Comment sortir de la crise qui risque de conduire l'Europe à subir une guerre qu'elle n'a pas voulue ?

Auteur de "Carnet de guerres et de crises"   (Lavauzelle, 2014), le général Jean-Bernard Pinatel décrit ici les actions d'ordre géopolitique et sécuritaire qu'il estime néces­saire d'être menées au plus vite pour éviter une nouvelle guerre mondiale.


En résumé : 

* "Les acteurs étatiques et les hommes politiques se replient vers des modes de pensée du passé".

* "Eviter un rapprochement entre la Russie et l'Europe est l'objectif numéro un des Etats-Unis"

* "Le terrorisme israélo-palestinien est la source historique du terrorisme moyen-oriental".

* "Je propose de créer une garde nationale".



 

Les décideurs sont aujourd'hui dans la si­tuation terrifiante d'un automobiliste dont l'accélérateur serait bloqué et qui de­vrait continuer à piloter sa voiture à toute allure, de nuit, dans un brouillard in­tense. Tout, en effet, s'accélère sous l'effet de la mondialisation et de l'explosion du progrès technologique. L'information dis­ponible suit la même courbe exponen­tielle. Les mots employés sont tout aussi révélateurs : l'expression « donner des coups de projecteurs » a remplacé dans notre vocabulaire le concept « d'éclairer l'avenir ».

 

Seule une approche systémique peut permettre de comprendre la crise politique, économique et sociale actuelle et qui va encore s'aggraver. En effet, la dérive vers un chaos, que l'on pressent proche, est le résultat de plusieurs dynamiques qui entrent en conflit car elles se développent à des vitesses très différentes.

Face à ces dynamiques technologiques, économiques et sociologiques, les acteurs étatiques et les hommes politiques qui sont censés les diriger sont perdus. Au lieu d'inventer une nouvelle gouvernance du monde qui est en train d'éclore, ils se replient vers des modes de pensée du passé. C'est tragiquement le cas des États-Unis, où la classe politique compte très peu d'hommes cultivés, capables de comprendre et de maîtriser les bouleversements qui s'annoncent.

 

Ainsi George Bush n'a-t-il trouvé d'autre réponse au terrorisme que la guerre. Il a notamment totalement déstabilisé l'Irak, qui était certes dirigé par un régime autocratique, mais qui était laïque et respectueux de toutes les croyances. Il a ouvert la porte au chaos que l'on connaît aujourd'hui, en croyant qu'il pourrait installer, par la force les armes, des institutions démocratiques, que l'état culturel et social du pays était incapable d'accepter.

Les dirigeants français et européens, oubliant que les intérêts de leurs pays peuvent se différencier de ceux des États-Unis, leur ont emboîté le pas et ont rajouté la guerre à la guerre en croyant naïvement déceler en Libye et au Moyen-Orient un printemps arabe (1), là où ne s'exprimait majoritairement que des enjeux tribaux, confessionnels ou géopolitiques.

           Comment sortir de cette crise ?

 Nous sommes face à une crise systémique. Une sortie de crise ne peut être réalisée qu'en engageant simultanément de multiples actions parallèles dont les effets doivent se conjuguer. En conséquence, si nous voulons contribuer à résoudre les crises qui pénalisent notre économie et notre développement économique, voici quelques pistes qu'il est nécessaire de suivre, en étant guidés par plusieurs convictions :

1) La guerre n'est pas une solution à la crise multidimensionnelle que nous vivons ;

2) II n'y a pas d'expédients de court terme pour revenir à un état du monde stable et ouvrant  la voie à une croissance harmonieuse ;

3) Les actions à entreprendre doivent être  passées au tamis des valeurs, qui constituent le fondement de la civilisation européenne, et, en premier, les droits de l'homme et la liberté d'expression.

            Sur le plan géopolitique

Il est temps d'admettre plusieurs réalités géopolitiques désagréables que les tenants de la pense unique refusent d'écouter :

Le système politico-militaire américain a besoin de maintenir un état de tension dans le monde pour obtenir des citoyens américains qu'ils acceptent chaque année de financer un budget militaire de 640 milliards de dollars (2) , clé de leur suprématie stratégique mondiale ;

• éviter un rapprochement entre la Russie et l'Europe est l'objectif numéro un des stratèges et de l'administration des États-Unis ;

• les dirigeants politiques européens et nombre de nos leaders d'opinion, véhéments défenseurs à longueur d'antenne des droits de l'homme, pratiquent hypocritement le « deux poids, deux mesures » en permanence, quand ils s'acharnent à nous présenter la Russie comme un régime militariste et policier alors qu'ils restent silencieux vis-à-vis de l'Arabie Saoudite, monarchie moyenâgeuse, avec laquelle nous maintenons des relations étroites pour des raisons mercantiles.

            En Ukraine :

- reprendre le dialogue avec la Russie en supprimant les sanctions prises sous dictat américain contre un arrêt de l'aide aux séparatistes et un appui pour les obliger à revenir à la table de négociation ;

- faire comprendre aux dirigeants ukrainiens que nous ne les aiderons sur le plan économique que s'ils arrêtent la surenchère guerrière qu'ils sont incapables d'assumer, que s'ils renvoient aux États-Unis les mercenaires de Blackwater (aujourd'hui Academi) et que s'ils négocient une autonomie de type Pays Basque ou Catalogne avec les séparatistes pro-Russes.

