DAECH – AL-QAIDA : ÉTAT DE LA MENACE TERRORISTE

par Alain Rodier - le 19/09/2016.



La menace terroriste représentée par les mouvements salafistes-djihadistes, Daech et Al-Qaida « canal historique » est plus présente que jamais. Si elle frappe régulièrement sur les terres de djihad traditionnelles - Syrie, Irak, Afghanistan, Pakistan, Bangladesh, Sahel, Somalie, Nigeria, Extrême-Orient, etc. - elle vise à étendre ses opérations terroristes ailleurs, particulièrement en Occident et dans le Caucase. Pour résumer, Daech est à la manœuvre et Al-Qaida « canal historique » souhaite revenir sur le devant de la scène. Mais en dehors des théâtres de guerre cités, les deux organisations semblent rencontrer des difficultés à infiltrer des commandos chargés de mener des opérations d'envergure comme celles qui ont eu lieu en France en 2015. Il est néanmoins probable qu'elles y parviendront à un moment ou un autre. Par exemple, Daech aurait créé le « bataillon Anwar al-Awlaki[1] » constitué exclusivement d'anglophones, dont les objectifs seront majoritairement leurs pays d'origine. Il est d'ailleurs un peu surprenant que le nom d'un idéologue d'Al-Qaida « canal historique » soit donné à une unité de Daech. En plusieurs occasions, des groupes francophones ont aussi été cités sans qu'ils aient reçu un nom de baptême particulier. Les filières de migrants en Europe peuvent, d'une part être utilisées pour acheminer des activistes, et d'autre part, ces populations constituent des viviers abondants pour toutes les mouvances terroristes et criminelles.

En attendant de faire mieux, les deux organisations salafistes-djihadistes multiplient les appels au meurtre sur les réseaux sociaux en demandant aux « djihadistes solitaires[2] » à passer à l'action.

Des questions quant à la stratégie adoptée

Dimanche 11 septembre 2016, trois femmes kamikazes étaient tuées à Mombasa au Kenya alors qu'elles tentaient de s'en prendre à un commissariat de police. Le 13 septembre, l'« agence de presse » Amaq qui diffuse les communiqués de l'Etat islamique publiait la déclaration suivante : « les femmes qui ont exécuté l'attaque de la police kenyane dans la ville de Mombasa étaient des supporters de l'Etat islamique et elles ont mené cette opération en réponse aux appels demandant de frapper les pays croisés ».

Plusieurs leçons sont à tirer de cette affaire. Bien que le Kenya ne soit pas couvert pour l'instant par Daech mais par les shebabs somaliens qui sont affiliés à Al-Qaida « canal historique », l'Etat islamique a voulu « féliciter » les femmes kamikazes qui ont « répondu aux appels » lancés par cette organisation à « frapper les pays croisés ». Cela démontre qu'elles ne dépendaient en rien de Daech car, si cela avait été le cas - par exemple en ayant fait allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi d'une manière ou d'une autre - elles auraient alors été qualifiées de « combattantes de l'Etat islamique »[3].

Ce n'est pas la première fois de Daech félicite une activiste. Cela est déjà arrivé après à la tuerie du 2 décembre 2015 à San Bernardino, aux Etats-Unis (14 tués), qui s'est terminée par la mort de ses deux auteurs dont une Pakistanaise, Tashfeen Malik. La police découvrira deux jours plus tard qu'elle avait adressé un message électronique d'allégeance à Daech. Mais, la déclaration faite après-coup par l'Etat islamique reste ambiguë : « Deux partisans de l'Etat islamique ont attaqué il y a plusieurs jours un centre à San Bernardino ... ». Même remarque que pour les activistes du Kenya : un « partisan de Daech » n'est pas un combattant ou un soldat de Daech. Ce mouvement n'est donc pas directement à l'origine de l'action.

