Alain Rodier

Directeur de recherche chargé du terrorisme et de la criminalité organisée

Ancien officier supérieur des services de renseignement extérieurs, Alain Rodier est, depuis 2001, directeur de recherche au sein du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), chargé de l'étude du terrorisme et de la criminalité organisée.

Ancien homme de terrain et de réflexion, il a aujourd'hui le recul nécessaire pour replacer les évènements dans leur contexte. En effet, il suit l'actualité du domaine de ses compétences depuis plus de trente-cinq ans.

 

Il est l'auteur de:

 

Au titre du CF2R, Alain Rodier a participé à la rédaction de trois ouvrages collectifs :

Il est également le principal rédacteur des Notes d'Actualité .

 

Il a aussi collaboré à la rédaction du :

  • Rapport moral sur l'argent dans le monde 2015-2016. Progrès et tensions, éditions Association d'économie financière, mars 2016.

 

Alain Rodier est contributeur régulier auprès de nombreux medias français (BFM TV, France 24, M6, France Inter, France Info, le site Atlantico, la revue Diplomatie, etc.) et étrangers francophones (Medi1, Radio Canada, VOA, RT, etc.). Il collabore à la revue RAIDS (éditions Histoire et Collections) depuis plus de dix ans.

 

Enfin, il est conférencier dans le domaine de l'évaluation des risques contemporains auprès de grands organismes institutionnels.


Note d'actualité n°458 du 01/12/2016.

TURQUIE-SYRIE : RISQUE D'EMBRASEMENT ?



 

 

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Situation dans la région d'Al-Bab le 25 novembre (source : Syracuse).

 

 

L'opération Bouclier de l'Euphrate, lancée par l'armée turque « en appui » de groupes rebelles syriens se revendiquant de l'Armée syrienne libre (ASL), débutée le 24 août dernier, risque de dégénérer très rapidement de manière incontrôlable.

Dans un premier temps, cette offensive militaire est destinée à chasser Daech de la zone frontalière turque située à partir de la ville de Jarablus, sur l'Euphrate, jusqu'au corridor d'Azaz environ 90 kilomètres plus à l'ouest. Le corridor d'Azaz jouxte le canton d'Efrin qui est contrôlé par les Kurdes. Le deuxième but de cette opération consiste à occuper cette région pour en faire une zone tampon placée sous le contrôle de milices majoritairement turkmènes soutenues directement par l'armée turque. Cela permet d'empêcher les Kurdes du Parti de l'union démocratique (PYD) de réaliser leurs rêves : créer un Kurdistan syrien autonome (le Rojava) le long de la frontière turque, depuis le canton d'Efrin jusqu'à la frontière irakienne.

Afin d'étayer sa politique offensive sur une réalité juridique, Erdoğan a poussé la justice turque à lancer un mandat d'arrêt international, le 22 novembre, contre Salih Muslim, le président du PYD syrien. Il lui est reproché sa responsabilité supposée dans l'attentat d'Ankara du 17 février 2016 (29 tués et 61 blessés). En fait, c'est le TAK (Les Faucons de la liberté), un mouvement théoriquement dissident du PKK, qui a revendiqué cette action dès le 19 février. Il a même donné l'identité du kamikaze, Abdülbaki Sömer, originaire de Van. L'analyse ADN du corps a confirmé cette déclaration. Mais désormais le chef du PYD étant recherché, ce mouvement peut être officiellement considéré comme « terroriste ».

La création d'une « zone tampon » permettrait aussi d'accentuer la pression sur le pouvoir syrien car Erdoğan poursuit toujours Bachar el-Assad d'une vindicte personnelle, sans lien avec les violations des droits de l'homme par le régime syrien.

En fait, Bachar el-Assad a eu l'outrecuidance résister à la « révolution arabe », empêchant ainsi Erdoğan de jouer le rôle dont il se sentait investi : celui de leader du monde islamique sous la houlette des Frères musulmans, dont il est très proche.

 

Les opérations militaires

Erdoğan a donné à l'armée l'ordre de pousser sur les villes de Manbij[1] et d'Efrin. Or la première est tenue par les Kurdes soutenus par les Américains et la deuxième par les mêmes Kurdes, soutenus plus discrètement par Damas et Moscou !

