NOTE D'ACTUALITÉ N°397 

SITUATION EXPLOSIVE DANS LE SUD-EST DE LA TURQUIE

Par Alain Rodier - Le 26/06/2015


S'il est parfaitement exact que les forces kurdes constituent les principaux pôles de résistance à la menace islamique radicale dans le nord de l'Irak et de la Syrie, l'unité du peuple kurde est beaucoup plus sujette à caution. Si les peshmergas irakiens[1] et des combattants kurdes syriens du Parti de l'Union Démocratique (PYD) font l'objet de nombreux reportages de presse, celle-ci rapporte moins que presque la moitié des citoyens turcs combattant dans les rangs des salafistes-djihadistes sont d'origine kurde. Les évaluations officielles fortement sous-estimées parlent de plus de 1 000 combattants dans les rangs de Daech et de plusieurs centaines dans ceux du Front Al-Nosra. Cela ne comprend pas tous ceux qui assurent une aide logistique depuis la Turquie.

Les Kurdes salafistes 

En Turquie même, les Kurdes salafistes sont représentés par le parti politique Hüda-Par (Hür Dava Partisi, Parti de la cause libre) qui est l'émanation officielle du Hezbollah turc (Türk Hizbullahi) ou plus justement du Hezbollah kurde (Hizbullahî Kurdî). Il ne faut pas confondre ce mouvement avec le Hezbollah libanais dont les membres sont chiites. Toutefois, il y a tout de même une raison historique à cette homonymie : lors de sa naissance dans les années 1980 autour de deux librairies de Diyarbakir, le mouvement qui allait former le Hezbollah turc fut été soutenu par les Iraniens qui étaient alors en pleine phase d'exportation de la révolution islamique à l'étranger[2]. Le Hezbollah libanais, qui a été fondé en 1982 n'a vu son existence officialisée qu'en 1985, c'est-à-dire à la même époque que son homonyme kurde.

Comme toujours, tout est plus complexe ce que l'on ne croit. Quand on entre un peu dans le détail, on s'aperçoit que le Hezbollah turc est un conglomérat de groupuscules soutenus par l'Iran, mais aussi par l'Arabie saoudite car le wahhabisme était en progression au sein des populations kurdes[3] au début des années 1980.

Ce n'est qu'en 1985, quand le Conseil de sécurité nationale turc (Milli Güvenlik Kurumu/MGK), qui regroupe les plus hautes instances politiques et militaires du pays[4], a décidé d'utiliser des Kurdes pour lutter contre le PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan d'obédience marxiste-léniniste) que ces groupes se sont unis sous la bannière du Hezbollah. Utiliser l'islam radical contre l'expansionnisme communiste n'était pas une nouveauté,  à l'image de la guerre contre les Soviétiques en à partir de 1979.

L'organisme chargé de mener à bien cette mission clandestine aurait été le Jandarma Istihbarat ve Terörle Mücadele (JITEM), la branche « renseignement » de la gendarmerie turque. Le Millî Istihbarat Teşkilatı (MIT), l'Organisation du renseignement national, n'aurait pas été étranger à la manœuvre, infiltrant des agents au sein du Hezbollah turc mais aussi dans les rangs du PKK. Cette guerre de l'ombre se fondait sur le principe « l'ennemi de mon ennemi est mon ami ». En effet, à l'époque, le pouvoir politique, militaire et policier n'était pas encore acquis aux thèses islamistes du Parti de la justice et du développement (AKP) aux commandes depuis 2002. Cela s'est traduit par la formation de cadres du mouvement dans des structures policières comme la caserne de la Force de déploiement rapide turque (police) de Diyarbakir et dans des camps militaires de la province de Batman. Le mouvement se serait ainsi particulièrement structuré dans les provinces de Malatya, Batman et Silvan où les autorités sécuritaires et judiciaires montraient, au minimum, une grande mansuétude à son égard. En sus, les activistes du Hezbollah turc bénéficiaient de la collaboration des gardes de villages, des milices crées à l'initiative d'Ankara pour protéger les populations du « sud-est anatolien » des exactions des rebelles séparatistes.

Les affrontements avec le PKK se sont accrus au début des années 1990. Ainsi, entre 1992 et 1995, plus de 500 membres du PKK auraient été tués contre 200 hezbollahi. De nombreuses opérations sous « faux pavillon » auraient aussi eu lieu, en particulier quand il s'agissait de neutraliser des journalistes jugés un peu trop curieux sur les liens unissant le Hezbollah et les autorités d'Ankara. Au summum de son activité, le Hezbollah aurait regroupé plusieurs milliers d'activistes, appuyés par de nombreux sympathisants.

Mais, à la longue, la question s'est posée de « qui manipule qui ? ». Le Hezbollah se servait de ses appuis étatiques pour tenir le haut du pavé dans les grandes localités kurdes et s'y livrer à de nombreux trafics en liaison avec les maffyas turco-kurdes. La contrebande provenant d'Irak et du Liban remplissait ses caisses. C'était alors beaucoup moins le cas avec la Syrie dont la frontière ressemblait au rideau de fer de la Guerre froide. Pour le comble, le Hezbollah a même liquidé des officiers de renseignement turcs repérés dans ses rangs et jugés trop intrusifs. En conséquence, il fut donc décidé en haut lieu de mettre fin à ses activités jugées antinationales.

