Les démocraties européennes ont la hantise du chef

par Caroline  Galactéros


La crise économique et sociale et plus encore morale et politique des démocraties européennes s'aggrave. Le mirage populiste fait flores. En France notamment, à force d'irrésolution et de déconnexion avec la réalité nationale et mondiale, la représentativité et la crédibilité de nos politiques sont en chute libre. Douloureux paradoxe pour un pays qui se targue, avec quelques autres, d'incarner le stade ultime du modèle démocratique…

Nos structures étatiques et institutionnelles, confites dans un irénisme décalé, sont en tout cas clairement impuissantes pour tempérer l'agressivité et l'influence de nouveaux acteurs de la scène mondiale qui ont décidé de « renverser la table » pour de bon. On pense bien sûr aux leaders de groupes terroristes islamistes, ouvertement transgressifs et sanguinaires, mais capables d'entraîner des forces vives du monde entier dans l'ultra-violence de leur volonté de puissance apocalyptique. Ils revendiquent un leadership en rupture assumée avec les canons occidentaux de la gouvernance politique.

Cités flottantes

À l'autre bout du spectre, l'explosion des technologies numériques, la dématérialisation de l'économie et « l'horizontalisation » des rapports sociaux ont fait émerger de multiples « communautés » qui revendiquent leur « exterritorialité » et remettent en cause la nation, la citoyenneté, mais également l'État classique, tenu pour une structure inefficace et gourmande. Le projet libertarien de « cités flottantes » dans les eaux internationales, à l'abri de toute contrainte fiscale et sociale, n'est plus une lubie de savant fou. C'est pour demain. Mais pas pour tout le monde naturellement. Ces enclaves seront réservées à ceux qui pourront se les offrir. Le creusement inexorable des inégalités et le renforcement des privilèges « de naissance » ne sont pas les moindres paradoxes d'une société qui s'arc-boute sur son amour de l'égalité... dénaturé par l'égalitarisme.

Mais ce sont là des cas extrêmes. C'est plus largement un nouveau modèle d'exercice du pouvoir et de démocratie – souveraine et autoritaire – qui est en train de s'imposer en Chine, en Russie, en Inde, et jusqu'en Europe. Et il fera école, car il offre de facto un rempart plutôt efficace contre la dilution accélérée des vieilles nations ou des sociétés occidentales pétries de « valeurs » angéliques qui les désarment. La centralité du pouvoir, la verticalité politique, l'autorité, le goût de la souveraineté nationale et des attributs de la puissance, mais aussi le contrôle populaire et l'affirmation des intérêts nationaux s'y imposent comme des moteurs d'efficacité indéniables, permettant de sauver ou de recréer du lien social, un avenir commun, et de contrebattre l'alliance mortifère de l'ultra-individualisme et de l'égalitarisme.

Nos vieux États se meurent

Bref, la prétention occidentale à incarner un universel politique et social a explosé en vol et ce désaveu est difficile à supporter. Nos vieux États meurent de leur gabegie entretenue, de leur déni entêté des besoins fondamentaux des peuples : protection, sécurité, identité, mais aussi espérance et fierté d'appartenir à un pays puissant et influent qui se projette dans le monde et ne se laisse pas faire. Ils se meurent alors même que les frontières n'ont jamais été aussi nécessaires pour rendre supportable la coexistence de sociétés en perte de repères et de sens, « éparpillées façon puzzle ». Des sociétés qui n'osent même plus combattre sérieusement l'offensive migratoire annoncée par leurs adversaires pour les déstabiliser, et qui érigent de pathétiques murs signant leur impuissance. Des murs de la honte de soi, du refus d'assumer son histoire, son identité, les impératifs exigeants de l'accès à la citoyenneté et à ses contreparties matérielles et symboliques. Or, c'est notamment pour avoir voulu abattre les frontières, refusé de hiérarchiser valeurs et comportements, renié ses origines chrétiennes, rejeté toute conditionnalité sérieuse en matière migratoire, adoré les vénéneuses idoles du pacifisme béat et du moralisme abscons que l'Union européenne aujourd'hui se délite et se déchire.

Et nos hommes politiques dans tout ça ? Ils « suivent ». Être un homme d'État n'est plus un idéal. Nos politiciens clament leur « normalité » et ne se risquent plus à guider leurs concitoyens ombrageux et velléitaires avec une quelconque autorité. Pas question de prendre le risque de l'impopularité pour construire un avenir ambitieux et exigeant. Relais des peurs, émotions et faiblesses de leurs concitoyens, ils ne sollicitent plus leur courage ou leur esprit de sacrifice, encore moins leur ambition collective ou personnelle. Ils se contentent d'inscrire dans la norme et la loi les « évolutions sociétales » censées représenter l'état de progrès et de modernité de leur société et appellent crânement cela « gouverner ». Sans choisir. Bref, nos dirigeants ne dirigent plus rien. Ils « gèrent », « font la synthèse ». Ce sont des assistantes sociales de grand luxe, qui organisent la concertation et le « dialogue social » permanent dans une quête angoissée du plus petit dénominateur commun, et qui font passer leurs « décisions » pour les sanctions vertueuses de choix majoritaires. Pour survivre, ils empilent les couches de représentants, favorisent le clientélisme en croyant acheter la paix sociale sans tracer aucun horizon, sans montrer la voie. Ce serait là prendre un risque électoral extravagant. Alors, l'abstention explose, le désengagement des citoyens se consolide, et les populistes se frottent les mains. Et l'on ose s'en étonner.

On recule devant l'obstacle

Évidemment, une fois le manque de courage érigé en vertu, on prend une moue dégoûtée devant les figures de l'autorité politique qui osent bâtir leur popularité sur la rupture et l'exemplarité. Notre monde politique recule comme un seul homme devant l'obstacle, et taxe tout audacieux d'aventurier ou de démagogue. Nous nous gargarisons de posséder des dirigeants « normaux » ; nous n'avons que des politiques ordinaires qui se savent si déconnectés de leurs mandants, ont tellement peur de la démocratie directe ou du simple vote de leurs concitoyens, qu'ils préfèrent leur vendre du renoncement pour du libre arbitre.

Pourtant, sauf à barboter distraitement dans les sables mouvants de la procrastination avant d'y sombrer corps et âme, qui ne voit qu'un chef, par essence, ne peut être qu'un homme (ou une femme) doté(e) de qualités précisément « extra-ordinaires » ? Des qualités propres à convaincre, à entraîner, à guider son pays entre les écueils d'un monde qui implose sous les coups conjugués de nouveaux acteurs et de révolutions technologiques considérables. La fonction seule devrait pourtant transfigurer notre homme, même peu original ou courageux au départ, lui offrant l'occasion et les moyens de se dépasser, d'incarner sa vision dans l'action, non consensuelle, partiale, et d'offrir à son peuple quelque chose de plus grand que lui-même. Mais le moule d'une telle alchimie semble cassé. Comme si l'ADN même de la patrie avait été altéré, affaibli au fil du temps et des renoncements. La pensée magique a épousé sa cousine comptable et les rejetons souffrent de handicaps lourds.

 

Source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/caroline-galacteros/galacteros-les-democraties-europeennes-ont-la-hantise-du-chef-1-03-01-2016-2006736_2425.php

 


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