A Manbij, un « conseil militaire » a été créé. Il comprend majoritairement des Kurdes du YPG, mais aussi ceux des Brigades des martyrs de Qabasin et des martyrs de Kaaibak, ainsi que les Arabes du Front révolutionnaire d'Al-Bab et de la Brigade Ahrar Arima, des Turkmènes des brigades Saljuk et du martyr Silo al-Rai (il y a aussi des Kurdes dans cette unité) ; et enfin la Brigade des martyrs de la région d'Al-Bab, qui regroupe des Kurdes et des Arabes. La ficelle est un peu grosse. Il s'agit de démarquer la force principale composée de Kurdes pour prétendre que la ville est gérée par des locaux.

Mais le risque principal et immédiat se situe au niveau du carrefour d'Al-Bab, localité située à 30 kilomètres au nord-est d'Alep et tenue par Daech. Au nord, l'armée turque et ses « alliés » de l'ASL poussent sur cette ville avec comme objectif de l'encercler ; les FDS tentent de progresser vers Al-Bab par l'est et l'ouest ; et l'armée syrienne par le sud-ouest. Précaution oratoire, Ankara a affirmé n'avoir aucune intention de s'immiscer dans la bataille d'Alep. En effet, le sort de la deuxième ville de Syrie semble désormais scellé. Elle va être reprise par les forces syriennes épaulées par les milices chiites internationalistes et les Russes. Personne ne sait ce qui s'est réellement négocié en coulisses, mais il semble bien qu'un accord ait été conclu entre Ankara, Damas, Moscou, Téhéran et Washington...

 

Toutefois, les différentes parties se retrouvent au contact avec de forts risques d'affrontements. Le 23 novembre, quatre militaires turcs ont été tués (dont l'un suite à ses blessures) et dix autres blessés lors d'un bombardement attribué à l'armée de l'air syrienne (fait démenti par Damas) a proximité de l'aéroport d'Al-Bab. Depuis, deux systèmes d'armes anti-aériens à courte portée Atilgan auraient été dépêchés en catastrophe pour renforcer les forces turques dans la région d'Al-Bab.

En représailles à ce bombardement, l'artillerie turque a pilonné le 24 novembre des unités syriennes qui effectuaient une offensive au nord-est de Lattaquié, en direction de la province d'Idlib, tenue majoritairement par les islamistes de Fateh al-Cham, le mouvement qui a succédé au Front al-Nosra, une branche d'Al-Qaida « canal historique » soutenue discrètement par Erdoğan. Or, le Fateh al-Cham, bien qu'ayant officiellement rompu ses liens avec Al-Qaida central, reste désigné comme mouvement terroriste par la communauté internationale. Pour une fois, les Russes et les Américains sont d'accords sur ce point.

Les pertes commencent à être sérieuses du côté turc. Officiellement, il est question de 17 tués (sans doute plus), de dizaines de blessés et de trente véhicules blindés - dont des chars de bataille - détruits Daech mène de féroces combats retardateurs qui l'opposent aux forces turques et aux milices qui les accompagnent. Il utiliserait même des munitions chimiques artisanales pour retarder la progression de ses adversaires.

 

Le problème de l'armée turque est qu'elle a été décapitée suite au putsch de juillet dernier. Le pouvoir tente de recruter 30 000 nouveaux cadres, mais ils ne seront vraiment opérationnels qu'après un temps de formation qui se compte en dizaines de mois, voire en années pour les officiers et les spécialistes. A titre d'exemple, l'armée de l'air, très touchée par les purges, a été contrainte de rappeler des pilotes à la retraite. Il est donc légitime de s'interroger sur ses capacités opérationnelles actuelles.

 

L'opération Bouclier de l'Euphrate conséquence des désordres intérieurs turcs

Le président Erdoğan a saisi le prétexte du coup d'Etat militaire raté contre lui pour faire incarcérer des milliers de militaires, mais aussi des fonctionnaires - notamment des juges et des policiers -, des universitaires, des centaines d'intellectuels et des journalistes. Il ne leur est pas reproché d'avoir soutenu les putschistes - ce qui serait totalement faux - mais soit d'être des membres du mouvement Gülen[2], soit d'être proches du PKK. C'est ainsi que le 4 novembre, onze députés du Parti démocratique du peuple (HDP) - dont Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ Senoğlu, les deux co-présidents du mouvement - ont été appréhendés A noter que ce parti regroupe certes des Kurdes, mais aussi de nombreux démocrates qui avaient vu dans cette formation politique un nouvel espoir de démocratisation du pays[3].