Le début de la fin de cette formation est survenu en janvier 2000 avec la mort, à Istanbul, d'Hüseyin Velioglu et l'arrestation de plusieurs de ses lieutenants. De grandes opérations de nettoyage se sont alors déroulées dans le sud-est du pays, menant à l'arrestation de 6 000 suspects. En 2002, la fin de la lutte armée était officiellement décrétée par la direction du mouvement. Parallèlement, le nouveau gouvernement de l'AKP en place à Ankara effectuait des ouvertures pour tenter de régler la question kurde. D'anciens activistes du Hezbollah se sentirent trahis et repassèrent dans la clandestinité. Ceux qui avaient choisi de suivre la tactique des Frères musulmans - qui consiste à s'intégrer à la vie publique - créèrent des associations politiques dont la plus importante était « Solidarité avec les opprimés » remplacée en 2005 par le « Mouvement des opprimés ».

En 2005, l'affaire des caricatures de Mahomet dans le journal danois Jyllands-Posten a servi d'électrochoc. Des manifestations importantes ont lieu à Diyarbakir, au cours desquelles les associations kurdes islamistes se regroupèrent. Depuis, tous les ans, une grande manifestation annuelle d'unité a lieu pour fêter l'anniversaire du prophète (al-Mawlid). Enfin, en 2012, le Parti politique de la cause libre (Hüda-Par) fut fondé à partir de plusieurs associations. Son objectif est clair : défendre la cause kurde salafiste contre le pouvoir central d'Ankara et contre les marxistes-léninistes du PKK. 

Le traumatisme de Kobané

La bataille de Kobané, à l'été 2014, qui fait la une des médias mondiaux, a constitué un véritable traumatisme pour les salafistes kurdes. Certains restent dans la légalité au sein d'Hüda-Par mais beaucoup d'autres soutiennent dans la clandestinité Daech, voire rejoignent le mouvement djihadiste pour combattre dans ses rangs. En Turquie, des affrontements sanglants et des attentats se sont produits entre Kurdes pro-PKK et salafistes jusque durant la campagne pour les élections législatives du 7 juin 2015. Le nombre des victimes est incertain, mais il pourrait s'élever à plus d'une centaine dont 50 rien que durant les émeutes du 6-8 octobre 2014. Les dernières élections n'ont pas permis aux candidats d'Huda-Par d'accéder au parlement, alors que le Parti démocratique des peuples (HDP) qui représente la cause kurde à tendance marxiste, a obtenu 14,1% des suffrages exprimés et 80 députés[5].

 *

Le président Recep Tayyip Erdoğan, qui a lancé des négociations de paix avec le PKK par l'entremise du chef historique du mouvement, Abdullah Öcalan[6], se retrouve en position délicate. Non seulement il n'a pas obtenu la majorité absolue lors des dernières élections législatives du 7 juin - ce qui lui aurait permis de réformer le pays en profondeur et de peut-être d'arriver à un résultat tangible avec les Kurdes du PKK -, mais un climat délétère est en train de s'établir dans le sud-est de la Turquie, en particulier le long de la frontière syrienne. La tension est en train de monter entre trois forces : l'armée et la police, quelque peu désorientées par les contradictions apparentes de la politique menée ces derniers temps par l'AKP ; les Kurdes proches du PKK[7], qui soutiennent la création d'une entité indépendante dans le nord de la Syrie ; et les Kurdes salafistes dont certains sont regroupés au sein du Hezbollah, qui se sentent de plus en plus djihadistes car frustrés par l'évolution de la situation. Pour compliquer l'équation, les nationalistes kémalistes (MHP) et les partisans du mouvement Gülen proche des Frères musulmans se retrouvent alliés dans leur phobie anti-Kurdes. Tout va dépendre du gouvernement de coalition qui devrait être constitué mais il est probable, que celui-ci se montre impuissant à juguler une problématique qui devient de plus en plus explosive tant les intérêts des uns et des autres sont divergents.


[1] Les Kurdes irakiens se répartissent entre le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), pro-occidental, et l'Union patriotique du Kurdistan (PDK) proche de Téhéran. Il convient de se rappeler de la guerre fratricide de 1994-1996. Le PKK et sa branche iranienne PJAK ont leur commandement installé sur les flancs du mont Qandil, au nord-est du Kurdistan irakien.

[2] Les Iraniens souhaitaient unir l'ensemble du monde musulman sous leur houlette. Pour cette raison, ils ne faisaient pas preuve d'ostracisme vis-à-vis des sunnites qui étaient utiles à leurs projets. Encore aujourd'hui, le Jihad islamique palestinien (JIP) est leur allié et le Hamas l'a longtemps été (jusqu'à ce qu'il prenne position contre le régime du président Assad.)

[3] Le wahhabisme qui prône un retour aux valeurs de l'islam des origines est très proche de l'idéologie salafiste. Il est donc logique que certains Kurdes croyants se soient ensuite tournés vers lui.

[4] Le président de la République, le Premier ministre, les ministres de l'Intérieur, de la Défense, des Affaires étrangères, les vice-ministres, les chefs d'état-major des armées. Depuis 2003, cet organisme n'est plus que consultatif, l'AKP au pouvoir voulant limiter les pouvoirs de l'armée.

[5] Il faut passer la barre des 10% des suffrages pour entrer au parlement. Le président Erdoğan a traité les membres du HDP d'« infidèles antimusulmans ».

[6] Il purge une peine de prison à vie en Turquie mais qui a gardé un grand prestige au sein des activistes du mouvement.

[7] Bien que marxiste-léniniste, le PKK mâtine désormais son discours de religion de manière à récupérer une partie des croyants.