Note d'actualité n° 403


AFRIQUE DE L'OUEST : GUERRE OUVERTE ENTRE DJIHADISTES


 

Le 24 août 2014, Abubakar Shekau avait rompu avec Al-Qaida « canal historique » en faisant de son mouvement, Boko Haram, un « émirat islamique ». Ce tournant était destiné à rapprocher la secte islamique nigérienne de l'Etat islamique (EI ou Daesh). Le 7 mars 2015, le processus est parvenu à son terme avec l'allégeance officielle de d'Abubakar Shekau à Abou Bakr al-Baghdadi, le « calife » de l'EI. Le 12 mars, ce dernier a accepté, via son porte-parole Abou Mohamed Al-Adani, cette soumission et a rebaptisé Boko Haram la « Wilaya d'Afrique de l'Ouest[1] ».

Le 21 juillet de la même année, Mokhtar Belmokhtar (MBM) a changé le nom de son groupe Al-Mourabitoune en devenant « Al-Qaida en Afrique de l'Ouest ». Ce qui peut paraître être un pur hasard est en fait la traduction de l'opposition directe qui existe désormais entre Al-Qaida « canal historique » et l'Etat islamique sur le continent africain. Les points communs de ces mouvements terroristes restent l'idéologie (le salafisme-djihadisme) et leur volonté d'étendre leur influence sur l'ensemble de l'Afrique. Pour le reste, c'est désormais la guerre ouverte.


 Boko Haram, de la lutte nationale à l'action internationale

L'insurrection menée par les membres de la secte Boko Haram - surnommés initialement les « taliban afghans » - a débuté en 2002. Le but de son premier leader et gourou, Mohamed Youssouf, était d'établir dans le nord-est du Nigeria une zone où l'islam radical qu'il prônait soit établi. Il n'était pas vraiment question de charia puisque la loi islamique était déjà officiellement en vigueur dans les douze Etats du nord du pays à majorité musulmane. Son combat se limitait à des buts locaux. En 2009, il est assassiné par les forces de l'ordre juste après avoir été arrêté.

La notion de la mise sur pied d'un « Etat » respectant les règles du mouvement semble n'être vraiment apparue qu'en 2014, alors qu'Al-Baghdadi créait le sien, à cheval sur l'Irak et la Syrie. Il est vraisemblable que quelques « conseillers » envoyés depuis le Proche-Orient sont venus épauler Shekau et lui ont soufflé à l'oreille cette nouvelle stratégie. Cela a été perceptible à travers l'amélioration technique de la communication via les messages vidéos de propagande mis en ligne, en particulier via le compte Twitter « Al-Urhwa al-Wutqua ».

Jusqu'au début 2015, La création d'une entité territoriale placée sous l'autorité des islamistes radicaux, un peu à l'image de ce qui se passe en Syrie et en Irak, semblait être en bonne voie, puisque plus de 25 localités importantes des Etats de Borno, Yobe, Bauchi, Kano et Kaduna étaient tombées aux mains de Boko Haram.

Une des raisons de ces succès serait le retour d'activistes expérimentés dépendant du groupe Ansaru (aussi appelé « Harakat al-Muhaijirin ») au sein de Boko Haram, après une scission de presque trois ans. Cette branche dissidente entretenait des liens avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et le MUJAO (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest). Certains de ses membres auraient même combattu dans les rangs de ces formations au Niger, en Mauritanie au Mali et en Algérie. En échange, Ansaru aurait reçu le renfort de djihadistes internationalistes dont des Tchadiens, anciens membres des brigades internationales du colonel Kadhafi. Ces derniers servaient d'instructeurs pour les matériels un peu sophistiqués récupérés alors, comme les véhicules blindés et les armes de gros calibre. Le ralliement d'une petite partie d'AQMI et du MUJAO à l'EI n'est vraisemblablement pas étranger au rapprochement d'Ansaru avec Boko Haram. A noter que les enlèvements d'étrangers et de Camerounais au nord du Cameroun, entre 2013 et 2014, auraient été l'œuvre d'Ansaru qui aurait alors coopéré avec Boko Haram[2]. Il n'en reste pas moins que la position de Khalid Al-Barnawi, le chef d'Ansaru, n'est actuellement pas connue.

Le problème pour les rebelles, lorsqu'ils tiennent un territoire, est que celui-ci constitue alors un objectif naturel pour les forces classiques qui peuvent se livrer à sa reconquête. Si en Syrie et en Irak, l'EI est assez puissant pour repousser les assauts ennemis - surtout en raison de la faiblesse des forces gouvernementales, même appuyées par l'aviation -, il semble que la situation est différente au Nigeria. En effet, pour défendre des terres, il faut avoir une certaine puissance militaire. Il ne s'agit plus alors de guerre asymétrique, mais d'affrontements frontaux conventionnels, même si les fous d'Allah utilisent alors des armes spéciales comme des véhicules bourrés d'explosifs conduits par des kamikazes.