 

En ce qui concerne Daech, depuis 2014 le président Erdoğan a été très complaisant avec ce groupe salafiste-djihadiste, comme il l'a d'ailleurs été avec tous les groupes rebelles syriens. En retour, le « calife » Abou Bakr al-Baghdadi se gardait de le provoquer, même si certain de ses sympathisants ont déclenché des attentats en Turquie. Ceux-ci ne visaient pas directement le régime mais plutôt des Kurdes, des socialistes, des étrangers, des opposants, etc. ce qui ne semblait pas déranger outre mesure le « nouveau Sultan ». Mais le triple attentat-suicide qui a frappé l'aéroport d'Istanbul le 28 juin 2016 (48 morts, 230 blessés) a constitué un casus belli.

 

Depuis, la guerre est déclarée de part et d'autre. Le 2 novembre, Al-Baghdadi sortait du silence qu'il respectait depuis un an pour désigner la Turquie (mais aussi l'Arabie saoudite) comme un objectif prioritaire. La troisième livraison de la revue Rumiyah, qui a succédé à Dabiq, est venu confirmer en novembre le statut de la Turquie comme « terre de djihad». Enfin, l'attentat à la bombe survenu le 4 novembre à Diyarbakir, qui a fait neuf victimes, a été revendiqué officiellement par Daech ; une première !

 

Par ailleurs, les affrontements avec le PKK se multiplient dans le pays. Les autorités turques tentent de couper les activistes de leurs refuges. A cette fin, elles ont détruit des quartiers entiers de villes du sud-est du pays (Şirnak, Sur, Cizre et Nusaybin). Elles soupçonnent l'embryon de Rojava de servir de nouvelle base arrière au mouvement séparatiste, même si le Kurdistan irakien reste son repaire incontournable. L'opération Bouclier de l'Euphrate est destinée à parer à cette menace, vraisemblablement avec l'accord tacite de Damas, de Moscou et de Téhéran, qui ne voient pas l'utilité de la création d'une entité kurde qui pourrait donner de « mauvaises idées » à d'autres. Washington est aujourd'hui figé dans l'attente de la prise de fonctions de la nouvelle administration. L'Europe, elle, est absente car tétanisée par les décisions que pourrait prendre Ankara vis-à-vis des réfugiés présents sur son sol.

Décidément, la politique internationale n'est pas une question de morale, mais d'intérêts nationaux bien compris...

 

[1] Conquise de haute lutte, le 11 juin, par les Forces démocratiques syriennes (FDS) sur Daech.

[2] Le mouvement Gülen (FETÖ), proche des Frères musulmans, a aidé le président Erdoğan durant toute sa carrière politique. Mais depuis que ce dernier a exprimé la volonté d'établir un régime présidentiel taillé à sa mesure, ce mouvement est devenu gênant. Même s'il est loin d'être exempt de tous reproches, les accusations les plus abracadabrantesques - dont celle d'être un mouvement « terroriste » - ont été lancées à son encontre. Elles permettent la chasse aux sorcières qui se déroule actuellement.

[3] L'accusation de liens avec les mouvements terroristes n'est qu'un prétexte juridique. Erdoğan reproche au HDP d'avoir attiré à lui des électeurs qui lui étaient redevables (dans son esprit) des ouvertures qu'il avait faites pour mener des négociations de paix avec le PKK. Le HDP avec 10,76% aux élections législatives de novembre 2015 a empêché l'AKP d'obtenir la majorité des deux tiers qui lui était nécessaire pour changer la constitution en vue de l'établissement d'un régime présidentiel.


Note d'actualité n° 459 du 04/12/2106.

IRAN : VERS UN ACCÈS DIRECT À LA MÉDITERRANÉE ?



Derrière les interventions militaires conduites par l'Iran sur le front syro-irakien, via des milices chiites locales ou étrangères, Téhéran mène un savant jeu politique destiné à favoriser ses intérêts au Proche-Orient. Ces derniers sont multiples et en particulier, l'Iran veut renforcer son influence au détriment des pays arabo-musulmans emmenés par l'Arabie saoudite et neutraliser autant que faire se peut le bouillant président turc, Recep Tayyip Erdoğan. La méthode est simple : un soutien indéfectible aux gouvernements en place à Bagdad et à Damas et des opérations discrètes au Yémen, au Liban et vraisemblablement au Bahreïn.

