La nouvelle guerre de trente ans (article de 2009)

Par le Col. Michel GOYA.


...Une bonne "piqûre de rappel" qui aurait du interpeller le "pouvoir" d'hier et d'aujourd'hui...Mais, comme ce n'est pas politiquement porteur, autant prêcher dans le désert...! JMR


14 juin 2009


Le monde du XXIe siècle renoue avec une complexité stratégique inconnue des Français depuis les subtilités de l’époque des Lumières. Mais à l’époque la France se suffisait à elle-même, désormais elle survit grâce à un réseau qui s’étend à travers un maillage menaçant où les rivaux, les organisations armées et les moyens de nous porter de coups n’ont jamais été aussi nombreux. Nous voici dans le temps le plus fâcheux pour un Etat, selon Machiavel, celui où il ne peut ni goûter la paix, ni soutenir ouvertement la guerre.


Guerre nulle part, insécurité partout

Selon un rapport de l’Human Security Center en date d’octobre 2005, le nombre de conflits armés aurait diminué de 40 % depuis la fin de la Guerre froide jusqu’en 2003 accréditant l’idée qu’un monde enfin unifié, au moins économiquement sur le modèle libéral-capitaliste mais aussi de plus en plus politiquement, tendrait vers la paix. Il semble malheureusement qu’il n’en soit rien et ce qui apparaissait comme une décrue dans les années 1990 n’était sans doute que la première phase, descendante, d’un cycle en forme de U. Après un point bas aux alentours de 1998, qui correspond au début d’une une série de crises économiques, nous abordons désormais la montée de la deuxième barre, synonyme de montée des violences. Après quelques années de stabilisation, les dépenses militaires mondiales remontent et avec accélération. 

Ce n’est pas un phénomène nouveau. Lors de la première mondialisation, conséquence de la révolution industrielle du début du XIXe siècle, le nombre de conflits inter-étatiques avait également commencé par diminuer drastiquement depuis la fin du Premier Empire et on pouvait imaginer sérieusement, après la guerre de 1870, que le droit international, presque confondu alors avec le Concert européen, la communauté de culture entre les puissances puis leur imbrication économique empêcherait toute crise majeure. L’hypothèse d’une paix entre les nations « civilisées » paraît alors légitime, les expéditions coloniales ne méritant que rarement le titre de guerre.

Un indice aurait pu éveiller des soupçons : alors qu’au début du XIXe siècle, il n’y avait guère de différence entre le costume traditionnel de la bretonne et celui de l’Alsacienne, au début du suivant, ils étaient radicalement différents. Loin d’uniformiser les esprits, les nouveaux moyens de transport et de communications avaient exacerbé les identités régionales. De la même façon, la première mondialisation loin d’uniformiser les esprits a suscité les théories culturalistes les plus délirantes et les nationalismes les plus exacerbés, avec le résultat que l’on sait. 

Avec la fin de l’URSS en 1991, la menace d’un affrontement mondial généralisé s’est éloigné et on a pu croire que les incendies qui s’allumaient ici ou là, et notamment en ex-Yougoslavie, n’étaient finalement que des embrassements de quelques feux étouffés jusque là par la bipolarité. On a pu croire à nouveau, qu’une fois ces feux éteints, le « nouvel ordre mondial » permettrait de réguler la violence internationale sous un seuil « acceptable ». Les armées occidentales, profondément réduites et transformées, reprenaient leur rôle de police internationale.

Force est de constater aujourd’hui que le monde n’est pas aussi « plat » [1] que le souhaiterait certains et que des « saillants » apparaissent un peu partout, à l’intérieur même de ces Etats affaiblis et qui ne se font plus que rarement la guerre. Si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos ethniques, territoires occupés ou zones tribales. Dans la majeure partie de l’ancien Tiers-Monde, des Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement mais aussi souvent celui du particularisme et de la tradition. Ces « espaces gris » prospèrent dans les nations affaiblies, à la fois par la désétatisation de l’économie mais aussi par un processus de démocratisation qui leur a fait perdre la stabilité autoritaire sans leur donner le jeu des contre-pouvoirs des régimes démocratiques solides. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » sont plutôt d’essence réactionnaire et traditionaliste, sans volonté de conquête, au moins pour l’instant, mais avec une forte volonté de nuire [2].


