Note d'actualité n° 442 - le 04/06/2016.


IRAN. ET REVOILÀ LE GÉNÉRAL SOULEIMANI SUR LE FRONT IRAKIEN !

par Alain Rodier


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 Fin mai 2016, alors que le Premier ministre irakien Haidar Al Abadi a annoncé à grand renfort de publicité le début des opérations destinées à reprendre la ville de Faloudjah, située à une soixantaine de kilomètres à l'ouest de Bagdad et tenue par le groupe Etat islamique depuis janvier 2014, une photo du général iranien Qassem Souleimani a été largement diffusée sur la toile.

Le chef de la force Al-Qods des pasdaran chargée des opérations extérieures est assis dans une salle de réunion en compagnie de chefs de milices chiites placées sous la tutelle théorique des Forces de mobilisation populaires irakiennes (FMP) Hached Al-Chaabi. Deux d'entre eux sont inscrits sur la liste des terroristes spécialement désignés par les Etats-Unis :

- Abou Mahdi Al-Muhandis[1], le chef des FMP et des Kata'ib Hezbollah (les brigades du Hezbollah), à droite sur la photo (l'officier aux cheveux blancs qui porte des lunettes) ; à noter qu'il avait déjà été photographié aux côtés de Souleimani dans une war room située dans la région d'Alep en Syrie ;

- Akram Al-Kaabi (au centre, en tenue camouflée), le leader du Harakat Al-Nujaba. Al Kaabi a mis sur pieds la milice Harakat Al-Nujaba à partir d'éléments prélevés sur les brigades Hezbollah et du Asaib Al-Haq pour aller soutenir le régime de Bachar el-Assad en Syrie. Ce mouvement est notamment intervenu dans la région d'Alep. Al-Kaabi est également proche d'Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah libanais, avec lequel il s'est entretenu publiquement à plusieurs reprises.

Le chef de l'organisation Badr, Hadi Al-Amiri, est également assis à la droite de Souleimani. Bien qu'il fut ministre des Transports entre 2010 et 2014 - sur intervention de Washington - il s'est vu refuser le poste de ministre de l'Intérieur dans le gouvernement d'Haider Al-Abadi en raison de sa trop grande proximité avec l'Iran en général, et Qassem Souleimani en particulier. Il est en effet un ami très proche du général iranien.

Plusieurs autres clichés ont ensuite été publiés. Ils ont vraisemblablement été pris le 24 mai après que les FMP se soient emparées de la localité de Karma, située à dix kilomètres de Faloudjah. Le général Souleimani y apparaît inspectant les troupes en compagnie d'Al-Muhandis. A cette occasion, Muhandis aurait déclaré qu'il n'avait pas besoin de l'appui des frappes américaines.

 

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Le général Souleimani et Abou Mahdi Al-Muhandis, le 24 mai 2016

 

Washington de son côté déclare, la main sur le cœur, que les « éléments extrémistes des milices chiites » ne participent pas aux opérations qui sont soutenues par les forces américaines. En réalité, déjà dans le passé à Baiji, Tikrit, Amerli et Jurf Al Shakar, les milices chiites ont joué un grand rôle dans la bataille de reconquête et ont été aidées indirectement par les frappes américaines, tout en restant globalement hostiles aux Etats-Unis !

A Faloudjah, à l'évidence, tous les acteurs sont engagés : forces de sécurité irakiennes - dont les unités anti-terroristes de la police (CTS) constituent le fer de lance -, aviation américaine et milices chiites ! La liste est longue : les Kata'ib Hezbollah, le Asaib Al-Haq, le Harakat Nujaba, la brigade Imam Ali, la brigade Sayyid Al-Shubada, les brigades Abou Fadl Al-Abbas, les brigades de la paix de Moqtada Al-Sadr, etc. Majoritairement composées de volontaires irakiens, elles comprennent toutefois des étrangers dans leurs rangs dont des Iraniens, des Pakistanais et des Afghans[2]

Les pasdaran payent un si lourd tribut en vies humaines que Souleimani a imposé qu'il n'y ait pas plus d'un volontaire par famille qui aille rejoindre la force Al-Qods pour combattre à l'étranger. Mais les volontaires affluent et pour tourner cette interdiction, ils rejoignent des milices en tant que combattants isolés.

