Service civique

     En 1994, M. Chirac, candidat à l’élection Présidentielle, m’a invité à dîner à la mairie de Paris pour parler de la suppression du Service Militaire, mesure qu’il envisageait d’adopter s’il était élu. 

    Je lui ai répondu : « La conscription est devenue inégalitaire car le service en Coopération draine les jeunes gens les plus instruits. Je vous conseille donc de réformer le Service National mais surtout de ne pas le supprimer. D’abord, c’est un puissant facteur de cohésion dans la société et, ensuite, c’est le moyen de donner à la partie la plus défavorisée de la jeunesse masculine un supplément d’éducation dans les domaines physique, civique et moral. En apprenant aux jeunes à se raser le matin, à faire leur lit, à aider leur voisin au parcours de combat, à partager les rigueurs du service et à saluer le Drapeau, nous leur enseignons les bases de la discipline, de l’ordre et du dévouement à la Patrie. » 

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     En dépit de cet avis, il a décidé en 1996 de mettre la conscription en sommeil. Or, des voix s’élèvent aujourd’hui pour demander son rétablissement, en l’étendant aux filles. 

    Je ne sais pas si ce serait réalisable alors que l’armée de métier fait preuve au quotidien de son adaptation aux circonstances malgré les réductions incessantes dont elle fait l’objet. Les casernes ont été vendues et des camps démantelés. Par ailleurs, je ne suis pas sûr que les jeunes de 2015, élevés (?) dans une ambiance de laxisme général, acceptent de marcher au pas, de courir huit km en une heure avec sac et armes et d’éteindre les lumières de la chambrée à 22 heures, comme papy… 

    Pourtant, il serait très nécessaire de créer en France une Garde Nationale à base de réservistes pour faire face au danger intérieur dont les récents évènements ont montré la sinistre réalité. 

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     D’autres voix, nombreuses, réclament l’extension - voire l’obligation- du Service Civique actuel. 

     Il existe légalement depuis 2010 et concerne des volontaires de 16 à 25 ans, garçons et filles. 

    Ils s’engagent pour une durée de 6 à 12 mois dans un organisme d’intérêt général, association le plus souvent. Ils touchent une indemnité de 540 € par mois et bénéficient de divers avantages matériels. Ils sont 35.000 cette année à œuvrer dans les domaines de la reconstruction, de l’aide sociale, de l’éducation, de la protection de l’environnement, du sport, de l’art et des loisirs. Leur service s’exécute à la carte et en externe : chacun choisit son type et son lieu d’engagement. 

    Depuis les attentats récents, des personnalités de tous bords s'interrogent sur la façon de renforcer la cohésion nationale et le sentiment d’être français. Parmi les mesures envisagées, figure celle d'élargir le service civique actuel (ou de le rendre obligatoire pour tous les jeunes) malgré les obstacles financiers et logistiques. M. Hollande en fixait dès 2012 l'objectif à 15% d'une classe, soit 100.000 jeunes. En 2015, 45.000 jeunes devront être accueillis, ce qui nécessitera de porter le budget annuel de 170 à 600 millions. Faut-il aller plus loin et l’étendre à tous ? 

     Le responsable actuel du Service Civique émet des doutes sur la faisabilité d'une telle mesure: il voit dans son caractère obligatoire une façon de « punir » la jeunesse et pointe son coût. 

     Du côté de l'opinion publique, les avis sont partagés. Certains rejettent l'idée d’obligation. D’autres la réclament. Selon un sondage récent, 80% des Français y seraient pourtant favorables. 

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     Selon moi, la question essentielle n’est pas là. Elle est de savoir si le maintien de ce qui n’est à mes yeux qu’une gentillesse pour les jeunes en difficulté permettant de réduire les chiffres du chômage répond à la nécessité de leur inculquer des repères et de les initier à la citoyenneté. 

     C’était l’objectif des Chantiers de jeunesse après 1940. Obligatoire pour les garçons, ce Service les soumettait pendant 8 mois gratuitement à une vie rude, forestage notamment, en équipes de 10 à 12 garçons regroupés en camps de 150, installés exclusivement dans la nature, loin des villes et sans permission de WE : discipline militaire et pédagogie scoute, sport et formation civique en sus. (1) 

     J’ai vécu cela en montagne comme chef d’équipe et, quoi qu’on puisse penser de ce système d’un autre âge, j’atteste que ce stage (éprouvant) a, parmi d’autres, contribué à ma formation. 

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     Pour conclure, ayant consulté ma petite fille B, étudiante qui vient d’accomplir son Service Civique (à sa grande satisfaction), et m’appuyant sur mon expérience de formateur d’hommes, je me permets d’indiquer les différents éléments qui seraient à prendre en compte, selon moi, pour mettre sur pied un nouveau Service Civique digne de ce nom. 

1/ Il faudrait que l’objectif soit clairement précisé : intérêt national d’abord et intérêt particulier du jeune ensuite. Or, c’est celui-là qui semble dominer actuellement : selon le président de l'Agence du service civique, il y a quatre fois plus de demandes que de missions disponibles. De plus, certaines de ces missions semblent assez éloignées du bien commun, compte tenu de la dureté des temps. 

2/ Il faudrait que ce temps de Service (au sens noble) soit accompli sérieusement et rigoureusement (ce qui ne veut pas dire comme une punition). Cela suppose que son exécution soit contrôlée (ce qui ne semble pas être le cas actuellement) et que soient limités les domaines d’activités pour établir une certaine égalité de traitement entre les personnes. Actuellement, je trouve qu’il y a une grande différence entre le sort du jeune sans diplôme qui nettoie les forêts l’hiver et celui de l’étudiant(e) qui planche en chambre sur un projet artistique. On revient à l’inégalité jadis dénoncée. 

3/ La question de l’encadrement de ce Service me semble se poser d’emblée car, dès que l’on parle de formation humaine, la qualité et la motivation de l’encadrement jouent un rôle déterminant. 

Or, ici, il s’agit de donner aux jeunes des éléments d’éducation à la vie en société et, j’ose le dire, au patriotisme, qui leur manquent. Dans le système actuel, l’encadrement semble confié aux cadres accueillants : ont-ils la compétence et la rigueur nécessaire ? Les pompiers, oui, mais les autres ? 

4/ Enfin et surtout, l’exécution individuelle et décentralisée du Service Civique tel qu’il est vécu actuellement me parait trop éloigné du brassage social, objectif de cohésion recherché (même si les jeunes au Service peuvent rencontrer quotidiennement d’autres personnes). 

     Dès lors qu’il s’agit d’apprendre à vivre ensemble, l’on sait que rien ne vaut le travail manuel en commun, la fatigue et le repas partagés. 

     Je ne me prononce pas sur le caractère obligatoire ou non du Service (ni sur le degré souhaitable de mixité hommes / femmes en son sein) mais je recommande un Service à dominante collective, soigneusement encadré et rigoureusement contrôlé selon le principe

de Saint Ex : 

« Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. 

Mais si tu veux qu'ils se haïssent, jette-leur du grain. ».


    En attendant, commençons par enseigner le Civisme dans la famille et à l’école. 


Jean Delaunay         



 


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