Bombarder et espérer, très fort

Par Michel GOYA


Version 2-29/11/2015


Je faisais partie de ceux qui estimaient que l’engagement de la France contre l’Etat islamique en septembre 2014 n’était non seulement pas nécessaire mais qu’il était même dangereux. L’EI existait sous ce nom depuis 2006 avec comme matrice l’organisation d’Abou Moussab al-Zarquaoui créée en 2003 après l’invasion de l’Irak par les Américains et leurs alliés. L’Etat islamique faisait alors régner la terreur dans Bagdad et dans de nombreuses provinces du pays. L’Irak menaçait de s'effondrer, entraînant l’ensemble de la région dans le trouble. A cette époque, la France, qui avait refusé de participer à la coalition, n’envisageait en aucune façon de faire la guerre à cette organisation. L’Etat islamique en Irak ne faisait guère la une des journaux et nos dirigeants ne l’évoquaient jamais. Nous voici maintenant en guerre contre lui et c’est lui qui gagne pour l’instant.

Comment mener une opération militaire sans envisager sérieusement sa réussite

En 2014, les mêmes qui se taisaient sont soudainement devenus horrifiés par ces « égorgeurs de Daesh », dont on semblait alors découvrir l’existence. Il est vrai qu’à la suite d’une politique du gouvernement de Bagdad assez proche de celle de Damas, l’Etat islamique, qui avait bien failli mourir, renaissait de ses cendres et obtenait des succès spectaculaires face à d’autres mouvements rebelles syriens et surtout face à une armée irakienne en papier. Il est vrai aussi qu’à la différence des autres milices locales ou du régime de Damas et reprenant le principe des exécutions filmées de Zarquaoui avec des moyens plus sophistiqués, l’EI filmait l’odieux pour l’« édification des masses » locales et la terreur des ennemis.  Il est vrai enfin que l’EI s’en prenait aussi à des citoyens américains obligeant le Président des Etats-Unis à réagir. Celui-ci organisait alors une nouvelle coalition et engageait une opération militaire en fonction sa marge de manœuvre politique interne. Cette dernière étant réduite, l’opération reposait sur des fondements faibles.

Le premier était que l’idée que l’Irak était encore un véritable Etat disposant d’une véritable armée qu’il suffirait d’aider par des conseils, un peu d’équipements et des appuis aériens pour venir à bout d’un groupe de bandits. La réalité est que cet Etat était surtout une alliance de partis et de leaders chiites accaparant le pouvoir et faisant plus confiance aux gardes rapprochées ou aux milices qu’à cette armée créée par les Américains. Cette armée suspecte, résultat de quatre ans d’efforts et d’une dépense plusieurs dizaines de milliards de dollars, avait été rapidement vidée de sa substance après le départ de ses créateurs. Au-delà des quelques unités conservées et choyées à Bagdad autour de la personne du Premier ministre Maliki, les divisions installées dans les provinces sunnites sont alors devenues aussi faibles qu’insupportables aux populations locales. En juin 2014, la fuite piteuse devant les forces de Daesh et de ses alliés consacrait l’effondrement de cette armée creuse. Restaient les milices chiites, plus motivées, aptes à défendre Bagdad et les provinces du sud mais pas à reconquérir le Tigre et l’Euphrate. La reprise de la ville de Tikrit en mars 2015 est, à ce jour, leur seul véritable succès, acquis avec un important appui des Iraniens au sol et des Etats-Unis dans les airs, et il témoigne finalement surtout de la difficulté de l’entreprise. Il est possible que cela évolue et que la milice Badr notamment soit désormais un peu plus capable de porter l’offensive. Dans tous les cas, et comme les exactions qui ont suivi la prise de Tikrit l’ont également montré, ces groupes sont peu légitimes à occuper l’espace sunnite. Quant à reconstituer une « nouvelle nouvelle » armée irakienne sous l’égide américaine, on ne voit pas très bien ce qu’elle aurait de plus, dans un contexte politique inchangé, qui lui permettrait de survivre plus longtemps que les deux précédentes. A l’été 2014, l’EI s’est attaqué au Kurdistan syrien et au Kurdistan irakien, ce dernier jusque-là plutôt un allié qui avait aidé à la prise de Mossoul et profité de l’occasion pour s’emparer du pétrole de Kirkouk. La coalition a trouvé là deux autres alliés locaux, militairement plus efficaces mais tout aussi peu légitimes que les Chiites à agir et surtout rester dans les provinces arabes sunnites. Au bilan, lorsque la très mal nommée opération "Détermination absolue" a été déclenchée, il n’y avait personne qui soit capable à horizon visible de venir, même conseillé, équipé et appuyé par les airs, planter un drapeau sur Raqqa ou Mossoul, condition pourtant nécessaire (mais non suffisante) de vaincre l’Etat islamique. Cela tout le monde le savait.


