Note d'actualité n° 427


TURQUIE : RENFORCEMENT DE LA GUÉRILLA KURDE

par Alain Rodier - le 02/03/2016.


Depuis l'été 2015, la situation ne cesse de se détériorer en Turquie, notamment dans le sud-est du pays. Le PKK ne semble plus être le seul mouvement à mener la lutte pour obtenir l'indépendance ou, à défaut, une plus large autonomie. Plusieurs groupes se battent sous des couleurs différentes mais toujours avec la même idéologie marxiste-léniniste et le même maître à pense,r Abdullah Öcalan. Toutefois, il se caractérisent par une nouvelle particularité : ils sont constitués de jeunes militants.

 

Suite au déclenchement d'une vaste opération militaire lancée par les forces de sécurité turques dans le sud-est du pays le 14 décembre 2015, les Unités de protection civiles (Yekineyên Parastina Sivil, YPS) ont été officiellement fondées le 20 décembre. Ce mouvement revendique plus de 1 000 combattants - de jeunes Kurdes décidés à en découdre avec les forces de sécurité turques - et aurait des unités implantées à Cizre, Silopi, Yüksekova, Nusaybin, Diyarbakir, Sur, Idil et Sirnak, lieux où se sont déroulés de rudes combats entraînant des centaines de victimes de part et d'autre ainsi que de la population civile. Le YPS s'est inspiré de ses « cousins » des unités de protection du peuple syrien (Yekineyén Parastina Gel, YPG), en ayant constitué une unité féminine, le YPS-Jin, à l'image du YPJ syrien.

 

Beaucoup de membres du YPS proviendraient du Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire (Tevgera Ciwanen Welatparêz Yên Soresger, YDG-H), organisation apparue début 2013. Le YDG-H, fort de 5 000 activiste et surtout cantonné à Sirnak et Cizre, est plutôt un rassemblement de civils qui se livrent à des manifestations violentes avec les moyens dérisoires (cocktails Molotov, bâtons, armes blanches, etc.). Il servirait de « réservoir humain » pour le YPS qui dispose d'une structure militaire bien armée.

 

La spécificité de ces deux mouvements est, qu'en plus de vouloir défendre les droits des Kurdes, ils affirment vouloir éradiquer la prostitution, le trafic de drogue et les autres activités criminelles traditionnellement pratiquées dans le sud-est anatolien. C'est là une différence fondamentale avec le mouvement « mère », le PKK, et sa branche armée, la Force de défense du peuple (Hêzên Parastina Gel, HPG). Car il faut  savoir que le PKK a toujours basé ses financements sur l'impôt révolutionnaire - qui peut être assimilé à du racket - -prélevé auprès des populations kurdes, aussi bien à domicile qu'à l'étranger, mais aussi sur tous les trafics, dont celui de la drogue qui est le plus rémunérateur.

 

Un mouvement constitué de jeunes militants avait bien été fondé en 2004, les Faucons de la Liberté du Kurdistan (Teyrênbazên Azadiya Kurdistan, TAK), mais il n'était qu'une émanation du PKK désireux de donner de lui une image plus présentable, de manière à pouvoir négocier avec les autorités d'Ankara. Cela lui a surtout été utile lorsque le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, négociait une « paix des braves » par l'intermédiaire de ses services secrets (le MIT) avec Abdullah Öcalan, le leader historique du mouvement qui purge une peine à perpétuité sur l'île-prison d'Imrali. En effet, bien qu'embastillé, ce dernier bénéficie, quand le pouvoir l'autorise, de contacts à l'extérieur, et il jouit toujours d'un grand prestige au sein des populations kurdes.

 

Le chef actuel du TAK serait un certain docteur Fahman Hussein - alias Bahoz Erdal - dit l'« exécuteur ». Ce Syrien d'origine kurde a été le chef militaire de la Force de défense du peuple (HPG) de 2004 à 2009. Il était alors le numéro trois du conseil de direction du PKK derrière Murat Karayilan et Cemil Bayik, des combattants historiques du mouvement séparatiste turco-kurde. A noter que le TAK est à l'origine de nombreux attentats sur tout le territoire turc, dont le dernier date du 17 février 2016, dans le centre d'Ankara. Il visait des bus de militaires rentrant de leur travail et a fait 30 tués et 61 blessés. Le TAK menace clairement de s'en prendre aux zones touristiques et déconseille aux étrangers de s'y rendre ne garantissant pas leur sécurité. L'objectif est clairement de nuire à l'économie turque dont le tourisme est l'un des piliers. Or, cette industrie connaît déjà une crise importante en particulier du fait de la défection de ses clients russes suite à la crise politique qui existe entre Moscou et Ankara.

 

Bien que l'opération militaire lancée en décembre soit officiellement terminée depuis le 12 février 2016, de nombreuses agglomérations du sud-est anatolien sont toujours soumises à un strict couvre-feu. Les forces de police et de gendarmerie appuyées par l'armée tentent de sécuriser la région. Elles découvrent de nombreuses caches et des engins explosifs improvisés (IED) à profusion. La tactique des rebelles kurdes, qui a consisté depuis 2015 à mener le combat dans les villes - alors que traditionnellement, ils privilégiaient la tenue de maquis dans le terrain très tourmenté du sud-est de la Turquie, adossés à leurs refuges traditionnels situés en Irak du Nord, particulièrement dans la région du Mont Qandil -, ne semble pas avoir été concluante. En effet, sous la pression des forces de sécurité turques, les militants ont été contraints de s'égayer dans la nature où ils sont beaucoup plus insaisissables. L'hiver très rude dans cette partie de la Turquie ralentit aussi les opérations. Il est probable que le printemps connaîtra un regain de violences.

 

Source : http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/turquie-renforcement-de-la-guerilla-kurde.php

 


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