Pourquoi nous perdrons la guerre contre le djihad

Ecrit le 10 fév 2016 à 11:20 par Philippe Simonnot dans Poing de vue


 

Avouons-le sans fard : ces terroristes qui tuent au nom d’Allah nous posent un problème redoutable et peut-être insoluble même si nous utilisons pour les combattre toutes les forces que nous pouvons rassembler, et même si nous renions des principes qui fondent ce que nous considérons comme notre état de droit.

 

Depuis des décennies, voire depuis des siècles, nous avions appris que les intérêts gouvernaient le monde et nous nous en félicitions, car les intérêts, au contraire des passions, toujours transigent. Même la guerre était considérée comme un moyen au service de la politique, elle-même mue par l’intérêt général. Elle était donc rationnelle. La formule de Clausewitz (la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens) était censée indépassable, et l’un de nos esprits les plus profonds, Raymond Aron, a consacré au traité De la guerre du général prussien, publié en 1832,une partie de son œuvre en plein XX° siècle.

 

Attachée à cette formule, une organisation tripartite de la société s’était consolidée. La chose militaire était distinguée à la fois du gouvernement et du peuple. L’armée, qui devait obéir à l’instance politique, portait un costume qui la différenciait du citoyen ordinaire. Corrélativement s’était instauré un droit de la guerre : respect des populations civiles, des prisonniers, des blessés, des œuvres d’art, interdiction d’user d’armes chimiques, etc. Bref, la guerre permettait de tuer son ennemi dans certaines règles, et si on les enfreignait, on commettait un « crime de guerre » – expression qui à elle toute seule montrait bien que la guerre n’était pas en soi un crime.

 

Ainsi avait-on mis fin aux guerres de religion, sauvages et confuses, qui avaient ensanglanté et ruiné l’Europe pendant des décennies. Le nouveau mot d’ordre était d’abaisser les objectifs assignés à la société, de modérer ses exigences. La pensée économique est venue juste à la rescousse pour étayer le bâtiment en construction. Miracle de l’échange libre où tout le monde est gagnant. Merveille de la main invisible qui conduit chacun, poursuivant son intérêt le plus égoïste, à contribuer au bien commun. Plus besoin ni d’Eglise ni d’Etat pour maintenir l’ordre. La société, en quelque sorte, se tenait toute seule.

 

Certes, de temps à autres, des esprits chagrins venaient nous rappeler que l’homme ne se nourrit pas que de pain, ou qu’il n’est pas « unidimensionnel » pour reprendre le langage de Marcuse et des Soixante-Huitards. Taisez-vous donc, leur répliquait-on. Peut-être avez-vous raison, mais faisons semblant de croire que les intérêts gouvernent le monde, et nous aurons la paix. Et la paix vaut bien la ruse de cette fable.

 

Il est vrai que l’Europe avait passé elle-même au travers du miroir où elle était censée se refléter. La guerre de 14-18 fut une guerre totale, où tous les coups sont permis. Une pluie d’obus allemands s’est abattu sur la Cathédrale de Reims, mutilant pas moins de soixante-dix statues, dont l’Ange au sourire. Les Alliés ont emporté la victoire grâce au gaz – comme Pétain en a fait l’aveu dans un cénacle privé, ce qui ne fut révélé qu’un demi-siècle plus tard. Le Traité de Versailles confirma que l’on avait changé d’époque en infusant de la morale dans les relations internationales : l’Allemagne devait payer des « réparations » – non des indemnités – parce qu’elle était la seule coupable du gigantesque holocauste. Ensuite, la guerre contre Hitler fut menée au nom de la justice ou/et de la civilisation. Un gigantesque massacre s’ensuivit. Jamais on n’avait autant tué dans toute l’histoire de l’humanité.

 

A la suite de quoi, l’arme atomique a définitivement fermé la parenthèse ouverte par Clausewitz. Où pouvait nicher l’intérêt politique dans l’anéantissement réciproque et définitif que permettait la moindre bombe thermonucléaire ? De fait, entre puissances disposant de l’arme absolue, aucune guerre ne s’est déclarée depuis Hiroshima. De là à croire qu’on en avait enfin fini avec Mars ou avec l’Histoire, il n’y avait qu’un pas que l’on a trop vite franchi.

 

Il a fallu déchanter : la guerre a surgi sous des formes très anciennes, nous obligeant à penser à nouveaux frais que la guerre n’est pas un moyen pour atteindre une fin, qu’elle est une fin en elle-même. Si l’on veut faire la guerre pour quelque chose, c’est pour faire la guerre !