Restaient alors les frappes aériennes, second fondement faible. Des frappes peuvent s’effectuer en appui rapproché de troupes au sol ou seules sur l’ensemble du dispositif ennemi. Or les frappes de la coalition américaine ne sont réalisées, hormis quelques drones armés, que par des bombardiers ou des chasseurs-bombardiers. La première raison de cette restriction vient d’abord du peu de risques de ce mode opératoire pour les hommes engagés, eu égard aux moyens antiaériens limités des organisations rebelles. La raison principale est cependant qu’à partir du moment où l’US Army n’est pas engagée (y compris avec des hélicoptères d’attaque), cela n’est pas vraiment considéré comme une guerre pour les Etats-Unis et ne justifie donc pas d’un vote du Congrès. Le problème est que des bombardiers ou des chasseurs-bombardiers ne sont pas forcément les moyens les plus efficients pour appuyer les troupes au sol. Ces moyens lourds sont plus indiqués pour frapper des cibles importantes et peu mobiles que des cibles petites et multiples sur la ligne de contact. Comme les avions sont également coûteux et donc rares (il faut compter sur une moyenne de seulement 20 à 30 frappes par jour au total pour la Coalition sur un théâtre grand comme la Grande-Bretagne), il faut de plus les partager entre les frappes au contact et en profondeur, ce qui réduit encore l’efficacité dans chacune de ces missions. Les drones armés et surtout les hélicoptères ou les avions spécialisés dans l’appui, par leur capacité à rester longtemps sur une zone et à mitrailler sont bien plus efficaces pour l’appui rapproché. Leur emploi permet de plus d’employer de dégager les chasseurs-bombardiers pour les employer plus en profondeur. Comme l’avait prouvé le changement survenu à l’été 2011 avec l’intervention du groupement d’hélicoptères français en Libye, cette complémentarité permet de multiplier grandement l’efficacité globale de l’action.


En l’absence d’offensive au sol, on peut malgré tout concevoir de compter sur les seuls moyens aériens pour obtenir un effet sur l’ennemi. On peut espérer l’amener à négocier ou au moins à modifier son comportement, comme après les campagnes israéliennes contre le Hezbollah et le Hamas ou encore celle des Américains contre l’armée du Mahdi à Sadr-City en 2008. On ne peut pas cependant espérer le détruire par ce seul moyen car cela n’est jamais arrivé. On n’a même jamais réussi à approcher vraiment de cette destruction, surtout face à des organisations armées qui savent parfaitement tirer parti du milieu humain et/ou physique pour se protéger. Par le retranchement voire l’enfouissement, le camouflage, l’imbrication avec la population, l’emploi de véhicules civils, la dispersion et la mobilité, on peut en effet développer assez facilement une forme de « furtivité terrestre » privant l’ennemi aérien de belles cibles (ou au contraire en le saturant de toutes petites cibles). Ces méthodes, en particulier la dispersion, rendent vulnérables à une attaque terrestre concentrée et résolue mais s’il n’en est pas question cela ne pose pas de problème. Encore une fois, la complémentarité des moyens rend les choses beaucoup plus efficaces (une offensive terrestre oblige l’ennemi à se concentrer pour y faire face ce qui le rend plus vulnérable aux frappes, une campagne de frappes oblige l’ennemi à se disperser ce qui le rend plus vulnérable aux attaques terrestres). Qui plus est, si à court terme les campagnes aériennes « pures » peuvent amener l’ennemi à négocier, à plus long terme, par leur impact sur la population locale souvent habilement instrumentalisé, elles contribuent plutôt au renforcement des organisations qu’elles visent. Dans le cas de la lutte contre l’Etat islamique, comme il n’est pas question de négociation, l’intérêt de la campagne aérienne seule est donc très problématique.


