérationnelle et avant tout à leur esprit de service.

Je veux parler ici de cette « épaisseur opérationnelle », faite de compétences, de qualités humaines et de valeurs, ce sens du service, cette abnégation, doublée d'une exceptionnelle maturité opérationnelle. Il s'agit là de la vraie valeur d'une armée.

Aujourd'hui pour faire face à un contexte sécuritaire exceptionnel, l'armée de l'air est engagée depuis plus d'un an à une hauteur qui dépasse les contrats opérationnels issus du Livre Blanc. Elle est engagée sur tout l'éventail des opérations, pour traquer un ennemi qui dispose de ramifications sur notre propre territoire. En un an, l'armée de l'air a ouvert deux nouveaux théâtres supplémentaires. Nous venons d'ouvrir nos opérations à la Syrie. Nos avions opèrent aujourd'hui à partir de 14 territoires simultanément. Nos chasseurs ont largué 100 tonnes de bombes depuis le début de l'année. Ces perspectives me semblent durables.

Nos opérations constituent un exercice de vérité pour nos armées. Vérité sur nos capacités réelles, vérité sur l'efficacité de nos systèmes d'armes, vérité sur le niveau de préparation opérationnelle et la valeur de nos soldats... Au moment où je vous parle, peu d'armées sont mises à nu de façon aussi exigeante : au Sahel, en Centrafrique, au Levant, souvent dans des conditions difficiles. Tout ceci n'est ni évident, ni facile et requiert prouesse technique, prouesse opérationnelle et courage.

Du courage, les aviateurs en font également preuve à travers l'ambitieux plan de transformation « Unis pour Faire Face » engagé par mon prédécesseur, le Général Mercier. Je voudrais saisir l'occasion qui m'est donnée pour lui rendre hommage et saluer son action déterminante à un moment où un niveau d'engagement opérationnel hors normes s'est télescopé avec de fortes contraintes structurelles. Je voudrais aussi vous dire que je m'inscris pleinement dans la continuité de ce plan stratégique. Si nous voulons, demain, avoir une armée de l'air aussi performante qu'aujourd'hui, je suis intimement convaincu qu'il faut continuer à nous transformer. Non pas parce que c'est à la mode, mais parce que, dans un monde en mouvement permanent, nous devons inlassablement nous adapter. J'estime aussi indispensable de donner du sens à nos évolutions pour mettre les « forces en marche » chères à Saint-Exupéry. « Unis pour Faire Face » est une manoeuvre globale caractérisée par un état d'esprit qui emporte l'adhésion de tous les aviateurs. C'est bien l'enjeu de ce projet. Les aviateurs y sont au centre du projet. Ils en sont à la fois le moteur et raison d'être. Ils voient un sens à la transformation.

Je continuerai ainsi à promouvoir la dynamique d'une armée de l'air qui avance, avec les aviateurs aux commandes. Si vous le souhaitez, je pourrais illustrer par des exemples concrets les progrès de cette dynamique en répondant tout à l'heure à vos questions. Je note ainsi que si l'armée de l'air est au rendez-vous des opérations, elle répond aussi à celui de la transformation en conduisant, simultanément, une modernisation d'ampleur.

Je vais à présent évoquer le projet de loi de finances pour 2016, et d'abord l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM).

Avec la transformation, le deuxième facteur qui va nous aider à obtenir ces succès en opérations réside en effet dans l'actualisation de la LPM. Il est certain que, compte tenu du niveau d'engagement de nos forces, nous aurions eu des difficultés à garantir la même performance dans la durée sans cet ajustement que vous avez voté en juillet dernier. Je souhaiterais remercier ici bien sincèrement votre commission pour son appui dans ces travaux menés tambour battant. Qu'il s'agisse des hommes (moindres déflations), des équipements (efforts capacitaires ciblés) ou de leur régénération (effort sur le maintien en condition opérationnelle (MCO)), l'actualisation de la LPM constitue une inflexion significative qui ajuste la trajectoire de la LPM au durcissement du contexte sécuritaire.

