Note renseignement, technologie et armement n°65 - Septembre 2023.

Ukraine et gueule de bois.

« Les experts TV, ayant chanté tout l’été, se trouvèrent fort dépourvus quand l’évidence fut venue. »

Certes, cette boutade est un peu réductrice car ils n’ont pas tous tenu les mêmes propos, loin de là ; mais malgré tout, le discours le plus largement répandu fut le même. Parmi les issues possibles de la contre-offensive ukrainienne qu’évoquaient les « spécialistes », deux étaient présentées comme pratiquement « certaines » et une troisième fut évoquée par pure forme tant elle paraissait improbable. Ces extrapolations sont parfaitement résumées dans un article publié par Philippe Gros et Vincent Tourret sur le site de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN) au mois de juin 2023[1]. Le premier scénario avançait que cette contre-offensive allait provoquer un effondrement côté russe (effondrement régulièrement prédit depuis le début de l’invasion[2]) une fois que la première ligne de défense serait percée, permettant ainsi une reconquête rapide des territoires. « Le second scénario est celui d’une indiscutable victoire tactique ukrainienne, là encore récupérant des portions non négligeables de territoire. […] Elle obtiendrait un succès dont la portée égalerait voire dépasserait ceux de l’automne dernier, mais qui ne parviendrait toutefois pas à déstabiliser l’ensemble du système de force russe. C’est dans ce contexte que l’on aboutirait mécaniquement à une baisse d’intensité des combats du fait de l’épuisement des belligérants et à ce fameux « gel du conflit », au moins transitoire, qu’anticipent les Occidentaux, et qu’espèrent Poutine et ses séides.

Le troisième scénario est celui d’un échec, même tactique, de l’offensive ukrainienne. Compte tenu de l’écart du rapport de force, il paraît de très loin le moins plausible. Il aboutirait de toute façon au même gel du conflit que le précédent.« 

A quelques détails près, voilà ce que l’on retrouvait dans nos médias. Seulement il semble bien que ce soit le troisième scénario, le « moins plausible », qui se réalise aujourd’hui. Il faut alors se demander pourquoi les arguments avancés, qui plaidaient pour les deux premières versions, ne se sont pas révélés aussi pertinents qu’attendus.

 

L’ARGUMENTAIRE

Quatre arguments principaux ont été avancés pour expliquer la grande probabilité des deux premiers scénarios.

La force morale des Ukrainiens. Leur formidable motivation doit permettre de prendre l’ascendant sur leur adversaire, d’être plus résilients et agressifs. Cela rejoint un peu la vision stratégique des premières années de la Première Guerre mondiale avec le « culte de l’offensive ». La force morale des soldats devait submerger l’adversaire. Seulement, si la force morale des combattants est une chose importante, elle n’est pas suffisante pour gagner, même au prix de très fortes pertes. Sans une bonne stratégie, un niveau tactique suffisant, une formation de qualité et des équipements adaptés, la force morale apparaît comme un avantage un peu mince. De plus, est-on vraiment certain que le moral des Ukrainiens est très haut ? Les problèmes de mobilisation et le récent limogeage des responsables des centres de recrutement sont des indices que ce moral n’est peut-être pas si élevé et qu’on le surestime peut-être[3].

La longueur du front défavorable aux Russes. La très grande longueur du front oblige les Russes à immobiliser une grande partie de leurs forces pour tenir leur ligne de défense. « Si elle est traversée, si une brèche permet aux forces ukrainiennes de s’engouffrer de l’autre côté, les Russes ne disposeront que de moyens très limités pour organiser un nouveau système de défense derrière cette digue. Autrement dit, si la digue cède, le dispositif craque. »[4]

Cet argument semble oublier que, si tenir une ligne de front aussi longue exige effectivement beaucoup de troupes, cela est vrai pour les deux camps. Les Ukrainiens subissent les mêmes contraintes que les Russes et la présence sur ce front fixe également la très grande majorité des brigades ukrainiennes. Ainsi, comme pour les Russes, il leur devient difficile de concentrer suffisamment de troupes en un point pour tenter de percer le front. Sa longueur est une contrainte similaire pour les deux belligérants d’autant qu’ils sont, globalement, à parité numérique.

L’hypothèse suppose aussi que les Russes ne pourraient se rabattre sur leurs lignes de défense érigées en arrière, comme si le franchissement de la première digue impliquait l’anéantissement des forces qui la défendent. Or, dans la réalité, les armées n’attendent jamais d’être totalement détruites pour reculer. Elles se replient dès que leur position devient intenable pour aller se rétablir sur la suivante. Cela permet de limiter les pertes et d’assurer une résistance forte dans la durée, en sacrifiant à chaque fois assez peu de terrain. L’objectif de cette tactique, bien connue depuis la Première Guerre mondiale, est d’user l’attaquant sur différentes lignes de défense jusqu’à l’épuiser suffisamment afin qu’il ne puisse plus avancer. C’est exactement ce que font les forces russes, ce n’est ni surprenant, ni innovant, c’est juste logique.