En janvier-février 2015, une offensive est déclenchée contre l'embryon d'Etat par les forces militaires nigérianes appuyées par des « conseillers » sud-africains, ukrainiens et britanniques. Le Niger, le Tchad et le Cameroun voisins apportent aussi leur concours. D'ailleurs, le nouveau président nigérian élu en mai 2015, Muhammadu Buhari, intensifie les opérations transfrontalières. Dans ces combats classiques, Boko Haram perd de nombreux hommes sur les 4 000 à 6 000 activistes estimés. Certains trafiquants d'armes basés au Cameroun et au Tchad[3], qui s'approvisionnaient en Libye pour fournir les insurgés nigérians, sont aussi été neutralisés ce qui commence à poser un problème logistique au mouvement. Toutefois, les redditions et défections restent rares parmi la troupe, ce qui laisse entendre que le moral des combattants continue à être élevé.

Reconnaissant ses pertes infligées par l'« alliance africaine des croisés », la « Wilayat d'Afrique de l'Ouest » change de stratégie, revenant à la guerre insurrectionnelle qui met en œuvre les techniques de guérilla et de terrorisme. Une vague d'attentats suicide déferle alors sur le Nigeria, mais aussi dans les Etats voisins. Ces derniers sont souvent commis par des jeunes filles dont la volonté a été annihilée par leurs mentors. De février à août, ce sont plus de 60 tentatives d'attentats suicide qui sont lancés au Nigeria, dans l'Etat de Borno, au Nord du Cameroun et dans la province nigérienne de Diffa. En juin, quatre attaques suicide sont à déplorer au Tchad. Shekau menace même de s'en prendre au Bénin.

Parallèlement au Nigeria, des attaques de guérilla de type Hit and Run surviennent hors des zones d'influence habituelles de Boko Haram, comme dans les villes de Jos, Zarai et Gombe. L'objectif consiste à desserrer l'étreinte que fait peser de l'armée nigériane sur l'Etat de Borno (dont la capitale Maiduguri accueille désormais l'état-major chargé des opérations) en l'obligeant à redéployer une partie de ses effectifs plus à l'ouest. Cela devrait permettre à Shekau de reprendre le contrôle de terres donnant l'illusion de l'existence d'une « province » de Etat islamique.

De plus, la « Wilaya d'Afrique de l'Ouest » aurait noué des relations avec des représentants de l'EI en Libye, particulièrement dans les régions de Derna et de Syrte. Dans cette dernière ville considérée comme la « troisième capitale de l'EI » après Raqqa en Syrie et Mossoul en Irak, une centaine d'activistes nigérians combattraient aux côtés de Daesh. Ils seraient particulièrement sensibles aux prêches du jeune mais déjà célèbre théologien de l'EI, le Bahreïni Turki al-Binali, missionné en Libye par Al-Baghdadi dès 2013.


Belmokhtar en embuscade


Le mouvement Al-Mourabitoune de Belmokhtar a connu de nombreuses défections, notamment de la part de son allié Adnan Abou Walid Sahraoui[4], le porte-parole du MUJAO qui s'est rangé du côté de l'EI avec 200 combattants, le 14 mai 2015. Le ralliement de ce dernier à Al-Baghdadi n'a pas été reconnu pour un fait simple. Le MUJAO fait désormais partie intégrante de la « Wilaya d'Afrique de l'Ouest », même si ce mouvement n'est pas placé sous l'autorité directe de Shekau[5]. Il est hors de question de reconnaître une deuxième « province ».

Belmokhtar a donc changé le nom de son unité en « Al-Qaida en Afrique de l'Ouest » (AQAO) pour prendre en compte le départ du MUJAO ,mais aussi pour se présenter comme l'adversaire principal de l'EI dans la région. Al-Qaida « canal historique » possède désormais deux branches sur le continent africain : AQMI et AQAO. Les deux s'opposent par les armes et la propagande à la « Wilaya de l'Afrique de l'Ouest ».



[1] En août 2015, l'Etat islamique possède ainsi 39 wilayas (provinces) dont une partie restent virtuelles. 

[2] Alhaji Abdallah, un négociant camerounais qui commercialise des véhicules et qui entretient des liens sur l'ensemble du continent africain et au Moyen-Orient (dont le Qatar) aurait servi de principal intermédiaire dans la libération de la famille Moulin-Fournier. Il est soupçonné être un des financiers occultes de Boko Haram.

[3] Dont Bana Fanaye, un Nigérian vivant au Tchad arrêté à N'Djamena le 29 juin 2015.

[4] Son identité réelle est Lehbib Ould Ali Ould Saïd Ould Joumani.

[5] Pour le moment la composition de la choura (conseil) qui dirige cette entité n'est pas connue. Shekau est loin de la présider car sa personnalité pour le moins fantasque déplairait à Al-Baghdadi


Source : http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/afrique-de-ouest-guerre-ouverte-entre-djihadistes.php


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