Défense : la grande illusion !


Par le Général (2s) Marc ALLAMAND


L'aura dont bénéficie, selon les sondages, le Ministre de la Défense, repose sur plusieurs réalités:

 

-         Sa bonne connaissance des dossiers acquise par des années de présence au sein de  la Commission de la Défense de l'Assemblée nationale.

-        Son habileté  politique à exploiter les retombées médiatiques des opérations menées avec succès par les armées françaises (désengagement d'Afghanistan, engagements au Mali et au Sahel) et cacher le peu d'efficacité de nos engagements en République Centrafricaine (RCA) et contre Daech en Irak et en Syrie.

-         Sa volonté de reprendre en main le Ministère et de cantonner le Chef d'état-major des Armées (CEMA) dans son « cœur de métier », afin d'être  le seul maître à bord, position confortée par la confiance totale que lui témoigne le Président de la République, chef des Armées.

-         Son engagement médiatiquement réussi  dans tous les domaines de son ministère (simulacre de défense du budget contre Bercy, organisation de la gestion des Armées,  vente d’armes à l'étranger).

 

Mais aussi brillante que soit  l'image, ce n'est qu'une grande illusion. La réalité est toute autre.

En effet, le Ministre porte aujourd'hui une  responsabilité totale dans des décisions qui se révèlent être, au minimum des erreurs, au pire des fautes.

 

-         Le cautionnement d'abord  du Livre blanc de 2013, dans lequel la menace interne de l’islamisme radical, pourtant sous-jacente mais politiquement peu correcte, n'a pas été prise en compte, obligeant le Ministre à ralentir légèrement la réduction des effectifs après les évènements du 11 janvier 2015. En trois ans, le contrat opérationnel des forces a été divisé par deux alors que les menaces sont en augmentation.

-         La poursuite de la politique de déflation, pour de fallacieuses raisons comptables (un personnel civil coûterait soit disant moins cher qu'un personnel militaire, ce qui est faux si on compare ce qui est comparable, c'est à dire les salaires des militaires, sans les pensions et sans les indemnités opérationnelles, aux salaires des civils)  alors que les Armées, en pleine réorganisation désorganisation, avaient impérativement besoin d'une pause pour digérer les multiples réformes qu'elles subissaient depuis une dizaine d'années.

-         La « civilianisation » de la Défense  dans un ratio de 75% (de militaires)- 25% (de civils), fortement contestable.
En effet, avoir un quart de personnel civil, par nature non réversible en combattants, dans un ministère aux effectifs qui se réduisent, n'est pas la proportion adéquate, d'autant que le triple frein à la mobilité du personnel civil (statutaire, géographique et fonctionnel) se traduit par une distorsion croissante entre l'organisation et la gestion. Un nombre croissant d'agents civils ne travaille plus au bon endroit ou sur le bon poste, pendant que d'autres postes indispensables de personnel civil demeurent vacants.

-         La précarisation du personnel militaire
Cette politique des ressources humaines voulue par le Ministre et conduite par le contrôle des armées a des effets néfastes en accentuant la précarisation du personnel militaire, notamment des militaires du rang et des sous-officiers. La précarisation traditionnelle, liée à l'impératif de jeunesse dans les forces opérationnelles, se conjugue avec le ralentissement des perspectives d'avancement et engendre une annulation progressive mais sensible de la revalorisation indiciaire intervenue depuis 2009 pour tout le personnel militaire. Sans compter qu'on prive aussi un certain nombre de militaires d'une deuxième partie de carrière dans l'environnement des forces, postes pour lesquels ils sont pourtant tout à fait compétents.

-         Un budget insuffisant malgré les apparences et les effets d'annonce, alors qu'il faut équiper et faire vivre les effectifs supplémentaires, faire effort sur la maintenance, acheter des matériels nouveaux. Les moyens dans les garnisons sont dérisoires, le niveau d'entraînement baisse, les conditions de vie des militaires engagés dans l'opération Sentinelle sont très difficiles, et malgré l'effet trompeur, les effectifs des armées vont continuer à baisser, tandis que trois ans après, le système de paiement des soldes Louvois continue à pourrir la vie de nos soldats et de leur famille.

 

 

En résumé, la politique des ressources humaines (RH) choisie conduit à une détérioration sensible de la condition militaire et à une « rigidification » de l'organisation du ministère de la Défense, faute d'avoir compris que la fonction RH devait rester par nature une prérogative du commandement. A l'époque où des Lyautey et Gallieni administraient des territoires entiers, on ne leur demandait pas de se recentrer sur leur coeur de métier! Nos officiers seraient-ils devenus aujourd'hui des incapables pour que l’on confie certains de leurs postes de responsabilité à des administrateurs civils ?

Aussi, malgré les apparences, l'héritage laissé par le ministre actuel de la Défense va se traduire, dans les années à venir,  par un appauvrissement et un affaiblissement de nos armées. Le redressement urgent de la situation passe non seulement par un effort budgétaire accru, mais également par une autre politique des ressources humaines. Etrangement, c’est le moment où le capitaine du bateau « Défense » s’apprête à quitter le navire. Avant qu’il ne coule ?

 

Marc ALLAMAND
Officier général (2S)

 


Les arguments développés sur la politique des ressources humaines sont largement inspirés du texte du Colonel Neyron de Saint Julien paru dans la revue de la Défense Nationale d'octobre 2015 et intitulé:

«  Rééquilibrage personnel militaire-personnel civil : et le soldat dans tout ça! »

 

 

Source : http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-general-2s-marc-allamand-defense-la-grande-illusion.html

 

 


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