 

La mise en place d'un corridor stratégique

Mais cette politique a aussi un objectif stratégique : l'établissement d'un corridor reliant l'Iran à la Méditerranée, qui devrait se concrétiser par la construction d'une base navale sur la côte syrienne ce qui permettrait à la marine iranienne d'assurer une présence permanente en Méditerranée. A noter que Téhéran souhaite aussi ouvrir une base navale au Yémen, sur la côte bordant la mer Rouge, région contrôlée par les rebelles houthis et les partisans de l'ancien président Ali Saleh.

 

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Ce projet de corridor jugé vital pour l'Iran et ses alliés du « croissant chiite » (Irak, Syrie, Liban via le Hezbollah) a commencé à connaître un début d'exécution en 2014. Il pénètre en Irak par une route de contrebandiers. Celle-ci date de 2003 juste après l'invasion américaine ; elle servait alors à approvisionner les mouvements chiites qui luttaient contre l'armée américaine. Les plus connus, le Asa'ib Ahl al-Haq et le Kata'ib Hezbollah sont encore actifs aujourd'hui sauf que leur principal adversaire est aujourd'hui devenu Daech[1]. Passant par Baqouba, située au nord de Bagdad, ce corridor rejoint ensuite Shirqat - ville reprise en septembre 2016 par l'armée irakienne à Daech -, Sinjar - province reprise en août 2014 par les peshmergas avec l'appui du parti indépendantiste turco-kurde PKK -, puis rejoint le point de passage frontalier de Rabia. Bien sûr, n'étant pas là en zone chiite, Téhéran s'est vu obligé de négocier avec les tribus locales dont celles du cheikh Abdulrahim al-Shamari, lui-même un important membre du Conseil de la province de Ninive.

Une fois entré en Syrie, le corridor traverse d'est en ouest le Rojava (Kurdistan syrien). Or cette zone qui peut être qualifiée d'autonome est de fait placée sous la coupe du Parti de l'Union démocratique (PYD) un cousin germain du PKK[2]. Il traverse notamment les villes de Qashmili - la « capitale » du Rojava -, Kobané - la ville symbole de la première défaite de Daech -, pour ensuite redescendre vers le sud, en évitant la province d'Idlib, tenue par des mouvements rebelles syriens affilés plus ou moins ouvertement à Al-Qaida « canal historique », avant de rejoindre Homs puis Lattaquié, le fief des Alaouites.

 

Toutefois, ce projet de corridor peine à se réaliser car sa sécurité est loin d'être assurée en permanence en raison des fluctuations de la situation militaire. Une nouvelle incertitude provient de l'offensive Bouclier de l'Euphrate menée par l'armée turque - et des groupes de l'Armée syrienne libre - entre le corridor d'Azaz et Jarablus, 90 kilomètres plus à l'est. Cela va obliger le corridor stratégique iranien a passer plus au sud, à travers une région encore contrôlée par Daech !

 

Politique vis-à-vis des Kurdes

Afin de mener à bien son projet, Téhéran utilise les Kurdes au mieux de ses intérêts. Ainsi, des contacts ont aussi été établis avec le PKK, qui est devenu incontournable en Irak du Nord où il possède ses bases arrières historiques sur le Mont Qandil, ainsi qu'une représentation officielle via le PÇDK (le Parti de la solution démocratique du Kurdistan). En Syrie voisine, il combat aux cotés du PYD. Toutefois, ce mouvement se garde d'apparaître trop directement dans les medias, laissant le premier rôle aux Kurdes locaux.

Téhéran aurait demandé au PKK d'expulser les peshmergas du clan Barzani de la région de Sinjar et d'y accueillir des membres de la Mobilisation populaire (brigade Badr). Cela entre dans le cadre de la lutte sourde qui oppose Lahur Talabani, le chef des services de renseignement de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), soutenu par Téhéran - et Bagdad - contre Masrour Barzani, le puissant chef des services du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), plutôt soutenu par Ankara. En effet, les Kurdes sont loin d'être unis[3]. En Irak, le vieil antagonisme entre l'UPK, le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), quelques groupes autonomes et le PKK remonte à la surface.