Si les forces régulières irakiennes attaquent Faloudjah par l'ouest, les milices chiites le font surtout par le nord-est. Généralement, les deux entités ne sont pas mélangées mais ont chacune un secteur d'action défini au préalable par un état-major conjoint où siègent aussi des officiers américains.

La présence des combattants chiites à Faloudjah - ville dont la grande majorité des 50 000 habitants est sunnite  - risque de poser des problèmes importants. En effet, ces sunnites ont toujours été hostiles au pouvoir central de Bagdad, aux chiites et à l'Iran. Il convient de ne pas oublier que cette ville a été le berceau de ce qui allait devenir l'Etat islamique. Elle a déjà été l'objet de rudes batailles en 2014 qui ont engagé plus de 10 000 Américains en première ligne.

Un député sunnite de la région, Salim Mouttar Al-Issawi, déclare « la présence de Souleimani est suspecte et constitue un motif d'inquiétude ; il n'est absolument pas le bienvenu dans cette région ». Liqaa Wardi, un autre élu sunnite s'inquiète du fait que « la présence d'un tel responsable des pasdaran n'ait des implications sectaires ». L'Association des dignitaires musulmans d'Irak, une organisation sunnite radicale formée en 2003, affirme à propos des milices chiites : « ces milices ne sont pas venues pour libérer des territoires (...) mais pour poursuivre des objectifs sectaires sous la direction de l'Iran ». Même dans le camp chiite, dans le passé, le grand Ayatollah Ali Al-Sistani, la plus haute autorité religieuse irakienne, s'était inquiété auprès de son homologue iranien, le guide suprême de la Révolution Ali Khameni, de la présence de Souleimani en Irak en lui demandant s'il « agissait selon ses instructions où à son initiative[3] ». Ce dernier avait alors été envoyé guerroyer en Syrie.

Pour leur part, les FMP assurent avoir 20 000 militants sunnites dans leurs rangs. Il semble que cela soit un gros mensonge, même si quelques tribus ont pu basculer.

 

 

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Comme d'habitude, les communiqués de victoire se succèdent. Washington annonce avoir tué 70 terroristes[4] dont l'émir de Daech pour la ville de Faloudjah, un certain Maher Al-Bihawi. La réalité de terrain semble bien plus complexe, Daech ayant une importante capacité de résilience. Il est possible que le groupe Etat islamique lance des contre-attaques en d'autres points du territoire comme il le fait actuellement en Syrie et poursuive l'importante campagne d'attentats suicide déclenchée à Bagdad pour desserrer l'emprise qui pèse sur la province d'Al-Anbar. Cela semble fonctionner puisque la moitié des unités régulières destinées à attaquer Mossoul ont été rapatriées sur la capitale pour participer à sa sécurisation. Il est néanmoins possible que Daech abandonne Faloudjah - comme il l'a fait avec Palmyre où il n'y a pas eu de réelle bataille - refusant un affrontement frontal dont l'intérêt ne lui semble pas évident. Il pourra ainsi récupérer des combattants expérimentés pour les déployer sur d'autres sites jugés plus stratégiques.

Seuls les dirigeants politiques occidentaux semblent vraiment croire à l'intense campagne médiatique couvrant les « offensives » destinées à déloger Daech de Mossoul et de Raqqa : auto-intoxication ou guerre psychologique ?



  • [1] De son vrai nom Jamal Jaafar Mohammad.
  • [2] A la différence de la Syrie où les étrangers servent dans des unités quasi homogènes comme la brigade des Fatimides pour les Afghans, la brigade de Zeibab pour les Pakistanais ou al Harakat Al-Nujaba, citée précédemment, pour les Irakiens. Dans les deux pays, l'encadrement est toutefois majoritairement iranien.
  • [3] Cf. Note d'actualité n°406, "Irak/Iran : début de tiraillements entre alliés ?", www.cf2r.org, octobre 2015.
  • [4] On se demande comment ils les comptent ?

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