Épuisement russe et moral faible. « Moral en berne, approvisionnement déficient, commandement lacunaire et d’une rare brutalité, les troupes de Poutine sont aussi érodées que la digue attaquée depuis 12 semaines maintenant par les Ukrainiens.« [5] Selon cette hypothèse, une brèche est créée dans le dispositif défensif russe, elle devrait conduire à une probable débâcle de ses forces.

Or, si l’armée russe souffre de nombreux maux bien réels, et si tout ne va pas bien de son côté, cette vision apparaît exagérée : Si effondrement de l’armée russe il devait y avoir, il aurait probablement déjà eu lieu. Même lors des revers de l’automne 2022, quand les Ukrainiens ont regagné beaucoup de terrain, l’armée russe ne s’est pas effondrée, elle a tenu et s’est rétablie derrière de nouvelles lignes de défense. De plus, il ne faut pas ignorer les difficultés côté ukrainien où tout n’est pas rose non plus[6].

Supériorité matérielle et tactique ukrainienne. L’aide occidentale, la supériorité technique des matériels livrés et la formation des troupes ukrainiennes par les pays de l’OTAN (9 brigades) leur donne une supériorité tactique contre un adversaire qui utilise un matériel de plus en plus ancien avec des troupes peu formées.

Chaque nouvelle livraison d’équipement militaire est présentée comme un game changer susceptible de faire évoluer le cours de la guerre. HIMARS, chars Léopard 2, canons Caesar, missiles de croisière Scalp/Storm Shadow, obus à sous-munitions et autres n’ont pas renversé le cours de la guerre comme annoncé. Historiquement, il n’existe pas de game changer. À l’image de conflits antérieurs[7], le modèle d’armement n’a qu’un impact réduit sur les opérations. Dans les faits, en Ukraine, le matériel livré sert surtout à compenser les pertes sans réellement augmenter les capacités militaires et un char, quel que soit son modèle, peut être mis hors de combat ou détruit par une mine ou un obus d’artillerie. De plus les différences de qualité et de performance des différents matériels ne sont pas suffisamment importantes pour permettre, à elles seules, à renverser la situation[8].

Les études statistiques faites à partir des sources ouvertes – par le site ORYX[9] principalement – sont prises sans recul[10] alors que certaines incohérences existent. Par exemple, d’après ces sources, entre les blindés livrés à l’Ukraine et ceux qu’elle a saisis sur le terrain – et en débité de ses pertes -, le pays serait pratiquement à égalité avec la Russie en termes de chars de combat : 1 400 chars[11] pour Kiev contre 1 500 pour les Russes. Mais « seulement » 400 chars seraient réellement en service[12], nombre auquel il faut sans doute ajouter ceux en réparation et maintenance qui permettent d’assurer le volume en service effectif. On comprend que les Ukrainiens demandent la livraison de chars supplémentaires s’ils n’en ont réellement que 400 en première ligne ; mais, s’ils en disposent vraiment de 1 400 au total, cette demande n’a guère de sens car ce n’est pas tant le nombre de chars qui pose alors problème que le nombre d’équipages formés. Au début de la guerre, l’armée ukrainienne comptait 800 chars de combat. La question de savoir où se situe réellement le curseur entre un parc divisé par deux ou augmenté de 75% est loin d’être anodine. Les décomptes faits ne sont peut-être pas bons et/ou les pertes ukrainiennes ont été très sous-estimées. La question mérite au moins d’être posée et la réponse à cette incohérence apparente est de nature à faire largement évoluer l’analyse ; et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

De plus, les 12 brigades ukrainiennes spécialement constituées pour la contre-offensive ont toutes été engagées. Rien que sur le front au sud d’Orikhiv, 11 d’entre elles sont entrées en action, parmi lesquelles dont 6 des 9 formées par les Occidentaux[13]. Dès lors, il n’existe plus vraiment de réserves suffisantes pour exploiter une éventuelle percée et provoquer un effondrement de l’armée russe.

 

BIS REPETITA

Déjà au printemps 2022, un élan d’optimisme s’était répandu dans la presse occidentale. Beaucoup de ces mêmes experts prédisaient que la guerre serait terminée à la fin de l’été[14] (ou de l’année) 2022 et que tous les objectifs ukrainiens seraient atteints ou presque (seule la Crimée faisait débat)[15]. L’offensive réussie au nord, vers Koupiansk, et le retrait russe de la rive ouest du Dniepr ont masqué le fait que l’armée ukrainienne était, fin 2022, très loin des objectifs annoncés au printemps. Néanmoins des succès notables ont pu être affichés.

