L’arrière plan idéologique de l’opération SANGARIS, cause d’un échec programmé.

Par le Gal. François Torres - le 12/11/2016.



 

Le lundi 31 octobre dernier, Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense annonçait à l’Assemblée Nationale de la République centrafricaine la fin de l’opération Sangaris, déclenchée le 5 décembre 2013 par l’armée française, au milieu, à t-il dit aux députés rassemblés à Bangui, « de massacres inter-communautaires. » 

 

A ses yeux, Sangaris avait permis de « lutter contre ceux qui tentaient de rompre les fragiles équilibres du pays par la reprise des violences et des exactions de toutes sortes. » Le ministre se réjouissait également du succès des élections démocratiques permises par la présence des troupes françaises. Autre motif de satisfaction, le 30 mars dernier, le scrutin garanti par Paris et la communauté africaine avait porté au pouvoir le président Touadéra, ancien premier ministre de François Bozizé, aujourd’hui en fuite au Cameroun, sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par Bangui. 

Elu à la magistrature suprême en 2011 avec une majorité confortable de 64,37%, mais au milieu d’accusations de fraudes et de népotisme familial, Bozizé, lâché par le Tchad, avait du, à peine plus d’un an plus tard, faire face à la rébellion Seleka qui, le 24 mars 2013, s’était emparé du palais présidentiel après une fin de non recevoir opposée par Washington et Paris à sa première demande d’assistance.

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Dans ce contexte plus que trouble, l’appréciation de situation auto-laudative du ministre français manquait donc d’importantes parties de l’image. La fragile stabilisation est en réalité uniquement articulée autour de clans du sud dont la très grande majorité, animistes, chrétiens et sédentaires, héritiers des anciens réservoirs d’esclaves pillés et martyrisés par les rezzous nomades venant du nord que la rébellion Seleka à majorité musulmane, reproduit aujourd’hui contre les populations chrétiennes de la partie méridionale du pays.

 

L’habillage démocratique donnant le beau rôle à la France qui se retire, ressemble donc à un estompage lénifiant d’une réalité bien plus complexe et hautement explosive. 

En refusant de nommer les choses et les auteurs des crimes contre les populations chrétiennes du sud commis par des musulmans occupant tout le centre du pays, Paris qui parle de « massacres communautaires » brouille la réalité, passant sous silence la véritable nature de la Seleka dénoncée en 2013 par un rapport de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) dont le siège est à Paris. (https://www.fidh.org/IMG/pdf/rapport_d enque_te_rca-ld3.pdf ) 

Le travail appuyé par une mission internationale d’enquêtes de terrain effectuées en juillet 2013, décrit par le menu la stratégie de terreur articulée autour de meurtres, viols, enlèvements, pillages et incendies menée par la Seleka en 2013, qualifiée de « nébuleuse criminelle » par les auteurs du rapport.

Quel que soit l’angle de vue et nonobstant les tentatives destinées à jeter un voile sur les auteurs des massacres, la marque imprimée sur la situation par les pilleurs nomades musulmans agissant avec une cruauté aveugle, a installé un cycle mortifère de violences et de représailles dont les prémisses ont éclaté à Bangui au moment même où le ministre annonçait le départ de l’armée française, spéculant sur les improbables vertus démocratiques d’un plan de paix en réalité plombé par luttes de clans à l’arrière plan ethnique et religieux.

 

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Au demeurant, l’optimisme de Paris n’est pas partagé par tous les observateurs. L’éditorialiste des Dépêches de Brazzaville prévient qu’il serait dangereux de se voiler la face. Le départ français est prématuré écrit-il et se produit à un moment où ressurgissent « les tensions inter-religieuses » ouvrant une nouvelle période d’incertitude pour le pays. On peut aussi légitimement s’interroger sur l’attitude de Paris en cas d’échec de l’illusion démocratique, héritière du discours idéologique de La Baule. 

Il y a un quart de siècle Paris, voulant mettre fin aux errements de la « Françafrique », cible récurrente de la gauche militante, subordonnait l’aide française aux Africains à l’existence d’un système multi-partisan pourtant improbable dans nombre de pays où les scrutins sont des compétitions de clans rivaux, arc-boutés à des allégeances ethniques, parfois religieuses, et où l’expression politique individuelle est rare. Quoi qu’en pense les idéologues, la démocratie élevée au rang de sésame politique universel n’est pas la panacée permettant de mettre fin aux luttes ethniques et confessionnelles, surtout quand la stratégie d’une des parties brouille le bel ordonnancement de l’expression apaisée des idées par des exactions rappelant celles de Boko Haram affilié à l’Etat islamique.