Par raisonnement inductif (une série de mêmes causes produisant toujours les mêmes effets) on pouvait donc facilement prédire que cette opération serait assez stérile. Les raisonnements inductifs peuvent être mis en défaut par des phénomènes de rupture, nous y reviendrons, mais pour l’instant tout s’est passé comme prévu. Les 8 300 frappes aériennes de la Coalition ont permis d’aider les troupes irakiennes et surtout les Kurdes irakiens ou syriens à obtenir quelques succès locaux. Elles ont permis d’exercer une pression forte et de détruire plusieurs milliers d’objectifs matériels et de tuer des milliers de combattants (au coût moyen de 200 000 euros par homme, soit la solde mensuelle d’un bataillon local au complet). Il n’y a pourtant là, au bout de quatorze mois de guerre, rien de décisif. L’EI occupe de fait tout l’espace géographique qu’il pouvait occuper dans l’espace sunnite syro-irakien et la campagne fait, comme d’habitude, aussi office de sergent-recruteur sur place ou à l’étranger.


Partis en guerre avec une grosse fleur sur un petit fusil

C’est dans ce contexte politique et militaire que la France, redevenue pleinement atlantiste, a découvert cette fois l’existence de l’Etat islamique et décidé de lui déclarer la guerre en rejoignant cette fois la nouvelle coalition dirigée par les Américains. A cette époque, l’Etat islamique, s’il avait pris des otages, n’avait encore jamais tué de Français. Il n’est évidemment pas dit qu’il ne l’aurait pas fait un jour. Pour son histoire dans la région, pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle fait contre le djihadisme au Sahel, la France est forcément un ennemi pour Daesh et ses volontaires venus de France sont à la fois motivés et bien utiles pour y organiser des attaques. En l’occurrence, ce n’était pas encore le cas et alors que la France était déjà engagée contre le djihadisme d’origine algérienne et contre Al Qaïda, qu’elle manquait déjà de moyens pour son combat dans la zone très instable du Sahel et que, justement, elle était particulièrement vulnérable par la multitude des traîtres et les faiblesses de son dispositif de sécurité intérieure, le minimum de cohérence sinon de prudence stratégique incitait de ne pas ajouter un nouveau front. A tout le moins, il aurait fallu se donner plus de moyens d’agir au lieu de continuer à les réduire et annoncer aux Français que le prix à payer serait important pour une issue très difficile à estimer.


On y est allé quand même et en appliquant strictement la manière américaine avec nos équipes de conseillers sur le terrain et nos douze avions de combat, parfois renforcés de l’aviation embarquée du Charles de Gaulle. Au-delà des actions tactiques parfaitement maîtrisées, il n’y avait évidemment là rien de quoi qui puisse permettre d’atteindre un effet stratégique. A ce jour, après quatorze mois de guerre (car, rappelons-le, il s’agit évidemment d’une guerre à partir du moment où il y a affrontement politique violent), la France a réalisé 300 frappes soit environ 4 % du total de la coalition au sein d’une opération, on l'a vu, globalement peu décisive. Si on applique les estimations du Pentagone sur l’efficacité de l’ensemble de la campagne de la coalition, on peut donc estimer que nous avons tué entre 400  et 600 combattants ennemis, soit un peu moins de 1 % du total des effectifs armés de Daesh, sachant que ces hommes ont pu être remplacés. Très clairement, l’intention annoncée de détruire Daesh n’était pas très sérieuse mais on pouvait se vanter d’être le deuxième contributeur de la coalition et donc de pouvoir « peser» un peu dans ses décisions (notre objectif premier dans les opérations multinationales). Au bout d’un an, on s’empressait de frapper aussi en Syrie pour pouvoir parler avec plus de force, croyait-on là-aussi, à l’Assemblée générale de Nations-Unies. Nous étions partis en guerre la fleur au fusil, grosse fleur et petit fusil.