Dans ce contexte, je voudrais insister sur l'importance de la fin de gestion 2015. Elle me paraît en effet structurante, tant elle conditionne la mise sur la bonne orbite de la LPM actualisée. Sur le plan financier, la fin de gestion nécessite, comme chaque année, le remboursement des surcoûts liés aux opérations, soit 150 millions d'euros. De même, il est essentiel que le ministère aborde 2016 avec un report de charges en amélioration si nous voulons garantir la bonne exécution de la LPM. Pour cette fin 2015, je suis attentif, sur le plan capacitaire, au lancement de plusieurs affaires essentielles pour l'armée de l'air : la rénovation des C130, la rénovation des M2000 D, le lancement du programme Avion léger de surveillance et de reconnaissance (dit aussi ISR léger) ; la commande du 3e système de drones MALE ; l'affermissement de la tranche des 8 « Multi-rôle tanker transport » (MRTT). Ces précisions, qui soulignent le caractère déterminant pour l'armée de l'air de la fin de gestion 2015, me permettent d'enchaîner sur le projet de budget 2016 qui nous réunit aujourd'hui.

Pour continuer d'être au rendez-vous de nos opérations et dans le contexte que je vous ai décrit, le projet de loi de finances 2016, qui représente la première annuité de la LPM actualisée, est fondamental à plusieurs titres : la préparation opérationnelle, la poursuite de la modernisation de nos capacités, les ressources humaines et la poursuite de notre transformation.

En ce qui concerne le MCO, l'entretien des équipements est un déterminant de l'activité, tant les heures de vol d'entraînement sont irremplaçables. Je le répète, l'investissement dans cette préparation opérationnelle est le prix de nos performances en opérations. Ainsi, la remontée progressive du niveau d'activité à partir de 2016 dépend de la mise à disposition des ressources prévues mais également de la baisse des dépenses liées à la poursuite des chantiers en cours dans le domaine du MCO. En 2015, malgré la pression des opérations, nous avons observé, comme prévu, une stabilisation de l'activité, consécutive à la progression des crédits décidés par le Ministre de la défense en 2013. Je dois ajouter que cette situation masque toutefois des difficultés que nous gérons sur le plan organique : le sous-entraînement des jeunes équipages qui ne sont pas encore engagés en opérations et un moindre effort sur certains savoir-faire que nous surveillons. En 2016, toutes choses étant égales par ailleurs et moyennant l'emploi des leviers que j'ai évoqués, je suis confiant dans la poursuite de cette dynamique et estime à +5% la progression de l'activité dans tous les domaines.

Je vous rappelle enfin, dans ce cadre, l'importance de l'entrée en service dans les meilleurs délais du projet de formation des pilotes de chasse, FOMEDEC. Il s'agit d'un projet structurant pour la formation des pilotes mais aussi pour la cohérence du modèle de l'aviation de chasse, la rationalisation de nos emprises et la manoeuvre RH.

Par ailleurs, j'ai insisté sur l'importance que j'attache à nos ressources humaines. Les moindres déflations obtenues dans l'actualisation de la LPM (1300 suppressions de moins) bénéficient principalement au soutien à l'export, à des efforts indispensables dans des domaines ciblés : commandement et de la conduite des opérations, renseignement et de protection. Elles compensent enfin la non-fermeture de certaines de nos emprises.

L'armée de l'air a ainsi 3200 postes à supprimer sur la totalité de la LPM, soit encore 500 à réaliser environ si l'on tient compte des déflations déjà réalisées en 2014 et 2015.

Je souligne toutefois que cette logique arithmétique masque une manoeuvre RH bien plus lourde qu'il n'y paraît. Derrière les déflations, il existe un mécanisme complexe de gestion des flux, d'organisation et de gestion des filières de compétence. J'estime à cet égard que nous avons atteint une limite en matière de déflation des officiers. Pour poursuivre les efforts à réaliser dans les domaines sensibles que je viens d'évoquer, l'armée de l'air a en outre besoin de créer des postes supplémentaires donc de mobiliser des gages à due proportion, augmentant d'autant les déflations à exécuter.

