UN CONTE DE LA DÉFENSE.


 

Il était une fois…

Un Ministre de la Défense qui recherchait désespérément des crédits pour faire, tout simplement, ce que le Président de la République, chef des Armées, attendait de lui. A savoir « assurer la protection du territoire, de la population et des intérêts français ».

Pour ce faire, il ne lui manquait, en 2015, qu’un peu plus de 2 milliards d’euros …

Il alla donc voir le Grand Argentier.

L’homme lui ressemblait, massif, front large, crâne dégarni, mais leurs regards étaient différents. Le Ministre, grave et pensif, avait l’œil grand ouvert, attentif. L’Argentier, lui, cachait le sien sous des lunettes rondes, le réduisant souvent à une simple fente traversée d’éclairs furtifs. Et il arborait en permanence une sorte de sourire mi Bouddha, mi Joconde. Le contact fut courtois, et tout deux s’entendirent sans difficulté sur une solution consistant à résorber le déficit en vendant, d’une part, des immeubles vides, -

« vieilles casernes oubliées »-, où la Défense n’abritait plus que des rats furtifs et des

araignées laborieuses, et, d’autre part, des fréquences qu’elle n’écoutait pas.

Informé, le Président approuva et, urbi et orbi, annonça la « sanctuarisation » de ce budget si habilement établi.

Hélas ! Personne ne voulut acheter ces parures défraîchies de la grande muette…

Le Ministre eut alors une idée qu’il trouva à la fois simple, et de bon goût. Pourquoi la

Défense ne vendrait-elle pas à des sociétés mixtes, -État-Privé-, certains matériels- d’où

apport immédiat d’argent frais-, matériels qu’elle louerait ensuite à ces mêmes sociétés ?

Malin, non ? Plus cher sur le long terme, dites-vous ? Oui, mais certitude de pouvoir assurer les missions en temps et en heure. Directement informé par le Ministre, le Président approuva et, urbi et orbi, annonça la « sanctuarisation » de ce budget si habilement rétabli.

Hélas, le grand argentier qui avait eu vent de l’affaire s’y opposa avec toute la rondeur

massive dont il était souvent coutumier. Pour créer ces sociétés acheteuses des matériels de la défense, il lui faudrait emprunter, s’endetter, et ça, il n’en était pas question. D’ailleurs Bruxelles veillait… Il fit donc le siège du Président pour l’amener à changer d’avis. Le Ministre de la Défense fit de même pour l’inviter à rester ferme.

Stoïque, le Président différait, disant à l’un qu’il allait en parler à l’autre, à l’autre qu’il allait en parler à l‘un.

Jusqu’au jour où le grand argentier força la porte du Président en disant : J’ai trouvé !

Oui, oui, murmura le Président un peu las, je vais de ce pas le dire au Ministre. Ecoute-moi

d’abord insista l’Argentier : j’ai les moyens de les faire marcher ! Qui donc ? Les soldats, car j’ai trouvé de l’argent frais ! Loto, PMU, poker, s’enquit en souriant le président que l’on sait amateur de blagounette. Pas du tout ! Si j’additionne les économies faites grâce au pétrole moins cher, le coût de ces Rafale que nous n’achèterons pas cette année puisque nous les vendons à l’Egypte, au Qatar, et peut-être aussi à l’Inde, et si j’ajoute en bonus le prix de cette frégate que nous enlevons à la Marine pour la vendre à l’Egypte, le compte 2015 est bon !

Génial ! Rugit le Président, et, toujours espiègle, il ajouta : c’est donc en déshabillant la

Défense qu’on fait marcher les soldats !

Président et Grand Argentier mirent donc au point la tactique qui allait culbuter la

défense du Ministre de la Défense que l’on présumait fort mécontent. On allait donc d’abord diminuer résolument la diminution des effectifs, ce qui allait réjouir le Ministre et les soldats, et peut-être même atténuer légèrement l’érection tumescente de la courbe du chômage. Et puisque les comptes de 2015 étaient assurés, on se permettrait de rajouter 3,8 Mlds sur la période 2016-2019. Pourquoi donc ce chiffre de 3,8, s’enquit le Président ? Parce que ça fait sérieux. Si j’avais mis 4, ou 5, on aurait susurré que le travail était fait « à la louche ». J’ai même pensé d’abord 3,876 Mlds, mais là, certains auraient eu un doute.