Il est toujours délicat de jouer les gros bras quand on n’a plus de bras et il est singulier de constater que notre si ferme ministre des affaires étrangères est le même qui, vingt-cinq ans plus tôt, réclamait de toucher les « dividendes de la paix », autrement dit de réduire l’effort de défense, et même globalement de sécurité, pour faire quelques économies de court terme.

On l’a dit et il ne faut pas cesser de le répéter, si on avait simplement poursuivi le même effort qu’en 1990 (qui n’était pas jugé écrasant à l’époque, autant que je me souvienne), c’est très exactement 37,4 milliards d’euros qui seraient dépensés en plus chaque année pour nos forces armées, nos forces de police et de gendarmerie, le renseignement intérieur et extérieur, les prisons, la justice et la diplomatie. Quelque chose me dit que les choses ne seraient pas tout à fait ce qu’elles sont, que notre sécurité intérieure serait peut-être mieux assurée et qu’au front nous aurions un peu plus de moyens pour peser non pas au sein de la coalition mais sur l’ennemi.

On avait sans doute oublié, car ce n’était plus arrivé depuis longtemps (raisonnement stratégique inductif), que cet ennemi peut aussi ne pas se laisser faire et frapper à son tour durement ceux qui le frappent y compris sur le sol métropolitain. En termes d’effets stratégiques, l’Etat islamique est pour l’instant gagnant. Il nous a plus terrorisé que nous ne l’avons terrorisé et peut espérer nous diviser et capitaliser sur ces divisions bien plus que avec nos 300 frappes en un an. Encore une fois, tout cela était parfaitement prévisible.


Nous voici donc maintenant coincés entre un humiliant retrait à la manière de la fuite de Beyrouth en 1984 et une extension du domaine de la lutte, avec des moyens militaires à la fois réduits par notre politique de défense et dispersés dans les rues des villes de France, les sables du Sahara et ceux du Levant, sans parler de déploiements toujours en cours de stabilisation et d’interposition. A force d’être partout on n’est vraiment nulle part. On reste tactiquement forts car nos soldats sont bons mais stratégiquement faibles car, visiblement, les décideurs qui les emploient et les déploient le sont moins.


Le repli humiliant, je ne veux même pas l’évoquer tant les conséquences en seraient désastreuses. Cela n’est pas sérieusement envisagé pour l’instant, le désir de vengeance est encore trop fort et le coût de l’engagement militaire encore trop faible, et on notera le progrès en la matière par rapport aux « années Mitterand », la honte de ma génération de soldats. Ne reste que l’hypothèse de la victoire et là les choses sont complexes.


Rappelons d’abord que dans cette guerre, il faut bien distinguer ce qui relève du front, le combat extérieur, et de l’« arrière », le territoire français. Dans la zone de l’ « arrière », qui relève de l’action de police, les choses bougent. Espérons qu’on ira jusqu’au bout des réformes nécessaires et qu’on éliminera enfin les sources de collaboration avec l’ennemi. N’étant pas spécialiste de sécurité intérieure, je n’en dirai pas plus. Sur la ligne de front syro-irakienne (qui, rappelons-le, n’est pas la seule), les options sont limitées.


World War S

Reprenons les débats en cours. Pour certains, souvent admirateurs de Vladimir Poutine, tous les groupes rebelles arabes sunnites présents en Syrie sont désormais tous radicaux, salafistes, frèristes ou djihadistes, et donc tous ennemis, actuels ou potentiels de la France. Il faut donc, selon eux, s’accorder sur la ligne de Bachar el-Assad et de la Russie considérant que ce sont tous des « terroristes » et les combattre.

