Le niveau de violence de la société française

par Eric Denécé - le 17/06/2016.

Directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

et de sa société de conseil en Risk Management (CF2R SERVICES).

 

Docteur ès Science Politique

 

Officier-analyste à la direction de l'Evaluation et de la Documentation Stratégique du Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN).

Ingénieur commercial export chez Matra Défense.

Responsable de la communication de la société NAVFCO, filiale du groupe DCI (Défense Conseil International).

Directeur des études du Centre d'Etudes et de Prospective Stratégiques (CEPS).

Fondateur et directeur général du cabinet d'intelligence économique ARGOS.

Créateur et directeur du département d'intelligence économique du groupe GEOS. 

A notamment opéré au Cambodge, aux côtés de la résistance anticommuniste, et en Birmanie, pour la protection des intérêts de Total contre la guérilla locale.

A été consultant pour le ministère de la Défense concernant l’avenir des forces spéciales.

Enseigne le renseignement ou l'intelligence économique dans plusieurs écoles de commerce et universités françaises et étrangères. 

Régulièrement consulté par les médias français et internationaux

Plus d’un millier d’interventions radiophoniques et plusieurs centaines d’interventions télévisées.

 Auteur de vingt ouvrages et de nombreux articles et rapports consacrés au renseignement, à l'intelligence économique, au terrorisme et aux opérations spéciales.

Ses travaux lui ont valu d’être lauréat

     du Prix 1996 de la Fondation pour les Etudes de Défense (FED)

     du Prix Akropolis 2009 (Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure).

 

Ouvrages

Les services secrets israéliens : Mossad, Aman, Shin Beth, ouvrage rédigé en collaboration avec David Elkaïm, Tallandier, Paris, 2014.

L’Espionnage en 365 citations, Le Chêne, Paris, 2013.

 La face cachée des « révolutions » arabes, (dir.), Ellipses, Paris, 2012.

 Les services secrets français sont-ils nuls ?, Ellipses, Paris, 2012.

Commandos et forces spéciales, Ouest France éditions, Rennes, 2011.

Les services secrets au Moyen-Age, ouvrage rédigé en collaboration avec Jean Deuve, Ouest France éditions, Rennes, 2011.

Dico-Atlas des conflits et des menaces, ouvrage rédigé en collaboration avec Frédérique Poulot, Belin, Paris, 2010.

Histoire mondiale de l’espionnage, ouvrage rédigé en collaboration avec Gérald Arboit, Ouest France éditions, Rennes, 2010.

Renseignement, medias et démocratie(dir.), Ellipses, Paris, 2009.

Mission : agent secret(Les techniques de l’espionnage expliquées aux enfants) ouvrage rédigé en collaboration avec Sophie Merveilleux du Vignaux, collection “Graine de savant”, Milan Jeunesse, Toulouse, 2009.

Les services secrets,collection “Tout comprendre”,EPA éditions, Paris, 2008.

Renseignement et contre-espionnage, collection “Toutes les clés”, Hachette pratique, Paris, 2008 (Prix Akropolis 2009).

Histoire secrète des forces spéciales (de 1939 à nos jours), Nouveau monde, Paris, 2007 (traduit en polonais et en portugais).

Tourisme et terrorisme. Des vacances de rêve aux voyages à risque, ouvrage rédigé en collaboration avec Sabine Meyer, Ellipses, Paris, 2006.

L’autre guerre des Etats-Unis. Economie : les secrets d’une machine de conquête, ouvrage rédigé en collaboration avec Claude Revel, Robert Laffont, Paris, 2005.

Al-Qaeda : les nouveaux réseaux de la terreur(dir.), Ellipses, collection “Géopolitique”, Paris, 2004.

Les secrets de la guerre économique,ouvrage rédigé en collaboration avecAli Laïdi, Seuil, Paris, 2004.

