Coup dur pour l'antiterrorisme !

par Eric Denécé - Le 09/02/2016.


 

Coup dur pour l’antiterrorisme : ce que la France va perdre à ne pas réorganiser ses services de renseignement

 

La France ne fera pas sa révolution du renseignement comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne l'avaient fait après 2001. Le 14 janvier dernier, le président de la République l'a confirmé lors du Conseil national du renseignement, dont le contenu est resté secret. Des mesurettes, mais rien de révolutionnaire.

 

Pourtant, une telle réforme est vitale.

 

Quelles sont les grandes décisions prises par F. Hollande dans le cadre de l'amélioration du renseignement et pourquoi sont-elles trop limitées ?

Pour l'instant, il n'y a eu que des effets d'annonce suite aux attentats de janvier 2015. Certes, le recrutement et la formation de nouveaux membres des services prendront du temps. Toutefois, trop peu a été fait pour corriger les effets pervers de la réforme du renseignement intérieur de 2008.

 

Hollande a renoncé à réorganiser le renseignement français alors qu'on ne compte plus les experts qui pensent que c'est une solution dont on ne peut pas se passer. En quoi cette réforme de fond est-elle vitale ? Pourtant les moyens actuels ne sont-ils pas nettement insuffisants et la machine trop bureaucratisée ?

 

Comparé à ses alliés occidentaux, la France souffre toujours d'un problème de sous-effectif en matière de renseignement. Nos moyens humains et notre budget sont inférieurs à ceux des Britanniques, des Allemands, des Américains et des Israéliens. La Grande-Bretagne a plus de 20 000 personnes qui travaillent dans le renseignement, elles sont plus de 18 000 en Allemagne alors qu’on en compte seulement 14 000 chez les Français, soit autant qu'en Israël. Mais comparé à notre population et à notre responsabilité sur le plan international, ce chiffre place les services français à un rang secondaire. Les Allemands qui n’ont pas nos implications internationales, ont plus d'effectifs que nous et Israël, qui compte moins de 9 millions d'habitants, a les mêmes effectifs que nous.

Sur le fond, il n’y a pas d'urgence criante à améliorer le renseignement extérieur parce que la lutte anti-terroriste qui est globale, se mène en priorité sur le territoire national où ont lieu les attentats. La nature du terrorisme auquel nous sommes confrontés est domestique, notamment puisqu'il est en partie issu de nos banlieues. Notre renseignement extérieur fonctionne globalement bien, la DGSE sert à neutraliser les menaces en menant des actions préemptives tandis que le rôle de la DRM est de fournir du renseignement pour assurer le succès de nos interventions militaires. Quant au renseignement intérieur, les réformes de 2008 montrent leurs limites. Le système actuel souffre d’une trop grande centralisation entre les mains de la DGSI qui fonctionne avec une culture héritée de la DST, très cloisonnée et surtout adaptée pour lutter contre l’espionnage et contre un terrorisme étranger, de nature étatique (Iran et Syrie au cours des années 1980), mais pas contre un terrorisme des banlieues.

 

Il faudrait s’inspirer de deux modèles : celui des services de sécurité allemands (BFV) ou de la DRPP, la direction du renseignement de la préfecture de Paris dans les deux cas, c'est le terrain qui commande. Il faut sortir du centralisme de la DGSI et passer à une démarche bottom-up en redonnant de l’importance au service de renseignement territorial, à savoir les anciens RG. Puis, il faut améliorer la formation dispensée dans tous les services car elle est aujourd'hui insuffisante. Il faut aussi accroître globalement les effectifs des forces de sécurité (police, gendarmerie, douanes et administration pénitentiaire) pour lutter contre la menace terroriste, notamment ceux de la police judiciaire chargée des investigations et des enquêtes et de la sécurité militaire (DPSD). Ensuite, il faut rétablir les contrôles aux frontières pour gêner la mobilité des terroristes et en éliminer tous les pôles de diffusion de l’idéologie islamiste en France. Enfin, il faut développer la cyber-sécurité pour protéger les systèmes d’information mais aussi le cyber-renseignement.