Dans l'affaire de la berline découverte à Paris le 4 septembre 2016 avec des bonbonnes de gaz, qui a été suivie de l'arrestation d'un « commando » de femmes- dont l'une aurait été en lien avec Rachid Kassim, un djihadiste français vivant en Irak -, Daech  n'a pas réagi. Kassim, qui a décapité un prisonnier devant les caméras après l'attentat de Nice (14 juillet 2016), est très actif sur le net ayant plus de 300 abonnés sur son compte Telegram. Il aurait inspiré les attaques de Magnanville - où Larossi Abballa a assassiné un policier et sa compagne le 13 juin - et de Saint-Étienne-du-Rouvray - où Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean ont égorgé un prêtre dans une église, le 26 juillet. Il aurait également influencé trois adolescents d'une quinzaine d'années ans, le premier ayant été interpellé à Rueil-Malmaison le 8 septembre, le second dans le XIIe arrondissement de Paris, le 10 et le troisième le 14 septembre dans le XXe.

Mais il convient de rester prudent quant aux responsabilités réelles exercées par cet individu au sein de l'Etat islamique. Les « communicants » de Daech sont nombreux et d'autres femmes sont passées à l'action au cours des années récentes : Emilie König, première femme djihadiste française répertoriée par la CIA ; Hayat Boumeddiene, la compagne d'Amedy Coulibaly ; et la Britannique Sally Jones. Elles sont toutes devenues des « fleurs et des perles du califat » comme les « frères » aiment à les qualifier. Cela dit, les activistes arabes de Daech qui constituent le cœur du mouvement apprécient assez peu les volontaires français à qui ils reprochent leur conduite dissolue, leur indiscipline et leur méconnaissance du Coran. Même le Franco-Sénégalais Oumar Diaby - alias Omar Omsen - qui se revendique de Fateh Al-Cham, l'ancien front Al-Nosra, serait assez mal vu de ses employeurs malgré sa désignation comme « terroriste international » par Washington, ce qui constitue généralement une référence sérieuse !

Il ne fait aucun doute qu'il y a un débat idéologico-religieux au sein de Daech pour savoir si les femmes peuvent participer de manière opérationnelle au djihad. En effet, les textes de référence mis en avant par le comité religieux de la choura, l'organe de commandement de Daech, ne vont pas dans ce sens. Par exemple, dans la publication Rumiyah parue au début septembre 2016, une semaine après la mort d'Abou Mohammed al-Adani[4] il est dit : « Bien que l'entretien du foyer reste le devoir numéro un de la femme musulmane, il est également de son devoir d'étudier sa religion, de méditer sur les versets d'Allah, d'ordonner le convenable et d'interdire le blâmable dans son entourage. Allah [...] nous a gratifiés par le retour d'un califat islamique, il est donc primordial que chacun de ses membres s'investissent pleinement à bâtir les murs qui le fortifieront et les futures générations qui l'étendront ». Il n'est pas question de combat pour les femmes mais beaucoup plus d'un rôle moral et éducatif qui doit préparer les futures générations de djihadistes. C'est d'ailleurs là une inquiétude majeure pour l'avenir. Les femmes vivant en Occident qui se portent volontaires pour le djihad, le font pour des raisons différentes de celles de leurs homologues masculins : sentiment d'injustice, soif de trouver un sens à leur vie et recherche utopique d'une existence idyllique sous la bannière du califat. Il ne faut pas oublier que beaucoup de volontaires féminines vivant en Occident sont très jeunes et idéalistes. Celles qui n'ont pu effectuer la hijra[5] ne sont pas nécessairement téléguidées et restent souvent responsables de leur conduite. C'est vraisemblablement dans ce cadre qu'il faut resituer l'affaire de la voiture piégée de Paris. Elles l'ont fait à leur initiative, sans l'aval de qui que ce soit. D'ailleurs, elles ne sont pas allées jusqu'au sacrifice suprême, ce que les deux passagères de la voiture auraient pu faire au moment où elles tentaient d'y mettre le feu.

Au sujet des femmes activistes, Al-Qaida « canal historique » a, de son côté, publié le 10 septembre une déclaration via sa revue Inspire, éditée par Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), demandant aux djihadistes mâles de déconseiller aux femmes de mener des opérations de type « djihadistes solitaires » pour « préserver l'honneur de nos vertueuses soeurs musulmanes ». Parallèlement, il exhorte les hommes à ne pas rester assis en gardant le silence sur ce qu'il qualifie d'incident - « les vertueuses sœurs musulmanes ayant été agressées sous prétexte de lutte anti-terroriste [...] ce qui est un non-sens et incroyable pour tout musulman » -, mais à mener des opération jihadistes contre cet « Etat criminel » (la France) à qui il est reproché de s'en prendre à la religion des musulmans, à leur messager (Mahomet), à leurs mosquées et à leurs tenues islamiques. Cela démontre une fois de plus les intentions bellicistes de la nébuleuse vis-à-vis de la France.