Forces spéciales, l’avenir de la guerre, collection “L’art de la guerre”, éditions du Rocher, Paris, 2002

Guerre secrète contre Al-Qaeda(dir.), Ellipses, collection “Géopolitique”, Paris, 2002.

Le nouveau contexte des échanges et ses règles cachées. Information, stratégie et guerre économique, L'Harmattan, Paris, 2001.

Géostratégie de la mer de Chine méridionale et des bassins maritimes adjacents, L'Harmattan, collection “Recherches asiatiques”, Paris, 1999.



Entre les actes de terrorisme, la multiplication des règlements de compte sanglants et les débordements au sein des manifestations, le niveau de violence de la société française semble être sur une pente ascendante. Qu'en est-il dans la réalité ? Cette perception se vérifie-t-elle effectivement dans les statistiques ?

Il y a indéniablement une montée de la violence dans notre pays. Toutefois, celle-ci n’est pas aussi importante que ne le ressent la population. Ce décalage est principalement dû à l’hypermédiatisation de ces événements et à leur simultanéité actuelle : attentats terroristes, casseurs, règlements de compte entre trafiquants à Marseille, zadistes, etc.

De plus, ce sentiment est amplifié par la disposition psychologique collective dominante du moment : les Français sont particulièrement pessimistes, souvent à raison, face aux blocages de notre pays, au risque de déclassement international, à la technocratie européenne et à la médiocrité de la classe politique.

Mais cette situation, pour désagréable qu’elle soit, n’est pas inédite. De tels soubresauts se produisent presque chaque décennie. Nous ne sommes pas encore au niveau de ce que nous avons connu au cours des années 50 avec le prolongement de la guerre d’Algérie sur notre sol, ni à celui de 1968.

 

Qu'est-ce que cette hausse des règlements de comptes et des autres formes de violences traduisent de notre capacité à faire face à la hausse de l'insécurité ? Par ailleurs, comment réagissent les forces de l'ordre qui sont de plus en plus souvent prises pour cibles ? Ont-elles les moyens de réagir efficacement ?

Notre système de sécurité publique est tout à fait capable de gérer cette montée actuelle de la violence, mais à deux conditions qui ne sont toutefois pas réunies pour le moment. D’abord, que les moyens humains, matériels et financiers attribués aux forces de l’ordre cessent d’être réduits, comme c’est le cas depuis plus d’une décennie. Ensuite, que les politiques fassent preuve de courage et prennent les décisions nécessaires pour faire respecter l’ordre public et la protection des biens, c’est-à-dire qu’ils fassent appliquer les lois et donnent l’ordre à la police et à la gendarmerie de faire le nécessaire dans ce but.

Or tout se passe comme si le principe même d’autorité était tabou et anti-démocratique et que nos dirigeants soient extrêmement réticents à l’appliquer… ce qui affaiblit le pays et démotive et exaspère les forces de l’ordre qui en sont les premières victimes.

Rappelons que face à la très grande menace anarchiste de la fin du XIXe siècle, la Troisième république avait réagi de manière extrêmement énergique en décrétant des lois qualifiées de "scélérates" par ceux qui en furent, à juste titre, les victimes.

Je crois qu’il est bon de rappeler que l’engagement de lycéens dans les manifestations contre la loi El-Khomri ne devrait pas être tolérée ni médiatisée. C’est une question de bon sens. Ce ne sont pas des étudiants. Si la jeunesse est la première des richesses nationales, lui donner une telle importance médiatique c’est la rendre incontrôlable. La responsabilité des politiques, des journalistes, mais aussi des enseignants et des parents en la matière est immense !

 

Avec la possibilité pour les policiers de conserver leur arme au-delà de leurs seules heures de service, ne faut-il pas craindre – compte-tenu de leur état de lassitude et de fatigue vis-à-vis de la situation – l'émergence de groupes plus "radicaux", à l'image d'Honneur de la Police dans les années 1970 ? Pour quels risques concrets ?

