Les démocraties européennes ont la hantise du chef (2)

"Nos dirigeants supportent de plus en plus mal leurs homologues internationaux qui usent d'autorité"

par Caroline Galactéros.


Notre classe politique ne se contente pas de faire passer sa médiocrité pour un must démocratique. Nos dirigeants supportent de plus en plus mal leurs homologues internationaux qui usent et, souvent il est vrai, abusent d'autorité. Évidemment, ces despotes ont parfois la main lourde et utilisent le communautarisme bouillonnant ou l'enchevêtrement confessionnel et tribal de leurs pays pour asseoir leur pouvoir. Mais leurs États composites ne sont-ils pas nés de la découpe sans vergogne opérée par nos soins ?

Là n'est pas la question, rétorque-t-on. Pas une tête ne doit dépasser ! Il faut se débarrasser à tout prix de ces autocrates, innommables tyrans aux noirs desseins dont « l'anormalité » fait tache sur l'immaculé linceul de la gouvernance démocratique mondiale. Tout est bon pour cette œuvre de salut public : diabolisation, anathèmes, alliances dangereuses, déstabilisation politique et militaire active. Et si leurs peuples martyrs en font les frais, si les nouvelles cliques au pouvoir sont pires encore et s'installent dans le sang, ce n'est pas grave. En 1996 déjà, Madeleine Albright, alors secrétaire d'État américain, n'assumait-elle pas publiquement la mort de centaines de milliers d'Irakiens (dont tant d'enfants) lors de la première guerre du Golfe contreSaddam Hussein comme un « mal nécessaire » pour mettre l'Irak au pas ?

« Nettoyage » de l'anormalité

Outre des calculs cyniques et/ou des naïvetés insondables, il est en tout cas difficile de ne pas voir une bonne dose d'envie et de jalousie dans ces curées éruptives, ces opprobres soudains, ces croisades contre la récalcitrance politique. Sans remonter très loin dans le temps, cette reductio ad Hitlerum a déjà permis de passer à la trappe Milosevic, Saddam Hussein, Muammar Kadhafi, et a presque eu la peau de Bachar el-Assad. Mais parmi les survivants de notre entreprise de « nettoyage » de l'anormalité en politique, c'est sans doute Vladimir Poutine qui tient la corde. Quel scandale ! Cet impudent ose embrasser sans états d'âme, dans ses discours, toute l'histoire de la Russie immémoriale…, et ça marche ! Sa popularité ne faiblit pas, même au son du canon et au prix du sang versé !

Le cancer Daech

L'Amérique et ses suiveurs européens sont furieux de son irruption dans une zone qu'on laissait jusque-là se fragmenter en soufflant distraitement sur les braises islamistes et sur un confessionnalisme délibérément déchaîné pour faire tomber le régime syrien honni et contenir la renaissance iranienne. Or, si la paix (ou le simple apaisement) était vraiment au programme, nous devrions, quelles que soient nos rivalités de puissance, nous réjouir que l'implication militaire russe en Syrie ait fait si rapidement bouger les lignes, et même qu'elle nous ait contraints, comme nos alliés sunnites, à tomber les masques et à devoir combattre plus sérieusement le cancer Daech que nous avons trop longtemps laissé puruler.

Mais la paix n'est pas le sujet et l'armée russe en Syrie est « une aventure dangereuse pour le monde ». À vrai dire, le jeu du président Poutine est surtout très dangereux politiquement pour lui. Car, tandis qu'il guerroie, sous contrainte budgétaire et à flux logistiques tendus dans les sables lointains, tout est fait pour ruiner son économie de rente et l'on guette le faux pas qui lui fera enfin mordre la poussière. Mais il reste « zen » face aux provocations, hors d'atteinte de nos coups de boutoir, et préserve son imprévisibilité politique et militaire. Peut-être serions-nous moins surpris si l'on consentait à admettre que le moteur principal de sa légitimité réside dans sa capacité à offrir du sens et du leadership au peuple russe… qui lui pardonne beaucoup en retour.

Renouveau de la puissance russe

La mauvaise santé économique, le reproche populaire d'une corruption endémique sont éclipsés par sa façon d'orchestrer le renouveau de la puissance russe jusqu'au cœur du Moyen-Orient désormais. Les signes avant-coureurs de cette maestria qui nous rend fous ne datent d'ailleurs pas d'hier. Déjà, lors des cérémonies d'ouverture des Jeux d'hiver de Sotchi, en février 2014, il avait su magistralement intégrer la période stalinienne à sa rétrospective de l'histoire russe, conscient que l'Histoire, toute l'Histoire, est la chair même d'une nation. Pardonner et se pardonner, dans une communion collective, les erreurs politiques permet de les inscrire dans une continuité, de réunir un peuple, de le replacer sur un horizon épique et tragique qui le transcende et le dynamise. C'est l'amnésie qui affaiblit l'imaginaire collectif. Sans mémoire, l'avenir n'est qu'un abîme. En faisant le lien entre les premiers tsars, « blancs », puis « rouges », et lui, Poutine fait de la politique pure.

Pendant ce temps, nous baignons dans le formol européen d'une sécurité durable et d'une prospérité acquise, un formol à peine troublé par ces nouveaux « Barbares » que quelques mesurettes intérieures martialement présentées couplées à la projection courageuse de nos forces armées (en limite de charge et aux formats étriqués) suffiront à faire reculer. Et puis, pour noyer le poisson, nous continuons à battre notre coulpe, à ratiociner sur les mérites de la fermeté face au communautarisme qui a disloqué notre patrie. L'heure est toujours à la repentance, à l'automutilation collective. C'est évidemment la France qui a abandonné au prosélytisme islamiste les « jeunes » de banlieue dont certains sont passés à l'acte. Des jeunes naturellement irresponsables, étrangement privés de libre arbitre et de tout sens moral. De pures victimes d'un « système » qui les « ghettoïse » et ne leur laisse d'autre choix, semble-t-il, que d'aller trucider leurs concitoyens. L'islamophobie est bien le mal absolu.

En finir avec la honte de soi

La France a bon dos. Elle a surtout été très généreuse et pas assez exigeante. À l'aune des périls qui nous menacent, la nature et le niveau de ces débats deviennent indécents. Il faut en finir avec cette honte de soi qui abaisse et délite la cohésion nationale, et ruine le sentiment d'appartenance à un passé commun parfois douloureux mais aussi riche et glorieux. Notre célébration entêtée de la « normalité » en politique est un cache-misère qui masque le renoncement indigne de nos dirigeants à l'exercice de l'autorité, devenu trop difficile pour eux. Or, chaque État a besoin d'un chef serein mais décisif, qui assume sa position d'avant-garde – privilège qui oblige – et sait incarner sa vision dans une action politique ambitieuse, réaliste et structurée, au prix éventuel d'erreurs, ou même de l'impopularité provisoire. Cela vaut mieux que de ne rien oser, d'écouter tout le monde, de mettre en musique la cacophonie des corporatismes et des égoïsmes, et d'appeler cela de l'Opéra.

Forfanterie. Et forfaiture.

 

 

Source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/caroline-galacteros/galacteros-les-democraties-europeennes-ont-la-hantise-du-chef-2-04-01-2016-2006781_2425.php?M_BT=70109209915#xtor=EPR-6-[Newsletter-Matinale]-20160104

 


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