Tout ceci souligne à quel point les restructurations restant à effectuer sont indispensables pour atteindre nos objectifs. Nous continuons à densifier nos emprises, à optimiser nos transferts de personnel, à réorganiser nos métiers comme nos structures.Je terminerai ce chapitre avec le sujet de la condition du personnel. Elle participe à l'efficacité opérationnelle de nos forces. Nous demandons beaucoup à notre personnel dans un environnement qui est incertain à de nombreux égards, un environnement qui suscite de l'anxiété. J'estime important de prendre en considération ses attentes et de lui donner le sentiment qu'il bénéficie d'un traitement équitable.

J'évoquerai à présent la trajectoire capacitaire pour 2016.

Dans le domaine des équipements, le budget 2016 permet à l'armée de l'air de poursuivre la modernisation de ses capacités dans une LPM qui ne dispose d'aucune marge.

S'agissant de l'aviation de combat, les perspectives s'organisent autour des sujets clefs suivants :

- la rénovation programmée du Mirage 2000 D, que j'ai déjà évoquée, joue un rôle essentiel dans la préservation de la cohérence opérationnelle mais aussi de l'équilibre du format de l'aviation de chasse ;

- l'export du Rafale est indispensable à l'exécution de la LPM. Nous avons construit notre feuille de route capacitaire sur cette hypothèse qui suppose toutefois une reprise impérative des livraisons de Rafale en 2021 ainsi que la restitution, à partir de 2016, des 6 Rafale Biplaces prélevés pour l'Égypte ;

- la montée en puissance du deuxième escadron nucléaire sur Rafale. Il s'agit d'un point d'attention majeur pour moi. Cet escadron doit être opérationnel à l'été 2018, conformément aux objectifs fixés par le Président de la République. Sa montée en puissance à Saint-Dizier a débuté cet été : les ressources humaines ont commencé à y être transférées.

Par ailleurs, dans le domaine du commandement et de la conduite des opérations aériennes, 2016 verra la mise en service à Lyon du système de commandement et de conduite des opérations aériennes de l'OTAN, l'Air command and control system (ACCS), intégré au programme national « Système de commandement et de conduite des opérations aérospatiales » (SCCOA). Cette intégration permet la rationalisation du dispositif autour de trois centres de détection et de contrôle.

Dans le domaine du renseignement, mes priorités en 2016 concernent principalement le système Reaper qui est indispensable à nos opérations dans la bande sahélo-saharienne. L'activité de ces drones y a en effet doublé en un an. Nous attendons la livraison du 2e système en 2016 et étudions l'acquisition d'une capacité de pilotage des missions depuis la France, à Cognac. Celle-ci soulagerait la pression qui pèse sur un nombre d'équipages limité à ce stade. Le troisième système est commandé en 2015. Nous attendons la commande du 4e système en 2016 afin de respecter l'objectif LPM consistant à disposer de quatre systèmes en 2019.

S'agissant enfin du domaine de l'aviation de transport, vous savez qu'il s'agit là d'une capacité sensible, car extrêmement sollicitée en opérations. Elle mérite en conséquence une attention particulière. La question s'organise autour de la poursuite de la modernisation de la flotte avec les livraisons de l'A400M aux standards attendus (3 en 2016 s'ajoutant aux 8 fin 2015), du renforcement de la capacité intermédiaire de transport tactique par la rénovation et l'acquisition de C130 supplémentaires.

Au bilan de ce volet capacitaire, je pense que vous vous êtes rendus compte à quel point, à travers les affaires que je viens d'évoquer, que la fin de l'année 2015 et l'année 2016 étaient déterminantes pour les capacités de l'armée de l'air.

En conclusion, je viens de prendre la tête d'une armée de l'air opérationnelle qui démontre chaque jour son niveau exceptionnel par la vérité du terrain. Nous sommes au rendez-vous des opérations et de notre modernisation, car l'esprit de la transformation que nous conduisons et la feuille de route de la LPM offrent de la visibilité, du sens et de la cohérence.

L'actualisation de la LPM nous apporte un ballon d'oxygène. Dans le même temps, les charges ont toutefois augmenté. C'est sur le personnel que se concentrent toutes les tensions. Il est également la solution. Il est mon point d'attention central. Les aviateurs ne comptent pas leurs efforts. Ils sont engagés, entraînés, enthousiastes. Les aviateurs sont à la manoeuvre mais sans marges. C'est pourquoi j'ai besoin d'une fin de gestion 2015 sincère et de la totalité du budget 2016.