Pour les deux mouvements salafistes-jihadistes, la question de l'emploi des femmes au djihad guerrier se pose donc sur le plan idéologique et tactique. Dans ce domaine, l'initiative est souvent venue de la base ou de commandements locaux. Ainsi, les fameuses veuves noires (shahidkas) tchétchènes, qui ont défrayé la chronique dans le Caucase et en Russie, à partir des années 2000 étaient proches d'Al-Qaida « canal historique ». Daech ne semble ne pas parvenir à prendre racine dans cette région pourtant très convoitée. Boko Haram qui a fait allégeance à l'Etat islamique emploie massivement des femmes dans ses opérations et, pire encore, des jeunes filles non pubères. Selon les textes sacrés qui régissent l'islam, si rien ne formel n'interdit effectivement aux femmes de mener bataille - il y a même quelques cas historiques où des femmes se sont battues, les enfants pubères des deux sexes ne doivent pas se livrer à des actions violentes.

Les enfants décérébrés, une menace pour l'avenir

La direction de Daech se présente comme la plus respectueuse de l'orthodoxie de l'islam. Par exemple, lorsque le 12 septembre le mouvement égorge comme des moutons douze malheureux accusés d'espionnage dans un abattoir à Deir ez-Zor en Syrie, lors de la fête de l'Aïd-el-Kébir (fête du sacrifice), le responsable de cette « cérémonie », l'iranien Amar al-Hosni prend bien soin de faire référence à Khaled Ben Abdallah Al-Qari qui a sacrifié de la sorte Ja'd Bin Dirham (déclaré hérétique) alors qu'il était gouverneur de La Mecque de 724 à 738. Ainsi, il n'a fait que s'inspirer de ce qui s'est passé dans ces premiers temps de l'islam qui sont la référence de l'Etat islamique.

Mais dans les faits, Daech viole la doctrine de l'islam authentique, par exemple en faisant assassiner des prisonniers par des enfants visiblement non pubères. Cela est fait sciemment dans le but de décérébrer ces jeunes qui constitueront la prochaine génération de djihadistes encore plus cruels que leurs aînés.

Le 6 septembre 2016, la branche médiatique de Daech dans la province de Deir ez-Zor en Syrie (wilaya Al-Khair) a diffusé une vidéo mettant en scène des enfants qui seront « l'arsenal et les soldats d'élite de l'armée du califat et la génération qui conquerra Damas, Bagdad, Jérusalem, La Mecque, Médine, Dabiq, Rome et l'Espagne ». Cette vidéo titrée « La génération du califat » dépeint des enfants dont le but suprême serait le martyre. Certains expriment même leur souhait de conduire des attentats suicides. Par ailleurs, Daech affirme que son système éducatif « implante l'islam véritable dans ces lionceaux (...). Ils seront au coeur des batailles dans quelques années. Même si nous étions tous éradiqués et que personne ne survivait, ces lionceaux porteraient la bannière du djihad et poursuivraient le voyage ». Ce n'est pas la première fois que Daech met en avant son modèle d'éducation qui est une des composantes principale du califat. Concevant le djihad dans la durée, les cadres actuels savent qu'ils ne verront pas la victoire finale mais ils mettent tous leurs espoirs dans la génération montante qui est jugée plus « pure » car elle n'a pas été pervertie par l'extérieur  même si certains enfants sont arrivés avec leurs parents qui ont fait la hijra. Mais pour cela, il convient d'éduquer correctement les jeunes, en réalité, de les décérébrer comme les sectes savent si bien le faire.

