« Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix »

Tribune écrite par Pierre de Villiers, chef d’état-major des  armées.

 

 

Le général Pierre de Villiers est chef d’état-major des armées depuis le 15 février 2014. Conseiller militaire du gouvernement, il est responsable, sous l’autorité du président de la République, de la  préparation et de l’emploi des forces, ainsi que du commandement de toutes les opérations militaires.

Il a commandé au Kosovo et en Afghanistan. Il a également été chef du cabinet militaire du premier ministre.


Le 21/01/2016.

 

Notre pays est engagé dans une guerre contre un ennemi asymétrique et terroriste. La France peut compter sur ses armées pour résister, affronter et vaincre cet ennemi.

Protéger les Français, où qu’ils soient, est bien la vocation des armées françaises. C’est pour cela qu’elles s’engagent avec abnégation, constance et professionnalisme, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des frontières. 

Le combat sera long. C’est la force légitime qui fait reculer la violence. Cette force doit s’inscrire 

dans une stratégie globale pour agir sur les racines de la violence.

Prenons la mesure des changements que nous vivons  : nous sommes face à une guerre d’un 

nouveau type.

Pendant longtemps, la violence paraissait limitée : illusion optique, elle n’était que lointaine. Elle 

est désormais sur notre sol. Elle s’est exprimée de la plus terrifiante et ignoble des manières lors des attentats perpétrés sur notre sol.

Défense de l’avant et protection du territoire sont les deux volets d’une même volonté  : protéger la  France et les Français.

Le président de la République a clairement désigné notre ennemi  : le groupe Daech [acronyme 

arabe de l’organisation Etat islamique]. Et n’oublions pas d’autres noms qui sont autant de 

masques  : Al-Qaida, AQMI, AQPA... Ces groupes ignorent les frontières et jouent avec les outils 

de la mondialisation pour recruter leurs exécutants, diffuser leur propagande, exporter leurs modes d’actions terroristes. Ils cherchent l’implosion des sociétés, l’installation d’un chaos propice à l’émergence d’un néocalifat. Ils véhiculent, par Internet et les réseaux sociaux, une propagande 

agressive, réactive et de grande qualité technique qui cherche à discréditer nos valeurs et notre 

modèle de société. Le terrorisme n’est pour eux qu’un moyen parmi d’autres d’arriver à leurs fins. 

Nous ne faisons pas la guerre à un procédé. Nous ne faisons pas la guerre à un terrorisme 

désincarné  ; nous faisons la guerre à ces groupes djihadistes.

Le mensonge et la dissimulation sont leur matrice  : leur idéologie évoque un passé idéalisé et la 

promesse d’un futur fantasmé  ; ils prétendent préparer l’avènement d’un monde nouveau, mais 

usent sans retenue d’une violence destructrice et nihiliste. En vérité, leur action répond à un plan qui repose sur la recherche du coup de force permanent et la surenchère de violence.

Face à eux, nos armées mènent, avec nos alliés, au Sahel et au Levant, avec courage et 

détermination, une véritable « défense de l’avant  » de notre territoire, de nos valeurs, de notre 

société. Et ce sont les mêmes soldats, avec un même enthousiasme et une même foi en leur mission, qui, sur le sol national, en appui des forces de sécurité intérieure, se tiennent prêts à s’opposer aux actes de guerre que des terroristes voudraient commettre au cœur de nos villes. Défense de l’avant et protection du territoire sont les deux volets d’une même volonté  : protéger la France et les Français.

Toutes les menaces sont en effet désormais transnationales.

Nous sommes entrés dans une guerre mondialisée et il en résulte pour nos démocraties un lien fort, direct, entre leur sécurité extérieure et leur sécurité intérieure. Je le constate chaque jour qui passe avec une intensité nouvelle. L’histoire s’accélère,  de plus en plus brutale.

Devant la grande complexité des ressorts de la violence que nous combattons, il faut aller au-delà 

de l’écume des apparences et s’appuyer sur quelques repères pour avancer dans ce brouillard. A 

l’aune de l’expérience opérationnelle actuelle de nos armées, j’ai quatre convictions.

 

La vertu de la force

 

La première est celle de la vertu de la force. Face à la violence, la force légitime et maîtrisée est indispensable. Gardons-nous de la tentation du repli sur soi. Attendre que nos ennemis, experts en asymétrie, viennent à nous, ce serait leur montrer une faiblesse qu’ils exploiteront inévitablement. Nous l’avons expérimenté en Afghanistan : plus nous sortions de nos bases, moins nous étions attaqués par les talibans et plus la menace qu’ils faisaient peser sur la population s’estompait.

Aujourd’hui, en agissant au Sahel, les armées françaises empêchent que ne s’y forment de nouveaux sanctuaires terroristes. N’oublions pas qu’AQMI voulait installer un califat au Mali. Les résultats sécuritaires dans la bande sahélo-saharienne montrent que l’action porte des fruits, dès lors qu’elle s’ancre dans une stratégie de long terme et s’appuie sur de la persévérance et de l’endurance. Dans le même esprit, en agissant au Levant, au sein de la coalition, nous luttons pour contenir Daech jusqu’à ce que les partenaires locaux soient en mesure de le détruire. Nos actions aériennes – frappes et renseignement – complètent l’indispensable combat au sol des forces locales. Notre stratégie militaire, dans le cadre de la coalition, nécessite, là encore, de la patience.