Vous pouvez compter sur ma volonté de préserver ce potentiel formidable, cette épaisseur humaine et opérationnelle qui fait la valeur de l'armée de l'air, autant que sur ma franchise pour vous alerter sur les risques de sa dégradation.

Je vous remercie de votre attention, et me tiens prêt à répondre à vos questions.

M. Jacques Gautier. - Merci pour cette intervention qui traduit un total engagement dans vos nouvelles responsabilités.

M. Xavier Pintat. - Votre prédécesseur, le général Mercier, nous indiquait que les OPEX entraînaient une suractivité de l'armée de l'air, en doublant les heures de vol. Dans ce contexte, les moyens dont vous disposez sont-ils suffisants pour assurer la régénération de la capacité de vol de l'armée de l'air ? L'armée de l'air utilise des drones MALE sur les théâtres extérieurs depuis l'année 2013. Quel bilan opérationnel faites-vous de ces équipements ?

M. Yves Pozzo di Borgo. - Les hélicoptères sont beaucoup plus performants aujourd'hui, mais au prix d'un entretien de plus en plus coûteux. L'excellence de leur équipement permet certes leur exportation. L'armée de l'air contribue grandement à la réussite de ces exportations. Vos stocks de pièces détachées sont pleinement utilisés et vos techniciens sont largement sollicités. Ne serait-il pas nécessaire d'obtenir de la part des industriels une amélioration de l'entretien programmé de ce matériel ?

M. Gilbert Roger. - Vous avez évoqué 500 suppressions d'emploi. Pourriez-vous m'indiquer plus précisément dans quels secteurs ces suppressions seront faites, et sur quels types de postes auront lieu les recrutements que vous avez évoqués ?

Général André Lanata. - L'actualisation de la LPM a permis de renforcer notre capacité à tenir dans la durée, tant sur le territoire national qu'en OPEX ; l'effort a porté pour cela sur plusieurs volets :

- concernant les ressources humaines, il s'agissait de compenser certaines évolutions du plan de restructuration comme la non-fermeture d'une base aérienne et de renforcer les moyens en matière de commandement et de contrôle, protection des emprises, pilotage des drones et soutien aux exportations ;

- des efforts ciblés en matière d'équipements, avec les quatre C130 pour le transport tactique, les pods de désignation laser pour permettre la régénération, le renforcement des forces spéciales pour permettre une augmentation de l'entraînement, la commande des trois MRTT, ainsi qu'un lot de recharge de Rafale ;

250 millions d'euros consacrés dans l'actualisation de la LPM au MCO aéronautique.

Au-delà de l'actualisation de la LPM, nous avons pris des mesures organiques pour nous adapter à ce contexte d'engagement important. Ainsi pour soulager les missions de nos Mirage 2000 D, nous avons déployé des Mirage 2000 N et des Mirage 2000 C sur les théâtres d'opérations et conduit des missions mixtes au Sahel et en Jordanie.

Tenir dans la durée suppose que nous obtenions le remboursement des dépenses supplémentaires engagées en opérations (OPEX et OPINT), soit 150 millions d'euros pour l'armée de l'air en 2015, avec comme principaux postes l'entretien programmé du matériel et les munitions.

Concernant le retour d'expérience sur les drones MALE, nous n'avons pas encore atteint deux années d'utilisation. Nous avons effectué 2750 heures en 2015 et prévoyons d'en faire 5000 en 2016, ce qui prouve notre intérêt à exploiter cette capacité.

