Note d'actualité n° 437 du 23/04/2016.

TURQUIE : ERDOGAN DONNE DES GAGES À L'ARMÉE

par Alain Rodier.



Le 20 avril, la cour de cassation turque a décidé de casser les jugements prononcés en 2013 contre 275 prévenus - militaires, journalistes responsables politiques, universitaires, avocats, etc. - dans le cadre de ce qui s'était alors nommé le « procès Ergenekon ». Non seulement elle a statué sur la forme mais également sur le fond. La cour a estimé qu'il n'y avait jamais eu de « groupe terroriste Ergenekon » et que les preuves présentées par l'accusation avaient été obtenues illégalement[1]. Clairement, la néo-confrérie Gülen dont le leader Fethullah est réfugié aux Etats-Unis depuis 1999, est visée par ce jugement car elle est accusée avoir été à la base des fausses accusations qui ont abouti à ces jugements.

Rappel historique

Cinq ans plus tôt, Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, avait entamé une sourde lutte contre l'armée de manière à la faire « rentrer dans ses casernes ». Cette politique satisfaisait au plus haut point les autorités européennes qui avaient en mémoire les différents coups d'Etat militaires survenus en 1960, 1971 et 1980. Ainsi, le début de ce procès avait été très favorablement accueilli par le parlement de Bruxelles qui avait voté une résolution le 12 mars 2009, déclarant alors qu'il accueillait « favorablement l'ouverture du procès contre les membres présumés de l'organisation criminelle Ergenekon [alors que rien n'était prouvé] ; encourage[ait] les autorités à poursuivre leurs enquêtes et à mettre au jour les réseaux de l'organisation dont les ramifications s'étendent jusqu'aux structures de l'État ; [etait] préoccupé par les informations faisant état du traitement des prévenus dans cette affaire ; exhort[ait]  les autorités turques à leur garantir un procès équitable, et à respecter strictement les principes de l'État de droit » ... ce qui était la moindre des choses pouvant être demandée.

Parallèlement, Erdoğan plaidait pour l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, donnant une image islamo-libérale qui en séduisait plus d'un. Sa stratégie était très semblable à celle des Frères musulmans dont il est très proche, lesquels bénéficient toujours d'un à priori favorable au sein de certaines intelligentsias occidentales qui croient en leur engagement sincère dans la vie « démocratique ».

Ce qu'Erdogan oubliait un peu vite de dire, c'est que la confrérie Gülen qui avait pénétré le monde judiciaro-policier turc depuis les années 1990, avait été une puissance de l'ombre qui l'avait considérablement aidé à parvenir au pouvoir. En effet, l'une des obsessions de cette organisation était le pouvoir de l'armée, garante de la laïcité en Turquie. L'objectif commun aux deux parties était l'établissement d'un pouvoir religieux à Ankara par des voies « démocratiques ». Pour ce faire, le mouvement Gülen a effectivement activé ses réseaux, particulièrement dans le monde judiciaire, pour monter une cabale contre les mouvances laïques et en particulier contre l'armée dont il fallait « casser » la colonne vertébrale. Il y est parfaitement parvenu avec ce complot Ergenekon qui a été une accusation montée de toutes pièces. A titre d'exemple, l'acte d'accusation a utilisé un « plan d'état-major » étudié à l'école de guerre qui prévoyait les réactions en cas d'insurrection généralisée. Ce document était bien réel, mais il ne s'agissait que d'un scnéario d'exercice comme cela existe dans toutes les armées du monde qui tentent de prévoir l'imprévisible pour ne pas être confrontées à une surprise stratégique, redoutée par les autorités politiques.

Parallèlement les réseaux « Gladio » étaient remis sur le devant de la scène. Ces derniers auraient été à l'origine « d'une tentative de coup d'Etat destinée à privilégier la politique pan-turque et un départ de l'OTAN[2] ». Pendant que l'on y était, le meurtre - le 19 janvier 2007 à Istanbul - de l'écrivain turc d'origine arménienne Firat Hrant Dink  fut été imputé à la même mouvance. Bien sûr, tous les accusés - dont certains hommes de gauche - étaient soupçonnés de liaisons coupables avec l'extrême droite et les mafieux locaux. Comme le dit le dicton populaire : « quand on veut tuer son chien, on l'accuse d'avoir la rage ».

La décision de justice d'avril 2016 remet les pendules à l'heure. Mais le problème est que plusieurs inculpés sont décédés en prison et ne connaîtront pas l'épilogue de leur affaire. A noter cependant que les prévenus avaient tous été libérés en mars 2014, suite à un jugement en appel.

 

Le retournement des alliances 

Erdoğan fut enchanté du résultat du "complot Energekon" car le seul obstacle à ses ambitions mégalomanes, l'armée, ne se trouvait plus sur son chemin. Par contre, il se mit à craindre que la néo-confrérie Gülen ne prenne trop d'importance et, surtout, ne demande un retour pour les services rendus. A partir de 2013, Erdogan commença en effet à rencontrer de nombreuses difficultés intérieures, en particulier des accusations de corruption visant ses proches. Or, les juges qui lançaient ces affaires avaient déjà participé au procès Ergenekon et étaient soupçonnés être proches du mouvement Gülen[3]. Erdoğan décida alors de combattre son ancien allié avec les mêmes moyens, en accusant un « Etat profond » qui serait manipulé par cette organisation, de vouloir prendre le pouvoir... ce qui, concrètement, n'était pas totalement faux.