Mais le temps s’accélère. Sous la pression de l’information instantanée et continue, cette 

accélération s’impose à notre société de façon quasi irrationnelle. Or, ce phénomène sert la violence qui sait choisir son moment pour frapper, alors que la force a besoin de temps pour produire ses effets. Il y a donc une sorte d’effet ciseau avec lequel le chef militaire doit composer  : il doit intégrer la demande d’effets immédiats et visibles, sans pour autant subir la tyrannie de l’urgence.

 

La force n’est pas suffisante

 

Ma seconde conviction est que si la force est agissante, elle n’est pas suffisante. Une stratégie basée sur les seuls effets militaires – détruire un camp d’entraînement djihadiste ou arrêter une colonne de pick-up d’AQMI – ne pourra jamais agir sur les racines de la violence, lorsque celles-ci s’ancrent dans le manque d’espoir, d’éducation, de justice, de développement, de gouvernance, de considération. Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix. Quelle que soit la nature des crises, une approche globale est indispensable, c’est-à-dire une approche interministérielle et 

internationale. Il faut du temps et il n’y a pas de place pour le développement – économique, mais 

aussi durable – sans sécurité, comme il n’y a pas de sécurité sans développement.

Sans une éthique solide, se limiter à des actions militaires peut même rapidement faire basculer

dans « l’inconscience de la violence  ». Les armées sont l’expression régalienne de la force légitime d’un Etat de droit qui se reconnaît lui-même dans les obligations du droit international. L’action des armées françaises en opération s’inscrit donc dans une stricte conformité au droit  ; sans cela, pas de légitimité ni de succès possible. Une frappe aveugle ne fera jamais une victoire, ni ne viendra à bout d’une folie ou de la misère. Pis, face au terrorisme, nous devons nous garder de tomber dans un mimétisme où nous perdrions notre légitimité et, plus encore, notre âme.

 

Une garantie de cohérence

 

Ma troisième conviction est la nécessaire garantie de cohérence entre les menaces, les missions et les moyens. Pour défendre notre pays, être efficace et prête à affronter l’avenir, notre armée doit avoir un modèle complet, c’est-à-dire posséder une palette de capacités à « large spectre  ». Daech n’est pas l’horizon indépassable de nos ennemis  ; il incarne la menace du non-droit, mais les menaces de la force et de la faiblesse décrites dans le Livre blanc de 2013 sont toujours présentes. 

Les menaces restent multiples et se présentent chaque jour sous une forme différente.

Seul un modèle complet d’armée permet de durer et de s’adapter à la menace, au plus près comme au plus loin. Ce modèle complet d’armée, c’est le choix du Livre blanc, celui que nous portons avec l’équipe des chefs d’état-major d’armée, derrière notre ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian. 

Ce modèle a un coût, celui qui a été rappelé lors du dernier sommet de l’OTAN à Newport en 

septembre 2014, avec l’objectif des 2 % du PIB consacrés aux dépenses de défense. La guerre a 

aussi un prix  : celui du sang de ceux qui acceptent de se porter au-devant de l’ennemi.

 

De belles armées

 

Ma quatrième conviction s’exprime de la façon la plus simple  : nous avons de belles armées. Elles sont en perpétuelle transformation pour relever les défis d’aujourd’hui et répondre à ceux de 

demain. Les défis actuels au Sahel sont ceux des distances, de l’immensité désertique, du caractère transfrontalier de la menace et de groupes terroristes qui esquivent le plus souvent le combat, sauf s’ils sont acculés. Trois mille cinq cents hommes sont engagés dans cette opération. Ils agissent sur un territoire 200 fois plus vaste que le Kosovo, où jusqu’à 50 000 soldats ont été déployés.

Pour prendre l’ascendant, il a fallu radicalement changer nos modes d’action. Nos actions reposent sur la surprise, celle que l’on impose à l’adversaire pour frapper ses « centres de gravité  » : flux logistiques et capacités de commandement. Pour y parvenir, nos armées mettent en œuvre la boucle formée par le triptyque  : renseignement, capacité de suivi, capacité de frappe  ; cela en continu, 24 heures sur 24. Ces opérations impliquent des raids aéro-terrestres qui, en distance, reviendraient à décoller de Paris en début de nuit, à agir à hauteur du détroit de Gibraltar en fin de nuit et à être de retour à Paris avant la nuit suivante.