Il convient de rappeler les limites opérationnelles de cette vision. Outre que Bachar el-Assad a fortement aidé au développement de l’Etat islamique en Irak lors de la présence américaine, il a également aidé les groupes djihadistes lors de la guerre civile, libérant notamment en 2011 tous les extrémistes présents dans ses prisons, comme par exemple Abou Moussab al-Souri, le théoricien de l’Appel à la résistance islamique mondiale. L’Etat islamique a, comme les Kurdes du Parti démocratique mais dans une moindre mesure, constitué un excellent allié de revers combattant bien plus les groupes rebelles syriens que le régime de Damas, dont il ne faut pas oublier (puisqu'on parle à notre tour de « guerre contre le terrorisme », expression néfaste) qu’il reste de loin la plus grande organisation pratiquant actuellement le terrorisme.


Il convient de rappeler aussi que dans le combat des puissances occidentales et d’Israël depuis quinze ans contre les organisations armées de tout le grand Moyen-Orient, du Hezbollah au réseau Haqqani en passant par l’armée du Mahdi ou les brigades de la révolution de 1920, ces mêmes puissances militaires (au moins 80 %du budget militaire mondial) n’ont pas réussi à en détruire une seule. Le seul cas de réussite est justement l’étouffement de...l’Etat islamique lorsque les Américains ont cessé de voir dans les rebelles sunnites en face d’eux un simple conglomérat de terroristes et considéré qu’ils pouvaient avoir des raisons de combattre, telles que le nationalisme ou la défense de leurs droits dans un nouveau système qui les excluait, voire les opprimait. C’est ce double changement de vision politique (et un gros effort sur soi), de la part des Américains et des rebelles vis-à-vis des Américains (devenus adversaires plus respectables, et plus lucratifs, que les djihadistes), qui a permis le déblocage de la situation et sauvé, in extremis, les Américains d’un repli piteux.

Donc quand François Fillon dit devant l’Assemblée nationale qu’il ne faut pas s’ajouter des ennemis, il a raison. Il était sans doute politiquement incongru d’adopter une position radicale vis-à-vis de Damas (ou de Téhéran) sans avoir le début des moyens de concrétiser sa fermeté, mais cela plaisait à Riyad et à Doha, nos excellents clients commerciaux (à moins que ce soit nos politiques qui soient leurs clients). Nous n’avions pas déjà les moyens d’attaquer Assad sans l’aide des Américains (qui n’ont pas hésité à nous lâcher, rappelons-nous, mais nous ne sommes visiblement pas rancuniers), c’est désormais totalement impossible ne serait-ce parce que les Russes le protègent désormais efficacement. S’il n’est plus question de l’attaquer, il n’est pas forcément utile en revanche d’ajouter à nos ennemis tous les groupes qu’il affronte. On s’est déjà ajouté l’Etat islamique alors que nous combattions déjà AQMI et al-Mourabitoune au Sahel, il n’est pas forcément utile d’y ajouter Ahrar al-Sham, Liwa al-Islam ou Liwa al-Tawhid, entre beaucoup d’autres, sachant encore une fois que sauf mobilisation générale, nous n’avons pas les moyens de vaincre une seule de ces organisations. Il n’est pas inutile de rappeler que la guerre des Etats-Unis contre l’ensemble des groupes rebelles irakiens sunnites, dont l’Etat islamique, et l’armée du Mahdi, a coûté dix soldats américains tués ou blessés et l’équivalent de 200 millions d’euros…chaque jour pendant cinq ans. Cet ensemble représente pourtant un ordre de grandeur sans doute inférieur à l’ensemble qualifié actuellement de « terroriste » par la Russie et Damas. Il convient de comprendre dans quoi on s’engage si on adopte cette voie. Beaucoup de groupes de la région ne nous sont pas sympathiques mais ils ne nous combattent pas et certains combattent même Daesh. Nous verrons si ce n'est plus le cas.