Les frustrations des forces de l’ordre sont grandes, à juste titre. D’une part elles sont 'sursollicitées', d’autre part le pouvoir politique leur demande d’agir tout en leur liant les mains. Enfin, elles voient certains des leurs pris pour cibles. Ajoutons à cela qu’elles connaissent des conditions de travail et d’hébergement de plus en plus déplorables, comme en témoignent nombre de commissariats dans un état sordide ou le patrimoine immobilier de la gendarmerie qui se dégrade d’année en année, faute de budget. Plus frustrant encore, dans des cas de plus en plus nombreux, il est demandé à la police et à la gendarmerie de ne pas agir. Deux exemples : elles ne doivent pas poursuivre un jeune en deux roues circulant délibérément sans casque sous leurs yeux, car une poursuite pourrait provoquer un accident… et ce jeune pourrait alors être blessé ou pire, car il n’a pas de protection ; elles seraient alors considérées comme responsables de la situation ! Elles ne peuvent dresser un procès-verbal ou interpeller une femme voilée de peur de déclencher une émeute… et sont donc contraintes d’accepter des comportements officiellement interdits par la loi. Tout cela devient de plus en plus ubuesque.

Aussi, lorsque les terroristes et les casseurs s’ajoutent aux zadistes et aux incivilités et s’en prennent aux forces de sécurité, et que certains mouvements extrémistes reprennent la rengaine éculée "police = oppression", la coupe est pleine.

Mais en dépit de cette situation particulièrement tendue et difficile pour eux, les femmes et les hommes des forces de l’ordre restent tous des citoyens respectueux de l’ordre républicain. Le seul risque est aujourd’hui de les voir voter pour un parti préconisant l’ordre et l’autorité.

 

Qu'en est-il de l'armée française, dont on sait qu'un certain nombre de gradés se montrent de plus en plus critiques à l'égard du pouvoir et n'hésitent plus à s'exprimer ?

Je crois qu’il faut définitivement tordre le cou à cette vieille idée reçue de la tentative d’intervention des militaires dans la vie politique. Nous ne sommes plus en 1961. En revanche, les armées souffrent elles aussi d’une réduction de leurs moyens, d’un sur-emploi dans des opérations extérieures comme en France (opération sentinelle dans laquelle nous utilisons des combattants d’élite comme de vulgaires vigiles), de moyens insuffisants et de temps de récupération réduits au minimum. Tout cela entraîne lassitude et sentiment de gâchis. Il est dès lors normal que certains cadres prennent la parole pour dénoncer la situation. Le livre du général Soublet (gendarmerie) et les prises de position d’autres officiers généraux s’inscrivent dans ce cadre et nul ne saurait le leur reprocher.

 

Quels sont les épisodes de l'histoire où les forces de police et de l'armée ont pu être moins légitimistes ? Quelles leçons doit on en tirer aujourd’hui ? Faisons-nous face à une situation d'urgence, comparables à de précédentes crises importantes dans notre histoire ?

Nous sommes une démocratie mature et assagie, en dépit des soubresauts actuels. Pas plus les policiers, les gendarmes que les militaires n’ont d’aspiration à sortir du cadre de leur mission. En revanche, tous aspirent à être commandés, employés à bon escient et respectés. Et comme n’importe quel citoyen, ils veulent voir le pays dirigés par une classe politique responsable.

Le danger pour notre nation ne vient pas d’un hypothétique risque de réaction de ceux qui incarnent la force publique. Le terrorisme, pour abject qu’il soit n’est pas non plus de nature à ébranler l’édifice national : rappelons qu’il ne représente que 1% du nombre total des homicides et 0,06 % des morts violentes en France sur les 15 dernières années.

Le risque principal est la fragmentation nationale sous le double effet du travail de sape de minorités agissantes de toute nature (islamistes, ultra-gauche, extrême-droite) et de l’irrésolution de nos politiques, prisonniers de la lettre et non de l’esprit de notre culture de la démocratie et des Droits de l’homme.


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