Nos armées sont servies par des femmes et des hommes de grande qualité, militaires et civils, 

d’active et de réserve. Nos jeunes militaires, qui sont issus de la société civile dans toute sa 

diversité, sont généreux  ; ils ont le goût de l’effort et du dépassement de soi  ; ils font preuve de 

courage qui peut aller jusqu’à l’héroïsme  ; en 2015, 50 % des militaires ont quitté leurs familles 

plus de 200 jours par an. La qualité du personnel dans nos armées n’est pas démentie, y compris 

dans la période actuelle où les recrutements sont importants pour reconstituer une force 

opérationnelle à la hauteur des défis d’aujourd’hui. Nos militaires défendent avec foi les valeurs de la France  : la liberté, ils combattent pour elle  ; l’égalité, ils la vivent sous l’uniforme  ; la fraternité, ils la construisent au quotidien. L’armée, lieu de brassage et de promotion sociale, est un puissant contre narratif au discours des terroristes qui cherchent, par la division, l’implosion de la société.

D’ailleurs, pour tenir dans la durée, l’armée de la nation a besoin du soutien des citoyens  ; elle 

compte sur chacune et sur chacun d’entre nous.

En définitive, ces quatre convictions n’en forment qu’une  : la France avec ses alliés gagnera ce 

combat contre les groupes armés terroristes islamistes radicaux. Pour cela, elle peut compter sur ses armées qui s’engagent sans idée de recul  ; leur qualité et leur efficacité sont une source de grande fierté. C’est aussi pour nous tous une raison d’espérer. Nos militaires, émanation de la nation, forment un ressort essentiel de notre résilience collective. Dans l’anonymat de leurs missions, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, ils incarnent les valeurs de notre pays et l’espérance de notre jeunesse au service de la paix.

 

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/20/gagner-la-guerre-ne-suffit-pas-a-

gagner-la-paix_4850136_3232.html#IoL6lqEbGSIJJLuO.99


COMMENTAIRE...

...de Jean-Claude Guillebeau. - le 26/01/2016.

Quand l'armée se rebiffe..!

 

 

Pour une fois, la « grande muette », c’est-à-dire l’armée française, est sortie spectaculairement de son silence. Par la voix de son chef d’état-major, le général Pierre de Villiers, et avec tout le respect qui s’impose, elle s’en est prise vigoureusement à l’exécutif dans une longue tribune publiée par Le Monde du 21 janvier.

 

À ses yeux, les responsables de l’exécutif font pression sur l’armée en lui réclamant, à cor et à cri, des résultats rapides dans sa lutte contre Daech. Et cela, pour des raisons de politique intérieure. Comme le dit un haut gradé cité par Le Monde : « La stratégie française est à trois jours, totalement faite par la politique intérieure. »

 

Pour parler net, à l’approche des présidentielles, nos gouvernants comptent sur ces résultats rapides pour améliorer leur popularité en berne dans l’opinion. Or, il est toujours absurde de conduire une guerre – qui sera forcément difficile et longue –, en fonction d’impératifs électoraux à court terme. Il ne s’agit pas d’accabler telle ou telle majorité politique, en l’occurrence le pouvoir actuel. Ce serait injuste car, tout laisse penser que l’opposition aurait fait la même chose si elle était aux affaires. Nicolas Sarkozy n’était pas indifférent aux gains de politique intérieure quand il conduisit de façon brouillonne notre intervention en Libye, en 2011, avec les résultats que l’on sait.

 

Dans l’histoire militaire, en Europe comme ailleurs, l’instrumentalisation des soldats par les politiciens témoigne d’une ancienne et irréductible contradiction entre la logique stratégique et la logique électoraliste. Or, quand on demande aux soldats d’aller se faire trouer la peau pour atteindre un objectif, il ne faudrait pas mélanger les deux. Dans sa tribune, le chef d’état-major, conseiller militaire du gouvernement, rappelle que l’emploi de la force, parfois nécessaire (c’est le cas contre les djihadistes), exige un minimum de patience et s’accommode mal de ce qu’il appelle la « tyrannie de l’urgence ». Mais Pierre de Villiers va beaucoup plus loin. Il rompt clairement avec ces officiers bellicistes qu’on appelait jadis les « va-t-en-guerre ».

 

Si la force est nécessaire, explique-t-il, elle ne suffit jamais. Gagner une guerre ne veut pas dire qu’on gagne la paix. Pierre de Villiers va jusqu’à invoquer les impératifs éthiques qu’une armée civilisée ne saurait enfreindre sans perdre sa légitimité et même son âme. De façon délibérée ou pas, la charge de ce général nous renvoie aux incontinences verbales de Manuel Valls qui ironisait récemment sur « ceux qui invoquent les grandes valeurs en oubliant qu’on est en guerre». Comme s’il s’agissait de faire la guerre n’importe comment, quitte à devenir aussi barbares que les djihadistes que l’on combat ! C’est ce risque que pointe le chef d’état-major quand il ajoute que, face au terrorisme, nous devons nous garder de tomber dans le mimétisme. L’emploi de ce vocable trahit un lecteur du grand philosophe René Girard, disparu le 4 novembre 2015.

 

C’est un peu le monde à l’envers ! Nos militaires deviennent quelquefois plus cultivés et plus réfléchis que nos politiques. Qui s’en plaindra ?

 


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