On peut aussi estimer que les groupes rebelles sunnites, syriens ou irakiens, et même l’Etat islamique ne sont pas nés de rien (ou d’une pulsion soudaine de détruire le monde) et ne subsistent pas sur rien. Tant que la population arabe sunnite d’Irak et de Syrie, avec la sympathie de celle des autres pays, se sentira, non sans de bonnes raisons, opprimée par les régimes de Damas et de Bagdad et bombardée par le reste du monde, la rébellion subsistera et parmi elle une tendance djihadiste forte…car justement forte. L’EI avec ses délires et son intransigeance n’est pas forcément apprécié mais il a su convaincre des tribus, des mouvements comme l’Armée des hommes de la Naqshbandiyya ou l’Armée islamique en Irak par exemple, ainsi que de nombreux individus qu’il était un bon protecteur dans cette « guerre mondiale contre les Sunnites » et même un administrateur honnête dans un océan de corruption. Bombarder l’Etat islamique, tenter de l’étouffer économiquement (mais deux-tiers de ses ressources sont locales) c’est bien mais s’attaquer aux causes de sa force, c’est encore mieux. Pendant la guerre du Rif, Abd el-Krim a été vaincu par la France par la conjonction d’une forte pression militaire (100 000 soldats déployés avec des moyens puissants) et d’une diplomatie locale visant à déconstruire les allégeances autour de lui. Il y a encore beaucoup de gens avec qui s’entendre et s’allier dans la région sans se trahir, à condition de prendre (vraiment) quelques risques avec eux et surtout ne pas passer par l’intermédiaire des monarchies du Golfe. Pour vaincre l’EI, comme les Américains en 2007, nous avons besoin des Arabes sunnites et c’est avec eux, je crois, que nous devons surtout faire alliance avant tout.

Dans la guerre en cours, on attend toujours ce qui est proposé aux Arabes sunnites, par Bagdad, Damas et même les membres de la coalition. S’intéresser aux Arabes sunnites serait certainement plus efficace que d’ajouter une croisade (les avions russes sont paraît-il bénis par les popes, ce qui fait le bonheur de tous qui soutiennent l’idée d’une agression par les Croisés) à un conflit régional entre l’axe chiite et les Arabes sunnites. Dépassons donc un peu le cubisme stratégique avec ses blocs de « il faut » (« s’allier aux Russes », « une coalition internationale », « une intervention au sol », « intensifier les frappes », « détruire le trafic de pétrole », etc.) par un peu de pointillisme s’appuyant sur la connaissance de la politique locale et des moyens de jouer dessus avec nos instruments de puissance. On a l'impression que les guerres en Afghanistan et en Irak ne nous ont rien appris.


Section Dassault

Au bilan, en excluant l’hypothèse que nous convaincrons le monde entier de nous suivre sur les rives du Tigre et de l’Euphrate (nous ne sommes pas les Américains), deux voies paraissent réalistes pour la France :

     La première, que l’on peut baptiser « bombarder et espérer », consiste à simplement augmenter les doses de frappes, dans un premier temps à titre de représailles et pour montrer à tous sa détermination à poursuivre le combat, et à long terme en espérant sortir de l’induction et provoquer enfin une rupture stratégique en changeant les rapports de force. Ces ruptures, à la manière d’une avalanche, sont le résultat de dynamiques souvent peu visibles (ou plutôt peu vues). L’apparition de la guérilla sunnite en 2003, la résistance de Falloujah, la révolte mahdiste, la diffusion des images des exactions d’Abou Ghraïb, l’effondrement des forces de sécurité irakiennes créées par le département d’Etat (tout ça au cours du désastreux mois d’avril 2004), l’extension exponentielle de la guerre civile à partir de février 2006, l’échec de la sécurisation de Bagdad, la découverte que le sud afghan était tenu par les Talibans lors de l’engagement de l’ISAF à l’été 2006, voilà autant de ruptures stratégiques survenues depuis le début de la « guerre contre le terrorisme » et toutes négatives pour les forces coalisées. Hormis la capture de Saddam Hussein, en décembre 2003 qui a, avec d’autres facteurs, réduit l’ampleur de la rébellion pendant quelques mois, une seule rupture a vraiment été positive : le retournement des groupes rebelles sunnites (le mouvement du réveil-Sahwa), qui, à la fin de 2006, ont finalement décidé de s’allier aux Américains pour en finir avec l’Etat islamique.