Le mouvement Gülen - pour lequel les Américains ont un certain penchant comme pour les Frères musulmans -, sous des dehors "présentables", se réfère aux  mêmes idées  religieuses que les disciples d'Hassan Al-Banna. Pour le mesurer, il suffit de lire quelques articles de sa revue officielle Zaman[4]. Les Güllenistes sont souvent surnommés les « jésuites de l'islam » notamment parce qu'ils privilégient la construction d'écoles à celle de lieux de culte, car pour eux, l'éducation est la meilleure manière de mener des actions de prosélytisme.

Afin de pouvoir contrebalancer l'influence du mouvement Gülen et surtout éviter que l'« Etat profond » ne complote contre lui, Erdoğan dut s'assurer du soutien de l'armée. Les cadres se renouvelaient peu à peu au fil du temps, mais ils regardaient toujours du côté des prisons où étaient incarcérés leurs anciens chefs[5].

La remise en cause des jugements du procès Energekon est un nouveau geste du pouvoir en direction des militaires car Ankara est aujourd'hui confronté à de multiples défis qui exigent que l'armée soit sur le pied de guerre.

- La lutte contre le PKK qui a repris depuis qu'Erdoğan a décidé de rouvrir conflit latent ; presque tous les jours, des activistes et des civils kurdes sont tués dans le sud-est du pays, mais aussi des militaires des policiers.

- L'affrontement qui se profile en Syrie du Nord contre les Unités de protection du peuple (YPG), le bras armé du Parti de l'Union démocratique (PYD) proche du PKK turc.

- La menace d'un incident avec les forces armées russes présentes en Syrie suite à la destruction - sur instructions du président Erdoğan - d'un chasseur bombardier SU-24 le 24 novembre 2015[6].

- La possibilité de dérapages avec l'Arménie qui est confrontée à une volonté de revanche de l'Azerbaïdjan soutenu mordicus par Erdoğan.

- Les risques d'attentats de Daech qui, jusqu'à maintenant, n'a pas voulu signer les actions terroristes qu'il a mené en Turquie, son dernier point d'accès vers l'extérieur. Par contre, sa revue en turc Konstantiniyye attaque directement Erdoğan, le PKK - qu'il assimile aux Kurdes de Syrie - et dans le numéro 6 qui vient de paraître, les Frères musulmans traités d'apostats[7]. 

* 

La décision de la cour d'appel - qui peut toujours être remise en question à un moment ou à un autre, le régime Erdoğan étant tout sauf réellement démocratique en dehors des élections[8] - fait penser à la réhabilitation des généraux (et officiers) putschistes français en 1968 après la visite que le président de Gaulle avait rendu au général Massu à Baden-Baden. Les évènements de 1968 avaient poussé l'exécutif à cette inhabituelle mansuétude pour s'assurer le concours de l'armée au cas où[9]... Il est donc vraisemblable que le régime turc se prépare à affronter une ou plusieurs tempêtes. Pour cela, il a un besoin crucial de l'armée[10]. Les personnalités libérées en 2014 ne représentent plus vraiment de risque pour le pouvoir puisqu'elles sont désormais à la retraite, mais ce geste assure la fidélité de ceux qui sont aujourd'hui aux commandes de l'institution militaire.

 


  • [1] La plus haute personnalité qui avait été condamnée (à la perpétuité) était le général Ilker Başbuğ, chef d'état-major général d'août 2008 à 2010.
  • [2] Alors que l'OTAN était à l'origine de ces réseaux Stay-Behind pendant la Guerre froide.
  • [3] L'un des principaux accusateurs du procès Ergenekon qui s'est ensuite intéressé à la corruption régnant au sein du pouvoir turc, Zekeriya Oz, a trouvé refuge en Allemagne après avoir fui via la Géorgie puis l'Arménie en août 2015 !
  • [4] La version en français car la version turque a été placée sous tutelle du pouvoir d'Ankara.
  • [5] Si on veut comprendre quelque chose au monde militaire, il convient de prendre en compte le poids que joue la « tradition » et le « respect des anciens » dans presque toutes les armées du monde.
  • [6] Ce dernier avait bien violé l'espace aérien turc pendant une dizaine de secondes, mais tactiquement, deux F-16 turcs avaient été placés « en embuscade ».
  • [7] La revue Konstaniniyye est moins « sanguinolente » que Dabiq (en anglais) et Dar al-Islam (en français). Un égorgement ne va pas faire particulièrement peur à un citoyen turc, ni non plus l'attirer.
  • [8] L'affaire a été renvoyée devant le 4e tribunal pénal d'Istanbul pour un « rejugement équitable ».
  • [9] Ce n'est pas pour cette raison que la liberté de penser et de s'exprimer librement dans le monde militaire français a été autorisée.
  • [10] L'armée turque est la deuxième la plus importante de l'OTAN en termes d'effectifs C'est une armée de conscription (15 mois de service dont six de formation et neuf opérationnels) qui compte 720 000 militaires sous les drapeaux, chiffre qui peut être doublé en cas de mobilisation

 


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