 

On n’aurait jamais dû oublier que le combattant risque sa vie, et que risquer sa vie par intérêt n’a strictement aucun sens, même si c’est pour son propre intérêt. Il n’y a pas moins intéressé, plus altruiste qu’un guerrier. Et cela est vrai du terroriste comme du djihadiste.

 

Certes ce n’est pas tout le monde qui est prêt à mourir au combat, mais tout le monde est fasciné par ceux qui jouent à ce sport-là où les paris sont les plus risqués qui puissent être tenus et où le vainqueur brandit, non un trophée en or, argent ou platine, mais la tête même de son adversaire au plan symbolique, voire au plan réel. C’est pourquoi les plus grands honneurs, de tous les temps, dans toutes les « civilisations », sont réservés à ceux qui ont perdu la vie au combat. Eux seuls ont droit à la « sonnerie aux morts » – comme on l’a encore vérifié dans la Cour des Invalides où le son de la trompette n’a pas retenti lorsque l’on a prétendu rendre hommage aux victimes du 13 novembre. La guerre a toujours été le plus fascinant des spectacles, même aux yeux du citoyen le plus ordinaire, le moins vaillant, le plus pacifiste, qui jouit par procuration de la jouissance du combat à la vie et à la mort, la plus forte qu’un être humain puisse connaître. Les medias ne s’y trompent pas comme on peut le constater tous les jours que Dieu fait.

 

A partir de cette constatation, il faut inverser l’ordre des facteurs. Ce n’est pas parce qu’une cause est sacrée que le sang est versé, mais c’est parce que le sang est versé que la cause est sacrée. Et plus grande la quantité de sang versé, plus sacrée la cause.

 

Cette cause peut être nationale, idéologique, ou religieuse, ou ce qu’on voudra. Ce sont des rationalisations ex post, qui masquent la nature de la guerre. On peut même être sûr que s’il l’on ne trouvait pas de cause, il faudrait en inventer une. La guerre est rusée. Comme l’a si bien exprimé Kant, qui ne passe pas pour un foudre de guerre, qui a même écrit un Projet de paix perpétuelle, « La guerre n’a besoin d’aucun motif particulier ; elle semble avoir racine dans la nature humaine, passant pour un acte de noblesse auquel doit porter l’amour de la gloire, sans aucun mobile d’intérêt. » Cela ne sert donc à rien de traiter les terroristes d’aujourd’hui de voyous, de déséquilibrés, de barbares, de bandits, de criminels, d’assassins. C’est ainsi que la France traitait les rebelles algériens, oubliant que moudjahid signifie tout simplement combattant de la foi. La République laïque ne voulait pas, ne pouvait voir qu’elle avait devant elle, déjà, l’islam, religion tout-à-fait appropriée à servir de prétexte à la lutte armée. On connaît le résultat.

 

Le problème de la guerre qui trouve sa fin en elle-même, c’est qu’elle rend caduque l’organisation de société à laquelle nous nous sommes habitués. Il n’y a plus de distinction entre les trois ordres définis plus haut. Les djihadistes massacrent des civils innocents et des otages, achèvent les blessés, détruisent des œuvres d’art qui sont pour eux des idoles à abattre au nom du Dieu unique. Nous-mêmes, nous bombardons des populations civiles. Cette décomposition sidérante de notre fragile tripartisme sociétal est contagieuse. On le constate déjà en France comme ailleurs : L’état d’urgence sera renouvelé pour la deuxième fois comme si nous voulions donner raison à nos ennemis. Et pour cause : toutes les guerres de ce genre ont été perdues par les « civilisés » et gagnées par les « barbares ». La guerre considérée comme fin est souvent supérieure à celle qui n’est perçue que comme moyen.

 

La seule chose qui puise nous rassurer, c’est qu’une guerre perpétuelle est impossible, car elle finirait par ennuyer. La « paix des braves » – souvent une capitulation devant la barbarie -viendra tôt ou tard. Le plus tôt sera le mieux si l’on prend comme seul critère le nombre des victimes.

 

 

PS :  Philippe Simonnot est un ancien chroniqueur du journal Le Monde, auteur de "Mémoire adressé à Monsieur le Premier Ministre sur la guerre, l’économie et les autres passions humaines qu’il s’agit de gouverner" aux éditions du Seuil.

 

Source : http://www.ndf.fr/poing-de-vue/10-02-2016/pourquoi-nous-perdrons-la-guerre-contre-le-djihad#.Vrx_mLn2aP8

 


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