Si je comprends bien, nota le Président, ces 3,8 Mlds ne correspondent pas à grand-chose.

Et, hilare, il ajouta, décidemment, pas de cadeaux sous le sapin ! Eh oui, se rengorgea le Grand Argentier.

D’autant plus, ajouta-t-il, que nous ne débloquerons que quelques centaines de millions en

2016, voire en 2017, pour assurer les engagements courants, et nous laisserons le reste, 2,5 Mlds, à la charge de nos successeurs, avec l’obligation de se sortir du sac de nœuds où nous les aurons fourrés ! Le Président éclata de rire : juste revanche, dit-il, mon prédécesseur – que son nom soit à jamais honni !- n’avait-il pas lui-même prévu une augmentation du budget de la défense dès 2012 ! Rien que pour me pourrir la vie !

Quelques autres questions furent très vite traitées. Les économies 2015 ne compensaient en fait que moins de la moitié des déficits constatés.

Peu importe, dit le Grand Argentier, le reste fera partie de cette bosse budgétaire, dite report de charges, que nous poussons devant nous, budget après budget, à la grande fureur de nos successeurs, qui feront d’ailleurs comme nous. Il ajouta qu’il avait aussi voulu rogner sur le quotidien, supprimer par exemple le fromage et l’eau minérale du soldat, mais que la colère du Ministre l’en avait dissuadé. Quelle sottise, souligna le Président ! Il fallait supprimer sans le dire ! Qui donc se serait aperçu de la disparition de l’eau minérale dans nos casernes !

Restait, pour le Président, à informer le Ministre. Et c’était là quelque chose qu’il avait

en horreur. Il allait falloir en effet jouer du sentiment, et un chef d’Etat qui se respecte se doit de n’en manifester aucun. De plus il allait falloir trancher, et pour le Président expert en procrastination, c’était là un déchirement. Mais son esprit agile eut tôt fait de trouver le

cheminement astucieux, élégant, et pimenté d’humour qu’il affectionnait. Il louerait avec

emphase son Ministre qui, au prix de 33 déplacements en Orient en 3 ans, avait enfin réussi à vendre nos matériels. Sourire modeste. Il lui dirait à l’oreille que nos Armées devraient donc attendre pour en être elles aussi mieux dotées. Grimace. Mais que ces crédits inutilisés serviraient fort opportunément, et presque miraculeusement, à financer tous nos engagements. Sourire apaisé. Et en plus, que le Ministre pourrait ainsi partir la tête haute. Œil inquiet. Car il se doit maintenant de conquérir la Région Bretagne, et de la garder en rose. Claquement de talons.

Remercié avec élégance, le Ministre devrait s’incliner. Il partirait la tête haute, c’était mérité. Mais aussi bien conscient des lendemains de désordre qui attendaient la Défense.

Conscient aussi que, par ses décisions, le Président démontrait qu’il ne se faisait déjà plus d’illusions sur les résultats des élections de 2017, et s’apprêtait à laisser à ses successeurs un espace de manœuvre largement pollué. Triste, mais aussi en colère, le Ministre se permit alors, dans une courte diatribe fustigeant les exactions sexuelles supposées de soldats français en Afrique, de dire toute la rigueur qui devrait s’appliquer à ceux qui ont « sali le drapeau ».

L’allusion à Jean Zay qui, à 20 ans, traitait le drapeau de « torche-cul » apparaissait

transparente. Ce Jean Zay que le Président avait justement décidé de « panthéoniser »

suscitant grogne, questions, et pétitions dans le monde de la Défense…

Le Président n’apprécia pas du tout. C’est curieux, pensa-t-il, de voir comment évoluent

ces hommes politiques qu’on met au contact des soldats. Très vite, ils en adoptent les mœurs, psychorigidité, sens sourcilleux de l’honneur, posture patriotardo- réactionnaire, presque facho…

Mais le Président n’était pas homme à se préoccuper longtemps des états d’âme de ses sujets. Il haussa les épaules et passa vite à autre chose…Qui donc pourrait succéder à ce

Ministre si apprécié ? Il chercha un instant, et soudain un large sourire illumina son visage.

Mais oui, c’était bien sûr ! Elle seule pourrait !

Mais c’est là une autre histoire…

Le conte des comptes de la défense ici se termine. Tout conte est fable et s’achève donc

d’habitude par une maxime, dite « moralité ».

Ici, vous n’en trouverez pas.

 

 

Bernard Messana

 

 


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