Les ruptures possibles actuellement sont difficiles à anticiper : révolte sunnites anti-Daesh, fractionnement de l’organisation, victoire de la milice Badr sur l’Euphrate, prise de Raqqa par les Kurdes, etc. Elles ne nous sont pas toutes favorables et leurs conséquences secondaires sont par ailleurs complexes. Si les événements nouveaux ne nous sont pas favorables ou s’il ne se passe rien de nouveau, la posture sera suffisamment légère pour pouvoir se désengager après un délai décent et en disant que nous avons suffisamment puni l’ennemi. L’avantage de cette stratégie est qu’elle ne compromet pas complètement notre position au Sahel, son inconvénient est qu’elle est assez aléatoire.

       La seconde, la « guerre de corsaires », consiste à élargir la panoplie de nos moyens à notre disposition pour faire mal, autrement dit et pour revenir aux effets complémentaires évoqués plus haut, engager des hélicoptères d’attaque et même des forces de raids, forces spéciales, infanterie légère, unités mécanisées, depuis la Jordanie, l’Irak, le Kurdistan irakien ou syrien (au moins la force d’une brigade renforcée). Cela implique bien sûr de faire prendre des risques à nos soldats mais dans cette guerre où, en quatorze mois, 100 % des pertes françaises sont civiles, on peut peut-être l’envisager. Quand on ne veut pas de pertes, on ne lance pas d’opérations militaires. Quand on veut gagner, on prend des risques. Des soldats tomberont et cette opération nous coûtera entre 500 millions et un milliard d’euros par an mais l’Etat islamique souffrira beaucoup plus qu’il ne le fait actuellement. Il n’y a combat dit asymétrique et résistance souvent victorieuse du « petit » sur le « fort » que tant que ce dernier craint de venir combattre sur le terrain du premier. Ces raids et ses frappes sur tout ce qui est atteignable, notamment le long de la frontière avec la Turquie dont l’étanchéité doit être un objectif premier, doivent préparer des actions plus décisives menées par les forces locales kurdes ou Arabes sunnites quitte à les recruter nous-mêmes et les intégrer dans des Légions arabes à encadrement français, à la manière par exemple de l'armée fusionnée franco-tchadienne qui a gagné la guerre de 1969-1972 ou des 120 000 « fils de l’Irak », souvent des anciens combattants ennemis, intégrés dans les rangs américains (pour 10 % du coût de la campagne aérienne actuelle), qui ont permis de chasser l’Etat islamique de Bagdad et des provinces purement sunnites. Ce sont actuellement des bataillons mixtes de ce type qui seront à la fois les plus efficaces et les plus légitimes pour planter les drapeaux à Raqqa et Deir ez-Zor, voire à Mossoul. Bien entendu, cela n’est rendu possible qu’à condition de mener une intense diplomatie locale mais aussi régionale, pour rééquilibrer un tant soit peu le contexte politique au profit des Arabes sunnites. Bien entendu aussi, si les Russes décident de s'engager vraiment contre l'EI et de cette façon, avec pourquoi pas une brigade au Kurdistan syrien, et si les Américains élargissent aussi, ne serait-ce qu’un peu, le spectre de leurs moyens (c’est déjà le cas avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et quelques raids de forces spéciales), les effets seront multipliés et on pourra peut-être alors parler de grande alliance.

Dans tous les cas, l’effort s’exercera sur la durée. Rappelons juste que les guerres des Etats contre des organisations armées durent en moyenne 14 ans depuis 1945. Nous en sommes déjà à vingt ans contre les avatars des GIA et nous n'en sommes pour l'instant qu'à 14 mois contre Daesh. Les conséquences de la guerre sur la société française seront sans doute aussi considérables, bien plus importantes que toutes celles que nous avons mené depuis cinquante ans. On ne pourra échapper à une remontée en puissance des moyens de l'Etat. C'est toute une idéologie et une gestion des ressources du pays à repenser, au profit de la sécurité, au détriment de l'ouverture, au profit de l'action régalienne au détriment d'une action sociale qui faudra, au moins, mieux gérer. La guerre contre le djihadisme marque probablement la fin d'une forme de mondialisation pour la France.


Michel Goya


Source : http://lavoiedelepee.blogspot.com.es/2015/11/bombarder-et-esperer.html



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