Les nouvelles ONG

De nouvelles organisations y sont apparues relevant tout à la fois des bandes criminelles, des mafias, des groupes terroristes ou des groupes de mercenaires. Fortement inspirés de leurs cultures locales mais bénéficiant des réseaux et flux de la mondialisation, ces groupes ont dépassé le cadre d’action local ou régional pour être capable d’agir dans l’ensemble du monde. La mouvance Al-Qaïda, a logiquement trouvé une base dans un Afghanistan instable depuis vingt ans avant de s’implanter dans des « pays porteurs » comme la Somalie, le Soudan ou le Yémen poussant même des ramifications économiques jusqu’au Congo (trafic de pierres précieuses). Après l’échec de la secte Aum en 1995 qui aurait pu tuer au gaz plusieurs centaines de personnes si son opération avait été mieux préparée, Al-Qaïda est la première ONG à frapper « massivement » une puissance occidentale, significativement au World Trade Center, symbole de la mondialisation, puis l’Espagne et le Royaume-Uni. De même coup, la France, chez qui le terrorisme islamiste avait commencé par sévir de manière plus artisanale, découvrait qu’elle n’avait été une île stratégique que quelques années seulement.

Après ce terrorisme mondialisé, la deuxième mauvaise surprise des Occidentaux à été la découverte d’organisations armées capables de leur résister, eux qui se croyaient  invincibles depuis la première guerre du Golfe en 1991. Les Talibans et leurs alliés, premiers à recevoir la foudre américaine après le 11 septembre 2001, sont six ans plus tard toujours solidement implantés dans le sud de l’Afghanistan. Les guérillas sunnites irakiennes, sans base à l’étranger et sans aide matérielle ont tenu tête aux Américains depuis 2003 à partir d’une structure en réseaux tellement souple que l’on peut parler à leur égard d’organisations invertébrées. Mais sur le même territoire, on a trouvé aussi l’armée du Mahdi de l’ayatollah Moqtada al-Sadr, qui fonctionnait de manière radicalement différente, en accord avec une culture chiite qui associe une vision politique, une structure hiérarchique, l’étroite combinaison dans l’action des composantes politiques, économiques, militaires ou psycho-médiatiques et l’exacerbation de la notion de sacrifice. Incrustée dans le labyrinthe géant de Sadr-City au Nord de Bagdad, l’armée du Mahdi peut compter sur un potentiel de plusieurs centaines de milliers d’hommes prêts à mourir. Par trois fois, elle a contraint l’armée américaine à la négociation et Moqtada al-Sadr, un des hommes qui a fait tuer le plus de soldats occidentaux est un homme libre de ses mouvements. Au Sud-Liban, le Hezbollah est structuré sur ce même modèle et, bien mieux équipé que les Mahdistes, il a réussi la performance unique au Moyen-Orient de tenir en échec l’armée israélienne durant l’été 2006. Ces nouvelles organisations comblent ainsi le vide entre les groupes purement terroristes et les armées étatiques, empruntant à ces deux  pôles  pour constituer des structures hybrides adaptées à la menace des forces d’intervention occidentales qui elles, n’ont guère varié depuis dix ou quinze ans.


La fin annoncée de la suprématie militaire occidentale

La troisième étape est celle du renforcement militaire d’Etats non occidentaux. Il s’agit d’abord de quelques puissances régionales comme l’Iran, dont la capacité de résistance est bien supérieure à celle de l’Irak de Saddam Hussein. Outre une armée qui, grâce à des industries de défense non-occidentales en plein développement, se modernise rapidement, l’Iran peut aussi utiliser des organisations alliées comme le Hezbollah ou l’armée du Mahdi pour frapper indirectement les Occidentaux, au Moyen-Orient ou sur leur territoire nationaux. Elle peut organiser sur son sol une défense populaire qui engluerait tout envahisseur et est sans doute tentée de compléter son dispositif par des armes nucléaires. La possibilité de résister aux Etats-Unis, presque inconcevable il y a quelques années, est désormais établie et l’exemple iranien pourrait en inspirer d’autres.