Nous avons besoin de bons experts, capables de créer des avatars pour infiltrer les forums sur internet et les réseaux sociaux, et non pas uniquement pour surveiller des sites islamistes. A titre de comparaison, Les Britanniques viennent d’annoncer qu’ils vont recruter 2 000 personnes de plus rien que dans le cyber-sécurité et le cyber-renseignement alors que leur communauté du renseignement est déjà 50% plus nombreuse que la nôtre.

Il faut bien sûr renforcer la coopération interne entre les services, c'est-à-dire entre la police, la gendarmerie, la sécurité militaire, les douanes, etc. et il est nécessaire de veiller à diminuer le dédain de la DGSI à l’encontre des autres administrations. En dépit de sa qualité, ce service a trop tendance à se croire seul compétent et à mépriser toutes les informations qui émanent d’ailleurs. Résultat : on a eu l’affaire Merah.

Une nouvelle approche de la coopération internationale, en rétablissant des échanges efficaces avec les services syriens, russes, irakiens et égyptiens est également indispensable. C’est une condition importante pour lutter efficacement contre le terrorisme. Et inversement, il faut remettre en question nos rapports avec la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar qui soutiennent directement ou indirectement le terrorisme islamiste. Cela signifie donc revoir notre politique étrangère.

 

Une réforme de fond du renseignement intérieur est absolument vitale. D’autre part, une autre mesure doit être prise qui n’est pas liée à la lutte anti-terroriste. Je pense qu'il est temps de créer un grand service de protection du patrimoine pour éviter de nouvelles déroutes comme l’affaire Alstom, à savoir le pillage et le rachat de nos industries stratégiques par les étrangers. Aujourd’hui nous sommes ultra-polarisés sur la lutte antiterroriste, qui est bien sur la priorité numéro 1, mais cela ne nous met pas à l’abri de l’agressivité de nos adversaires, comme les Russes et les Chinois tout autant de nos propres alliés comme les Américains qui sont bien plus agressifs. On l’a vu avec l'affaire Snowden. Ils n’hésitent pas à utiliser l’application extraterritoriale du droit américain pour nous déstabiliser, racheter nos entreprises et nous priver de notre autonomie stratégique. Ce rôle devrait revenir à la DPSD. Aujourd’hui, la DGSI a beaucoup trop de missions dans son escarcelle.

 

Doit-on créer une cellule anti-terroriste à part entière et largement dotée ?

 

Non, l’UCLAT existe déjà et remplit ce rôle. De même, il est inutile d’évoquer la création d’un service européen de coordination si le personnel ne suit pas, si l’efficacité de chaque service n’est pas au rendez-vous. L’addition d'impuissance ne fait pas la puissance. Il faut d’abord améliorer le travail de terrain. Ce qu'il faut, c’est mener à bien quelques réformes et non inventer un nouveau service.

 

Quels modèles à l'étranger faudrait-il prendre en exemple ?

 

Il n’y a pas de modèle à suivre. Chaque pays a une organisation qui est adaptée à sa géographie, à son histoire et à ses institutions. Les références que j’ai citées ne sont que des comparaisons. Ce qui fonctionne bien en Angleterre ou en Allemagne n'est pas nécessairement adapté à la France dont les traditions administratives et le système juridique sont différents. Toutefois l'observation de la manière dont travaillent les autres est toujours instructive. Les Etats-Unis ont créé un ministère de la sécurité intérieure après les attentats du 11 septembre, parce qu'il n'en avaient pas mais pas de nouveau service ex-nihilo. Les Russes et les Chinois non plus.

 

Mais la France ne souffre-t-elle pas d'un manque d'effectifs à l'inverse d'autres pays ? N'y a-t-il pas un seuil de personnel à partir duquel le renseignement serait efficace ?

 

Le rapport coût/efficacité du renseignement français n'est pas mauvais. Mais le système peut encore être amélioré. C'est une question de méthode de travail. Si en amont, on parvient à mieux cibler les gens sur internet et sur les réseaux sociaux, on n'aura pas besoin d'envoyer une équipe de 20 personnes sur le terrain pour des filatures. S’il n’y a aucun profilage avant, on va envoyer en effet, beaucoup trop d’effectif pour suivre une seule personne.