            Au Moyen-Orient et sur le pourtour méditerranéen :

- en Syrie, arrêter la guerre civile confessionnelle n'est possible que si nous nous entendons avec la Russie pour qu'elle stoppe son aide militaire à Assad, et que si, de notre côté, nous exigeons de la Turquie, de l'Arabie Saoudite et du Qatar qu'ils arrêtent de soutenir les djihadistes de toutes obédiences. Bien plus, que nous-mêmes cessions de soutenir l'ASL qui n'existe encore que parce qu'elle permet à Daech de s'emparer à faible prix de l'aide que nous lui fournissons. Vouloir exiger le départ d'Assad comme préalable à tout règlement est un prétexte pour maintenir ouvert ce foyer de guerre. En revanche, négocier son retrait à l'occasion d'une élection présidentielle est une piste à creuser.

 - en Irak, il faut faire pression sur son gouvernement et sur l'Iran, via la Russie, pour intégrer dans le jeu politique les sunnites et afin de mettre sur pied une armée nationale. Cela passe par la réintégration des officiers sunnites de l'armée de Saddam, non atteints par la limite d'âge, et l'incorporation dans l'armée nationale ou le désarmement des différentes milices chiites mises sur pied par AI-Maliki, et qui sont aujourd'hui responsables d'une partie des attentats commis à Bagdad ;

- en Libye, la stabilisation passe par une action diplomatique et militaire. L'Egypte est un pays dont l'intérêt stratégique et les moyens en font un acteur important d'un éventuel règlement. Il faut parallèlement aider la Tunisie à étanchéifier sa frontière. Dans le Sud libyen, en collaboration avec les pays du Sahel et, en particulier avec le Tchad, il est essentiel de stopper l'antagonisme Toubous-Touaregs et de les retourner contre AQMI afin d'interdire à cette organisation d'y trouver une zone refuge et de réapprovisionnement en armes et munitions. Faire pression sur les djihadistes qui se sont emparés de Tripoli demandera du temps, mais l'Europe dispose de plusieurs cartes, comme leur bloquer toutes les voies d'exportation du pétrole et du gaz qu'ils contrôlent par un blocus maritime des côtes libyennes ;

 - le conflit israélo-palestinien est la source historique du terrorisme moyen-oriental. Il faut, pour la France, revenir à la politique gaullienne de stricte neutralité active qui seule permettra d'être écoutée par les deux parties.

            Sur le plan de la sécurité face au terrorisme

Des citoyens innocents vont continuer à payer pendant de longues années le prix du sang pour la courte vue des dirigeants qu'ils ont élus, et cela malgré le travail et le dévouement exceptionnels de nos services de renseignement à qui le gouvernement ne donne qu'au compte-gouttes les moyens techniques et humains qu'ils réclament.

Si nous devons faire face à des actions de terrorisme simultanée et répétées, les effectifs de la police, de la gendarmerie et de l'armée ne sont pas suffisants pour mener dans le même temps, d'une part, la protection des points sensibles et es personnalités menacées , d'autre part , mener des action de contre terrorisme efficaces.

Du temps de la guerre froide, la DOT (défense opérationnelle du territoire) permettait de mobiliser 500000. hommes Comme il est très difficile pour diverses raisons de revenir en arrière, et que le besoin demeure, je propose de créer une garde nationale, mise sur pied localement et organisée par département. Comment ? En équipant les anciens militaires volontaires de 25 à 65 ans d'un fusil d'assaut et d'un gilet pare-balles qu'ils pourront conserver chez eux. Le coût d'équipement d'une telle force serait de l'ordre de 500 millions d'Euros, à condition que l'on accepte qu'ils utilisent leur mobile pour communiquer et leur voiture en co-voiturage pour se déplacer. Les entreprises de plus de 50 employés ou administrations dont ils dépendent devraient continuer à verser leur salaire lorsqu'ils seraient mobilisés. Pour les PME et les artisans, une indemnité journalière de l'ordre du SMIC + leur serait attribuée par les préfectures.

Mais à long terme, les solutions sont d'abord politiques.

Elles sont de deux ordres.

La République, voire la démocratie, est incompatible avec le communautarisme.

La liberté d'expression est un pilier fondamental de nos régimes politiques et l'État ne doit pas essayer de la limiter au non de quelque faux impératif de sécurité. Mais réciproquement, tout citoyen et tout leader d'opinion doit respecter les croyances des autres à partir du moment où ces croyances ne quittent pas la sphère personnelle et que les croyants ne cherchent pas à en faire le prosélytisme dans l'espace public. Il n'y a ni de solution miracle ni d'échappatoire à la situation que nous avons laissée se créer par manque de lucidité et de courage. Ce dont il faut être conscient, c'est que cette situation, qui nous inquiète, conduit tout droit l'Europe à un état de guerre multiforme que je nomme « la guerre civile mondiale ». Elle ne pourra être redressée que par la prise de conscience par nos dirigeants et par les citoyens que seule une réponse prenant en compte toutes les pistes citées, et probablement d'autres encore, sera efficace.

 

Jean-Bernard PINATEL

Officier général (2S)

 

 

1/ Qui n'a existé qu'en Tunisie.

2/ Le budget de Défense américain représentait, en 2013, 640 milliards de dollars, autant que les budgets réunis des 9 pays suivants : Chine : 188; Russie : 88 ; Arabie Saoudite : 67 ; France : 61 ; Grande-Bretagne : 58; Allemagne : 49; Japon : 49 ; Inde : 48 ; Corée du Sud : 33 (source : SIPRI).

3/ Avec Jacqueline Grapin,. La Guerre civile mondiale. Calman Levy. 1976