Libye : L'intervention militaire décidée par les Etats-Unis va amplifier le chaos.

par Bernard Lugan - le 16/02/2016.


 

Le 28 janvier 2016, face au danger représenté par l’Etat islamique, le président Obama a donné son feu vert au plan militaire américain d’intervention en Libye.

Ne tenant pas compte du principe du « primum non nocere » (d’abord, ne pas nuire), le scénario retenu va au contraire amplifier encore davantage la catastrophe provoquée en 2012 par le renversement du colonel Kadhafi.

 

Que l’on ne se méprenne cependant pas sur mes propos : une intervention militaire est nécessaire. A la condition toutefois qu’elle ne se fasse pas au profit de ceux qui entretiennent le chaos, de ceux qui en vivent et qui, à travers lui, espèrent prendre le contrôle du pays.

Je veux parler à la fois de cette tête de pont de la Turquie, des Frères musulmans et du Qatar qu’est Misrata, et des milices salafistes de Tripolitaine plus ou moins directement apparentées à al Qaïda (Aqmi). Explications :

 

C’est une opération du type de celle actuellement menée en Syrie et en Irak que prépare Washington, à savoir des bombardements aériens sur les positions de l’Etat islamique, doublés d’opérations ponctuelles au sol et d’un appui donné à certaines milices. Le terrain ne sera donc pas tenu car manqueront les gros bataillons.

 

Cette intervention essentiellement aérienne a été décidée parce qu’étant trop occupées à leurs guerres intestines, les diverses milices libyennes sont incapables de se liguer contre l’Etat islamique. 

De plus, ni l’Egypte, ni l’Algérie n’ont voulu fournir les contingents qui auraient permis une opération terrestre. L’Egypte est en effet enlisée au Sinaï et dans sa lutte contre le terrorisme intérieur.

Quant à l’Algérie, elle n’a aucunement l’intention de venir jouer les pompiers dans l’incendie allumé en 2012 par Nicolas Sarkozy en dépit de ses nombreuses et insistantes mises en garde.

Pour Alger, c’est donc à ceux qui ont fait la guerre au colonel Kadhafi de réparer les dégâts qui en résultent aujourd’hui...

 

Ce qui, jusqu’à présent, a retardé l’intervention américaine, est qu’il faut à Washington l’aval d’un gouvernement libyen « légal ». C’est pourquoi les diplomates s’accrochent comme des naufragés à la bouée constituée par l’accord politique signé le 17 décembre 2015 à Skhrirat, au Maroc, entre les composantes politiques libyennes en vue de la constitution d’un Gouvernement d’union nationale. Or, ce gouvernement de 32 ministres annoncé le 19 janvier 2016 par le Conseil présidentiel libyen dirigé par Fayez el Sarraj, a été rejeté par les parlements rivaux de Tobrouk et de Tripoli au motif que les équilibres régionaux n’y sont pas assez respectés.

Traduction : la communauté internationale a fait la part trop belle à Misrata.

 

De leur côté, les pays du Maghreb ont mis en garde contre toute intervention militaire occidentale en Libye. Selon eux, une telle opération risquerait en effet d’être vue par les jihadistes qui se partagent le pays comme une entreprise néocoloniale pouvant provoquer un rejet et même une coagulation de plusieurs milices actuellement rivales et qui s’uniraient ponctuellement contre les « croisés ».

 

La solution est donc d’abord politique et elle passe par le retour au réel. La pacification de la Libye ne pourra en effet se faire qu'à partir des tribus et cela afin de reconstituer l'ordre politique pulvérisé par l'intervention militaire de 2012. La priorité est donc le soutien aux tribus, non à Misrata et aux salafistes comme l’ont au contraire décidé les Etats-Unis.

 

L’Europe doit donc affirmer une position claire sur deux points :

- S’opposer au plan américain de frappes aériennes et de soutien à Misrata.

- Appuyer les tribus en les aidant à se donner un chef rassembleur issu de leurs rangs. Comme au lendemain du second conflit mondial, quand, après de longues discussions, un consensus tribal fut trouvé en la personne du chef des Barasa, le futur Idriss Ier.

Une intervention militaire serait ensuite possible, mais en appui des tribus, non des milices islamistes ou de Misrata. Les premières ont en effet le même objectif final que Daesh et la seconde joue sa revanche historique contre le reste de la Libye en tentant de dominer tout le pays.

 

En définitive, le plan américain propose d’appuyer les Frères musulmans de Misrata et les milices islamistes de Tripoli quand la solution serait au contraire de redonner le rôle moteur aux tribus afin qu’elles puissent réduire le pouvoir de nuisance des premiers. Toute autre voie serait sans issue et ne ferait que prolonger le chaos tout en permettant à l’Etat islamique de s’étendre.

 

Pour la France, la priorité militaire est de renforcer Barkhane afin de garantir la sécurité du pivot tchadien, tout en interdisant la constitution d’un continuum jihadiste entre l’Etat islamiste et Boko Haram.

 

Bernard LUGAN

 

Source : http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-de-bernard-lugan-libye-l-intervention-militaire-decidee-par-les-etats-unis-va-amplifier-le-chaos.html

 


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