En revanche, il faut redire, sans rentrer dans les détails que la France est sous-dotée en matière d’effectifs par rapport à ses alliés. Contrairement à ce qu'un récent rapport parlementaire, qui comprend de nombreuses erreurs, avance.

 

La France s'est construite sur le contre-espionnage, comment s'est-elle retrouvée dans cette situation, à la traîne ?

 

Ce n’est pas tout à fait juste. La France n’est pas en retard. Comme les autres pays, la France a construit son service de contre-espionnage dans le contexte de la Guerre Froide contre les Soviétiques et comme les Américains et les Anglais, nous sommes passés ensuite à la lutte contre le terrorisme. D’ailleurs, la France a été le premier pays à basculer du contre-espionnage au contre-terrorisme. La DST a développé la lutte contre le terrorisme bien avant les alliés, dès les années 1960. Elle était alors en avance. Le problème c’est que les autres pays se sont adaptés de façon efficace à partir de 2001, les Américains et les Anglais ont augmenté leurs effectifs et leurs budgets de 50 à 70%, ce que nous n’avons pas fait en France. Jusqu’en 2001, nous étions en avance sur eux, et maintenant nous sommes passés derrière.

Toutefois ne nous berçons pas d’illusion, quels que soient les effectifs de renseignements, il y aura toujours des attentats terroristes. L'exemple d'Israël est frappant. 14 000 personnes y travaillent dans le renseignement, le même effectif que chez nous, pour une population 8 fois inférieure par rapport à la France, et les Israéliens subissent toujours des attaques. Si on multipliait les effectifs de police et de sécurité par 8, pour avoir la même proportion qu'eux, nous arriverons à une communauté française du renseignement de 112 000 personnes, mais l'on n’empêcherait pas davantage toutes les attaques terroristes. D’ailleurs ne rêvons pas : nos moyens budgétaires et l'absence de volonté gouvernementale ne nous permettrons jamais ne serait que de doubler nos effectifs

 

En conclusion, les pistes de réformes du renseignement pour améliorer la lutte antiterroriste proposées par Eric Dénécé :

 

1. Inverser la logique de notre dispositif en accroissant la décentralisation.

Le système actuel souffre d’une trop grande centralisation par la DGSI.

La culture héritée de la DST est appropriée pour lutter contre un terrorisme international étranger, mais pas pour celui des banlieues.

Revoir la réforme de 2008 (intégrer le SCRT) ;

 

2. Améliorer la formation dispensée dans tous les services : insuffisante, trop courte ;

 

3. Accroître les effectifs, qui demeurent insuffisants au regard de la menace ;

Renseignement : comparaison UK, RFA, Israël

Mais aussi police judiciaire (instructions), gendarmerie, douanes, administration pénitentiaire, etc.

 

4. Développer le cyber-renseignement et la cyber-sécurité ;

Les Britanniques viennent d’annoncer qu’ils allaient recruter 2000 personnes supplémentaires.

 

5. Renforcer encore la coopération interne ;

Police, gendarmerie, DPSD, douanes, pénitentiaire, DGSE, DRM

Veiller à atténuer le dédain manifesté par la DGSI à l’égard des autres services.

 

6. Modifier la coopération internationale ;

Importance des échanges avec la Syrie, l’Irak, la Russie, l’Egypte

Revoir nos liens avec Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, etc.

 

7. Il est temps de créer un vrai service de protection du patrimoine économique afin de nous prémunir contre les actions de rachat de nos entreprises stratégiques par nos alliés et laisser la DGSI se concentrer sur l’antiterrorisme ;

 

8. Rétablir les contrôles aux frontières pour maîtriser notre territoire et gêner la mobilité de terroristes ;

 

9. Éliminer les pôles de diffusion de l’idéologie islamiste en France : mosquées, librairies, associations, médias…

Paru sur Atlantico, 5 février 2016

 

 

Source : http://www.magistro.fr/index.php/template/lorem-ipsum/en-france/item/2565-coup-dur-pour-l-antiterrorisme

 


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