Le comité Diwan al-Taleem de la choura, qui peut être comparé à un ministère de l'Education, a en charge l'organisation et l'établissement des programmes scolaires. Le cursus d'apprentissage débute réellement à l'âge de 6 ans et va jusqu'à 15 ans. Les principales spécificités des écoles de l'Etat islamique sont les suivantes : les enfants sont isolés de leurs familles ; les filles sont séparées des garçons et suivent un enseignement particulier ; toutes les matières jugées comme contraires à l'islam sont remplacées par des cours religieux et une formation paramilitaire.

Si Daech n'est pas le seul mouvement à miser sur la jeunesse, il intègre pleinement la formation dans la globalité de son combat comme ce fut le cas pour les régimes nazi et communistes, et encore aujourd'hui en Corée du Nord. Comme dans ces dictatures, les enfants de Daech sont invités à dénoncer toute anomalie qu'ils pourraient remarquer dans leur entourage et dans leur famille. Et fait encore plus insoutenable, certains éléments particulièrement méritants sont récompensés en devenant des bourreaux occasionnels. Le but est double : montrer aux ennemis que l'Etta islamique est le plus fort moralement ; et endurcir les enfants. Ils seront ensuite capables de toutes les horreurs n'ayant plus aucune notion de bien et de mal en dehors de celle qui leur est inculquée jour après jour. Les enfants sont de toute façon habitués à la violence la plus extrême, étant conviés aux exécutions qui ont lieu en place publique. Préparer la génération future n'empêche pas de employer certains enfants au combat. Certains kamikazes sont extrêmement jeunes.

Dans les autres mouvements rebelles en Syrie et en Irak, les enfants servent aussi souvent de simple chair à canon. Ainsi, Abdallah Muhammad Al-Muhaysini - un important idéologue d'Al-Qaida « canal historique » présent en Syrie - prône le recrutement massif de jeunes djihadistes, mais il ne va pas aussi loin que Daech en développant de véritables « écoles du crime », même dans la province d'Idlib où le Jabhat Fateh al-Cham, héritier du Front al-Nosra, règne en maître. Et, différence fondamentale, ces mouvements emploient des jeunes malgré leur âge pour compléter leurs rangs de combattants, Daech le fait en raison de leur âge pour intensifier sa propagande. 

* 

Ce sont aujourd'hui des femmes et des enfants qui occupent le devant de la scène médiatique djihadiste. Mais où sont les hommes ? Malheureusement, ils sont toujours bien présents et redoutables, même si Daesh a effectivement connu de sérieux revers sur le front syro-irakien et en Libye. Il est indispensable d'être sur le qui-vive car les réactions risquent d'être extrêmement brutales, aussi bien sur le plan purement militaire que dans le domaine du terrorisme. La règle pour une unité d'infanterie qui vient de s'emparer d'une position ennemie est de la sécuriser tout en se mettant en position pour repousser toute contre-attaque. Nous en sommes là car les deux mouvements salafistes-djihadistes répètent à l'envi leur intention de frapper l'Occident en général et la France en particulier.

 


  • [1] Imam américain d'origine yéménite qui fut un des principaux idéologues d'Al-Qaida « canal historique » via sa filiale Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). Il serait à l'origine de la tuerie de Fort Hood (5 novembre 2009), de la tentative d'attentat contre le vol 253 de Northwest Airlines (25 décembre 2009) et du massacre de Charlie Hebdo (7 janvier 2015). Chérif Kouachi, l'un des auteurs de cette dernière attaque, aurait été l'un de ses ultimes élèves avant qu'Al-Awlaki ne soit tué par un drone américain, le 30 septembre 2011.
  • [2] Cette appellation est maintenant donnée dans les écrits djihadistes, même si celle de « loup solitaire » apparaît encore de temps en temps.
  • [3] Les hommes sont qualifiés de « soldats », comme cela a été le cas pour le Tunisien Mohamed Lahoualej-Bouhlel, auteur de la tuerie de Nice du 14 juillet 2016.
  • [4] Officiellement, il a été présenté comme le porte-parole de Daech. Il est soupçonné avoir aussi été le grand ordonnateur des opérations extérieures du califat.
  • [5] La migration de la « demeure de l'hérésie » vers la « demeure de l'islam », ce qui est obligatoire pour tout musulman, homme ou femme

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