Nous sommes satisfaits de la disponibilité, de la précision et de l'endurance de cet équipement, dont l'utilité n'est plus à démontrer pour couvrir les 5 millions de kilomètres carrés de la bande sahélo-saharienne. Cet équipement monte en puissance, avec trois drones Reaper désormais - le système dont nous disposons a été complété par un troisième vecteur en mai 2015 ; ils sont opérés depuis la base de Niamey et utilisés par neuf équipages opérationnels. L'un des enjeux est la formation des personnels à l'utilisation de ces appareils. Actuellement, ils ne peuvent être formés qu'aux Etats-Unis et sur les théâtres d'opérations extérieures, ce qui expose les équipages à un sur-engagement. C'est pourquoi nous avons besoin de commander un outil de simulation. Concernant la capacité, un deuxième système sera livré en 2016 et un troisième, plus performant (dit « block 5 »), sera commandé avant la fin 2015, permettant une plus grande autonomie d'utilisation et présentant l'avantage de pouvoir être utilisé également dans l'espace aérien national. Ce sera d'autant plus opportun que les Harfang seront retirés du service en 2017, ce qui nous privera d'opérer avec cette capacité sur le territoire national. La commande d'un quatrième système en 2016 permettra d'atteindre l'objectif fixé par la LPM à l'horizon 2019.

L'accompagnement des marchés à l'exportation fait partie de nos missions. Les clients recherchent davantage que le seul équipement. Ils sont demandeurs de notre savoir-faire opérationnel. Il n'y a pas d'export sans industrie de défense performante ni sans armée crédible opérationnellement.

La question du soutien des marchés Rafale est un point d'attention. Des équipages égyptiens ont été formés par l'armée de l'air. Six avions de l'Armée de l'air, mis à disposition du client, doivent être restitués en 2016-2017. Les équipages qataris devront également être formés, ce qui nécessitera un effort important de l'Armée de l'air, réparti sur quatre ans et concentré sur les années 2017 et 2018. Il conviendra d'être attentif aux ressources humaines, afin de pouvoir mettre à disposition cette activité, dans un contexte où l'industrie recherche aussi des compétences pour honorer ses contrats.

Ces contrats libèrent par ailleurs des marges de manoeuvre, qui doivent pouvoir bénéficier aux capacités opérationnelles des armées. La forte croissance des exportations a, en effet, été rendue possible par l'investissement de l'État pour construire son outil de défense.

L'industrie doit aussi anticiper la production des équipements les plus longs à produire, dès lors qu'elle estime avoir de bonnes chances de réaliser certains marchés. Il doit exister dans l'Etat des dispositifs permettant de garantir les risques. A défaut, ils sont supportés par les armées.

Les suppressions d'effectifs sont un point d'attention central. Les ressources humaines seront-elles suffisantes, compte tenu de l'effort supplémentaire demandé aux armées ? Nous avons décidé de porter une attention particulière aux domaines du commandement et du contrôle, du soutien à l'exportation, des drones et de la protection, couverts par l'actualisation de la LPM. Au-delà, j'aurai deux points d'attention : l'ensemble des spécialités liées aux métiers de l'aéronautique et les moyens de commandement et de contrôle, pour tenir nos engagements en opération.

Compte tenu des moindres déflations, nous doublons les recrutements cette année par rapport à 2014. Ces recrutements s'élèveront à 2 400. C'est un défi, notamment dans les métiers de la protection.

Deux députés se sont rendus sur notre base en Jordanie. Ils ont été sensibles à l'épaisseur opérationnelle de nos forces. La Syrie constitue un territoire particulièrement hostile, dont le survol nécessite que nous attachions une importance centrale aux capacités de recherche et de sauvetage en combat. Sur ce théâtre, cette capacité est aujourd'hui assurée principalement par les Américains. Cette situation souligne également l'utilité de disposer de ravitaillement en vol sur hélicoptères.

La France intervient en Syrie dans le cadre d'une coalition dont l'ennemi est le groupe armé Daech. Notre intervention est fondée sur la légitime défense et l'article 51 de la Charte des Nations unies.

M. Jacques Gautier, président. - Une dernière question, portant sur la perspective d'acquérir quatre nouveaux avions C130, en attendant la montée en puissance de l'A400M. Dans la limite de l'enveloppe budgétaire disponible pour cette opération - dont le délégué général pour l'armement nous a rappelé, tout à l'heure, qu'elle était de 330 millions d'euros -, l'option actuelle consiste à acheter quatre C130J neufs, dont deux permettant le ravitaillement en vol d'hélicoptères, qui seraient immédiatement disponibles, ou quatre C130H d'occasion, disposant du potentiel requis, mais qui devraient être rénovés. Où la préférence de l'armée de l'air irait-elle ?