Le dernier élément qui commence à se profiler est celui de la reconstitution dans l’Ancien monde d’une géopolitique proche du XVe siècle, avec, outre la Perse, le retour au premier plan de l’Inde, de la Russie et de la Chine reprenant son rôle de pendant oriental d’une Europe divisée politiquement mais culturellement unie. Après une éclipse plus ou moins longue, ces puissances émergentes, auxquelles il faudra ajouter le Brésil et dans une moindre mesure la Turquie, l’Afrique du Sud, le Mexique, le Vietnam et quelques autres, n’ont certainement pas l’intention de se contenter d’un statut de « nouveau riche », à l’instar du Japon. Ainsi, et alors que les budgets militaires des pays occidentaux stagnent, ceux de ces nouvelles puissances augmentent à grande vitesse (les budgets russes et chinois évoluent actuellement au rythme d’un doublement tous les cinq ans), ce qui leur permet pour les plus importants d’entre eux, non seulement de reconstituer leur puissance militaire nationale mais aussi de développer une industrie de défense. Le monopole occidental en matière de technologie de défense, qui lui assurait une suprématie incontestée sur les armées régionales, est donc destiné à s’effriter inexorablement comme en ont témoigné déjà les chars israéliens détruits, en juillet 2006, par les très modernes missiles antichars d’origine russe dont disposait le Hezbollah. Ces industries alternatives vont immanquablement irriguer les organisations et puissances régionales citées plus haut, les rendant encore plus résistantes. Que l’on songe simplement aux difficultés tactiques qui se poseraient aux armées occidentales si l’industrie russe développait et exportait à nouveau des missiles anti-aériens efficaces.


Un nouveau paysage stratégique pour la France

Le paysage stratégique change autour de la France et le temps des « dividendes de la paix » est désormais bien loin. Puissance de plus en plus moyenne au sein d’un ensemble occidental qui n’a plus « le monopole de l’Histoire », selon l’expression d’Hubert Védrine et dont le poids relatif économique, démographique et militaire décline inexorablement, la France entre dans une période de vulnérabilité croissante. Outre les miettes de France (DOM-TOM, ressortissants) éparpillés dans le monde, la France, dont le commerce extérieur français atteint 20 % du produit intérieur brut et qui ne dispose que peu de ressources naturelles, est « connectée » par ses réseaux d’énergie, de communications, de transport humain ou physique sur un monde de plus en plus dangereux. Pour la première fois sans doute de son histoire, l’ennemi n’est plus aux frontières de la France mais, selon la formule consacrée, il n’y a plus de frontières aux menaces. Dans une situation malthusienne où le pétrole (80 % de l’accroissement de la demande énergétique est le fait des pays émergents), en attendant les autres ressources fossiles, se raréfie à grande vitesse et où des problèmes écologiques majeurs s’imposent au monde, non seulement les poches de colère ne vont pas diminuer, menaçant à elles seules la stabilité du monde, mais vont s’y ajouter superposer des zones d’affrontement économiques et politiques.

La France devra faire face à des rivaux qu’elle n’affrontera probablement pas visiblement (plutôt que directement car des formes invisibles comme les cyber-attaques sont possibles), par le simple jeu de la dissuasion nucléaire réciproque, mais indirectement dans ces espaces plus ou moins flous entre les blocs et au sein desquels sont branchés nos réseaux stratégiques.  Un nouveau « grand jeu » est en train de se mettre en place dans lequel, l’action militaire ne sera qu’une arme parmi d’autres mais qui aura toute sa place pour défendre nos intérêts (et la stabilité du monde est le premier d’entre eux) jusque dans les « poches de colère » les plus reculées. Nos adversaires y seront principalement des organisations armées, autonomes ou manipulées, à forte capacité de résistance locale et capables de frapper ponctuellement sur notre propre territoire.


Pour cette nouvelle guerre de trente ans, il faudra certes disposer d’un bouclier sécuritaire mais il serait un peu court de se limiter à cela. On peut toujours se demander ce que nous aurions fait si Al Qaïda, soutenue par les Talibans, avait choisi en 2001 de frapper Paris plutôt que New York et Washington. Aurions-nous été capables de mettre à bas le régime taliban et de traquer Ben Laden ? Aurions-nous pu former une coalition pour nous aider dans cette entreprise ? Si le bouclier est pour l’instant efficace comme en témoignent les projets d’attaques terroristes qui ont pu être déjoués, l’épée est bien courte et faire appel à celle des Américains est de moins en moins sûr sinon souhaitable. Il paraîtrait donc pour le moins inconséquent de baisser la garde.


Michel Goya



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