Enfin, si Téhéran entretient des contacts avec le PKK, il continue à combattre sa branche iranienne, le PJAK (le Parti pour une vie libre au Kurdistan). Cela peut étonner certains observateurs mais l'Iran a toujours conduit une politique étrangère très pragmatique comme lorsqu'elle a aidé une partie d'Al-Qaida réfugiée en Iran après l'invasion de l'Afghanistan en 2001, alors que le mouvement salafiste-djihadiste se montrait très anti-chiite.

Cerise sur le gâteau, le soutien discret de Téhéran au PKK permet de faire pression sur le président Erdoğan de manière à calmer les pulsions violentes qu'il peut avoir à l'égard de l'Iran et de ses alliés syrien et irakien. Dans la région, tous les régimes ont utilisé les Kurdes de leurs voisins pour les affaiblir. C'est pour cette raison qu'un grand Kurdistan, couvrant le nord de l'Irak et de la Syrie, une partie de la Turquie et de l'Iran,  reste encore une idée utopique.

 

*

 

 

Ce projet de corridor a été développé au vu et au su des Américains qui, pour le moment, ont décidé de ne pas interférer, la situation en Irak et en Syrie étant assez compliquée comme cela pour ne pas, en plus, se mettre l'Iran à dos. Il n'en reste pas moins qu'Israël surveille de près cette route qui pourrait être utilisée pour approvisionner le Hezbollah libanais.

 


  • [1] Ces milices sont toujours désignées comme terroristes par Washington. Il est parfaitement exact qu'elles peuvent se retourner demain contre les Etats-Unis si l'ordre en est donné.
  • [2] Le président turc Recep Tayyip Erdoğan est furieux de cet accord secret dont on ne connaît pas les termes.
  • [3] Cf. « Syrie. Point de situation », Note d'actualité n°452, août 2016, www.cf2r.org

Note d'actualité n°460 du 04/12/2016.

EUROPE : LA MENACE TERRORISTE EST RÉELLEMENT TRÈS ÉLEVÉE



 

Tous les responsables politiques, particulièrement français, parlent d'une menace terroriste élevée en Europe. A la longue, une partie du public ne semble plus y croire car rien ne se passe depuis un certain temps et l'oubli, malgré les multiples commémorations, fait rapidement son œuvre en dehors des personnes qui ont été directement ou indirectement touchées. Ce pouvoir d'absorption est d'ailleurs fascinant. C'est une véritable « arme » qui participe à la résilience des populations.

Mais tous les analystes spécialisés ne se font guère d'illusions : les seules questions qui se posent sont désormais : « quand » et « où » ? Les services de sécurité font tout pour parer cette menace et des arrestations ont lieu toutes les semaines ; mais la tâche est immense, les effectifs et les moyens restent limités et ne peuvent être augmentés indéfiniment. De plus, en raison de cet état d'alerte permanent, la lassitude due à la fatigue peut parfois gagner certains membres des services de sécurité et des forces de l'ordre, même si leur motivation reste intacte. Il leur est impossible de rester constamment totalement attentifs. Les attaquants ont l'avantage de la surprise car ce sont eux qui choisissent les réponses aux questions « quand » et « où », ne se préoccupant que du « comment ».

 

Tous les signaux sont au rouge. Depuis des semaines, et plus particulièrement depuis ces derniers jours, la propagande de Daech déverse de multiples appels au meurtre via ses différents canaux comme le « Centre de médias » An-Nur (édité en français) qui écrit le 29 novembre : « en tant que musulman, je me sens obligé de prendre mon camion et de me diriger vers mes ennemis à qui je vais infliger une vraie punition jusqu'à les affliger ». Le 27 du même mois il publie le texte suivant : « Ô Partisan du Califat, Les Soldats du Califat ont entraîné les adeptes de la mécréance dans une guerre et sanglante et éprouvante. Des affrontements féroces font rage dans chaque contrée et les mujahidin, arme à la main, affrontent, sans répit, les ennemis d'Allah afin d'éradiquer l'idolâtrie. Quant à vous, ô partisan(e)s du Califat, ô frères et sœurs en Allah, ne soyez pas dans l'attente des publications et communiqués ! Invoquez Allah, sans qui les victoires ne sauraient être possibles. Publiez et partagez les informations, prenez le contrôle des réseaux sociaux et participez à la guerre médiatique. Qu'Allah bénisse les mains par lesquelles la vérité éclate jour après jour ».