Face aux difficultés de la contre-offensive déclenchée en juillet 2023, on a vu poindre une évolution progressive du discours, les observateurs semblant découvrir avec surprise que les Russes s’étaient bien préparés, avec des lignes de défense solides. On a alors commencé à entendre parler d’une nouvelle contre-offensive pour le printemps/été 2024, laquelle, grâce aux F-16 et aux chars M1 Abrams devant être livrés à Kiev, devrait cette fois permettre aux Ukrainiens de repousser les Russes. Seulement, d’ici là, il faudra que l’Ukraine reconstitue une masse de manœuvre qui a été durement éprouvée depuis juillet 2023 (le nombre réel des pertes est toujours une donnée très bien cachée), se rééquipe en matériel et en munitions. Pendant ce temps, l’armée russe en profitera aussi pour renforcer ses défenses et refaire ses forces. Il n’est donc pas certain que l’on soit réellement plus avancé d’ici là si la nature et le volume de l’aide occidentale à l’Ukraine restent du même ordre.

 

POURQUOI UNE TELLE CÉCITÉ ?

Pour la majorité, les commentateurs qui s’expriment dans nos médias ont pris publiquement fait et cause pour l’Ukraine, pays agressé par la Russie. Cette prise de position est compréhensible en soi. Toutefois, cet « engagement politique et moral » en faveur de Kiev fausse souvent leurs analyses, tant ils souhaitent la victoire des Ukrainiens. Pire, cette partialité a conduit les experts comme les journalistes à développer une intolérance militante à l’égard de tout ce qui ne va pas dans leur sens. Leur soutien affiché à Kiev va jusqu’à dénier le droit à d’autres observateurs d’exposer les éléments en défaveur de l’armée ukrainienne. Ne peuvent être évoqués que ses points forts, réels ou supposés. Dans le cadre de cette guerre, la vérité n’est plus « objective », mais est devenue morale ou politique… Tout ce qui ne va pas dans leur sens relève forcément du mensonge ou de la désinformation et ceux qui expriment des propos divergents sont par conséquent accusés de soutenir Poutine. La Russie étant qualifié « d’empire du mensonge », tout propos lui étant favorable est systématiquement condamné et rejeté, sans autre forme de vérification. En revanche, ce qui vient des Ukrainiens est forcément « la » vérité, même si personne n’est vraiment dupe.

La meilleure illustration en a été donnée lorsqu’un chroniqueur – dont j’ai oublié le nom – a déclaré, sur le ton de la plaisanterie, sur une chaîne d’information : « je préfère croire un mensonge ukrainien qu’une vérité russe« . Cette partialité outrancière n’est pas acceptable pour qui prétend analyser le conflit, car elle travestit la réalité. Mais ne pas adhérer à ce crédo est pratiquement devenu un crime pour ces nouveaux inquisiteurs. Le monde réel n’est pas toujours celui que l’on voudrait qu’il soit. Dans une guerre, ce n’est pas le plus sympathique ou le plus « moral » qui gagne, c’est celui qui se montre le plus fort sur le terrain.

 

*

 

La réalité ne peut s’effacer pour satisfaire les espoirs des uns ou des autres. Les faits sont têtus et les escamoter ne sert à rien, l’échec tactique de la contre-offensive ukrainienne le rappelle cruellement. En effet, trois mois et demi de contre-offensive sans avancée ni gain territorial significatifs c’est un échec tactique ! L’armée de Kiev, là où elle a le plus progressé – au sud d’Orikhiv – est seulement parvenu à créer un saillant d’environ dix kilomètres sur dix, et à tout juste entamer la première ligne de défense russe (il y en a cinq ou six à franchir pour arriver aux portes de Tokmak). D’autant plus que ce saillant est très vulnérable et va être très coûteux à tenir car il est intégralement sous le feu russe. Décrire la réalité de la situation de terrain ne signifie pas soutenir la Russie, c’est juste un constat factuel dépourvu d’idéologie. Le travail d’analyse doit être neutre, dénué d’émotion et de considérations morales ; les faits doivent être traités pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils représentent.

Tant que les principaux médias n’accepteront pas que soit présentée la réalité et que s’expriment des analyses différentes des leurs, ils enchaîneront les « gueules de bois ». Au fur et à mesure que ce conflit évoluera, la réalité risque de correspondre de moins en moins à la version qu’ils ont voulu raconter en sélectionnant leurs intervenants en fonction de leurs opinions et ce, en dépit des évidences.

 

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