Général André Lanata. - C'est une question que je connais bien, dans la mesure où j'en ai été chargé dans le cadre de mes précédentes fonctions, au sein de l'état-major des armées. Il convient de la replacer dans le contexte de la situation de notre flotte tactique, qui comporte les avions A400M, les avions C130 et les avions C160. Cette flotte s'avère essentielle, afin de permettre la mobilité de nos forces dans les espaces immenses de la bande sahélo-saharienne. Le besoin de mobilité sur ce théâtre, de même, explique la dimension critique des hélicoptères, notamment pour l'armée de terre - d'où l'actualisation de la programmation militaire en faveur des Tigre et NH90 -, et du ravitaillement en vol de ces hélicoptères.

D'un côté, la montée en puissance de l'A400M, comme toute entrée en service d'équipement militaire, a fait apparaître des difficultés techniques. Une phase de maturation opérationnelle est normale, s'agissant d'un équipement particulièrement complexe. Les problèmes, en pratique, sont de deux ordres : au plan quantitatif, ils tiennent aux difficultés de l'industriel à livrer les appareils dans les délais prévus ; au plan qualitatif, il s'agit de la mise à disposition des fonctionnalités tactiques les plus importantes. Pour le moment, nous sommes, sur ces demandes, dans l'attente des réponses de l'industriel. L'A400M, aujourd'hui, constitue un excellent appareil logistique.

De l'autre côté, des paris ambitieux de vieillissement du parc de nos avions C160 ont été faits. Dans ces conditions, nous sommes soumis à des aléas, et nous ne pouvons pas garantir la capacité de transport tactique. Le coût d'exploitation de la flotte des C160 a d'ailleurs augmenté de 40 % sur la durée de mise en oeuvre de la loi de programmation militaire.

Dans la phase de transition que nous traversons ainsi - une transition qui est appelée à durer, compte tenu de l'étalement des livraisons de l'A400M entériné à l'occasion de l'actualisation de la programmation militaire -, nous nous appuyons sur la flotte des avions C130. Alors que nous nous trouvons, en la matière, au milieu du gué, il s'agit de renforcer ce pivot. Du reste, une flotte bien structurée, à terme, devra comporter le segment des « cargos stratégiques » que sont les A400M et, à la fois, un segment cargo médian composé de C130. On peut comparer cela à la politique des compagnies aériennes civiles : pour optimiser leur flotte, elles doivent faire appel à d'autres appareils que ceux disposant de grandes capacités de transport.

Voilà pourquoi nous avons un absolu besoin, d'une part, de rénover les C130 existants et, d'autre part, d'acquérir quatre nouveaux avions en complément. Nous n'avions pas encore fait le choix d'acheter des appareils neuf ou des appareils d'occasion, la réflexion est en cours. De fait, nous avons expressément renvoyé à une étude la mise à disposition de quatre C 130 supplémentaires, dont deux équipés afin de pouvoir ravitailler en vol les hélicoptères.

M. Jacques Gautier, président. - Très grand merci, mon Général, pour vos indications tout au long de cette première audition, par notre commission, dans vos nouvelles fonctions.

Questions diverses

M. Jacques Gautier, vice-président. - Mes chers collègues, en question diverse, et comme le Président de la commission en a déjà informé le Bureau, une prochaine réunion conjointe aura lieu les 2-3 décembre entre notre commission, la commission chargée de la défense de l'Assemblée Nationale et celle du Bundestag, à Berlin. La précédente réunion entre les trois commissions avait eu lieu ici même en novembre 2012 ; on ne peut que se féliciter que cette coopération « structurée » reprenne, avec le nouveau président de la commission allemande, M Hellmich. Le format de notre délégation, pour une question d'équilibre numérique avec nos collègues députés, pourrait comporter un représentant des 3 principaux groupes politiques, en plus du président de la délégation, comme ce sera le cas pour nos collègues députés. Les groupes concernés seront donc bientôt saisis d'une demande en ce sens.


La réunion est levée à 12 h 43.




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