 

Indéniablement, ces messages sont destinés à des fidèles de la cause salafiste-djihadiste qui vivent déjà en Europe afin qu'ils se décident à passer à l'acte. A noter que la référence à l'islam est permanente et répétée.

 

Le dernier rapport d'Europol souligne d'ailleurs que la menace pourrait être le fait d'individus qui se sont autoradicalisés sur le net. Les moyens qu'ils pourraient employer vont du couteau au poids lourd lancé sur la foule. Il n'est pas impossible, toujours selon cette étude, que des véhicules explosifs et même  des armes chimiques soient employées. En ce qui concerne les cibles, l'hypothèse la plus probable est l'attaque de « cibles molles », mais pas d'objectifs protégés comme des infrastructures du type centrales nucléaires. Il est légitime d'avoir quelques doutes sur ces assertions pour le moins optimistes.

 

Des Inghimasi qui viennent de l'extérieur ?

Le passage à l'acte d'individus implantés localement est la première menace. Toutefois, celle-ci provient également des volontaires au martyre qui se multiplient - pour venger les musulmans « assassinés » par les infidèles sur les différents théâtres de guerre -, notamment des femmes[1]. Ainsi, il n'est pas impossible que des commandos soient envoyés depuis le front syro-irakien ou de Libye.

Et c'est là que l'on reparle des Inghimasi (les « immergés »), les héritiers des Heyssessini(assassins). Cette appellation apparue en 2011 fait référence à des activistes qui partent au combat sans espoir de retour, mais qui, à la différence des kamikazes - les Istishhhadi - doivent combattre avant et ne se sacrifier que s'ils risquent d'être capturés ou de se retrouver à court de munitions.

Fréquemment employés en petits groupes sur le front syro-irakien et en Libye, ils existent au sein de tous les mouvements salafistes et Al-Qaida « canal historique » en a beaucoup utilisé. Il convient de ne pas oublier que cette organisation est responsable de l'attaque de la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015 à Paris.

Les Inghimasi sont équipés d'armes d'infanterie - majoritairement de fusils d'assaut - et portent un gilet explosif. Si sur les champs de bataille, ils participent aux combats aux avant-postes, souvent revêtus de l'uniforme de leurs adversaires pour mieux les tromper[2], ils peuvent aussi mener des opérations de type terroriste à l'extérieur, notamment en Europe. Les activistes de Daech qui se sont attaqués au Bataclan et aux terrasses de café à Paris, le 13 novembre 2015, peuvent être assimilés à des Inghimasi. A la différence des kamikazes (Istishhadi) du stade de France, qui n'avaient pas d'armes à feu et qui devaient uniquement se faire exploser au sein de la foule, ils ont conduit des combats d'infanterie (plutôt des tueries puisqu'ils s'attaquaient à des civils désarmés) et ne se sont fait sauter qu'au dernier moment. En fait, le but des Inghimasi est de combattre le plus longtemps possible pour faire un maximum de victimes, ce qui les amène immanquablement à être coincés par les forces adverses sans être en mesure de s'exfiltrer. Ils choisissent alors de se sacrifier.

 

*

  

Aux résidents islamistes convaincus et aux commandos infiltrés[3], il convient d'ajouter les migrants qui constituent un cheptel de recrutement particulièrement intéressant. En effet, ces populations rencontrent des conditions de vie pitoyables et certains risquent d'être tentés de rejoindre des recruteurs qui viennent leur expliquer que leur seul salut est dans la lutte.

Le sentiment principal qui motive tous ces aspirants au martyre est la haine de l'autre et la possibilité de rédemption par la violence qui va jusqu'au sacrifice suprême.

 

 

 


  • [1] Qui, paradoxalement, ne sont pas en accord avec l'idéologie prônée jusqu'ici par Daech, qui leur refuse un rôle combattant direct.
  • [2] ‪Ils sont alors utilisés en forces de rupture, accompagnant souvent un (ou des ) véhicule(s) bourré(s) d'explosifs conduits par des kamikazes dits Istishhadi. Ils peuvent aussi être employés en combat retardateur pour permettre aux autres combattants de s'exfiltrer plus facilement.
  • [3] Qui peuvent comprendre à la fois des Inghimasi et des Istishhadi.

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