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Les objections les plus graves aux stratégies françaises en Centrafrique, pays charnière et base arrière idéale pour la propagation par Boko Haram et ses émules de l’enseignement du Prophète et du Djihad, on été portées par une analyse de Bernard Lugan dans Afrique réelle publié le jour même de l’annonce à Bangui par le ministre de la fin de Sangaris.

Elles méritent attention. 

Selon Lugan, le pouvoir politique français aurait imposé aux militaires un concept d’opérations ambigu voué à l’échec, articulé autour de la neutralité sur le mode des opérations onusiennes d’interposition pacifique des soldats de la paix. Au risque de compromettre le succès d’une opération, quand bien même la zone était aux prises avec une bande d’assassins avérés, le choix de ne pas prendre parti n’a abouti qu’au regroupement des forces de la Seleka dont les troupes n’ont cependant pas été désarmées. Pire, le concept d’opération aurait été décidé avec l’arrière-pensée de ne pas heurter la minorité musulmane française.

L’idée même qu’on aurait imposé à l’armée française un choix tactique d’interposition pour, à des fins de politique intérieure, ne pas heurter de front un adversaire à l’arrière-plan islamique alors que l’infériorité numérique de Sangaris eut exigé une tactique de mobilité et de surprise contre un ennemi clairement désigné, ne peut que faire surgir de lourdes inquiétudes. Par les temps qui courent celles-ci ne sont ni vaines, ni excessives. Il serait dangereux de les balayer sans examiner la réalité des causes qui les nourrissent.

 

L’idéologie « déconstructrice » des années 60 a déjà bouleversé nombre des armatures immatérielles qui tiennent le pays. L’armée, une des institutions dont l’esprit reste encore enraciné dans le temps long et l’histoire a été tant bien que mal préservée. Mais le mal est en route. A l’intérieur, forcée à des fins d’économie, d’abandonner quelques principes conditionnant la cohérence du commandement et sans doctrine d’emploi claire, elle joue aujourd’hui un rôle supplétif. A l’extérieur, on l’engage en la privant d’ennemi, lui imposant une tactique imprégnée d’une idéologie pacifiste contrainte par des considérations ethnico-religieuses à usage domestique.

Certes Lugan ne sait pas quels furent les débats entre les politiques et les chefs des armées. Il ne sait pas non plus si ces derniers n’avaient pas formulé des objections à ce concept d’opérations perclus d’arrières pensées ethnico-religieuses ignorant l’immensité de l’espace et les rapports de force. Mais, paraphrasant Péguy, on ne peut que constater le courage de Lugan qui, contrairement au discours officiel « dit ce qu’il voit » et, surtout, ce qui est plus rare dans cette période de déni, « voit ce qu’il voit ».

L’opération Sangaris a manqué sa cible. Les hommes de la Seleka composée en partie de mercenaires musulmans tchadiens, libyens, soudanais soutenus par le Tchad et le Soudan auteurs de nombreuses exactions ont été étrangement épargnés au prétexte que le mouvement participerait à une prochaine étape démocratique, alors même que la coalition a commis une longue série d’exactions contre une population en grande partie chrétienne.

 

Allons un peu plus loin. En mai 2012, l’actuel exécutif a été élu avec l’apport massif des Français d’origine nord-africaine dont les votes sont allés en majorité à gauche. Pour la première fois de l’histoire, un vote ethnico-religieux a pesé de manière décisive (1 million de voix, selon les sondages) sur une élection présidentielle au point, dit un rapport de l’IFOP de juillet 2012, que la « variable religieuse et, avec elle, la composition ethnique de la population des banlieues a introduit une ligne de clivage très marquée au sein même des milieux populaires. »

Alors que les analyses géopolitiques estiment en général que la situation internationale influe sur les tensions en France, cette fois c’est l’inverse. A l’occasion de l’opération Sangaris, le même arrière-plan ethnico-religieux, aurait, pour la première fois, influencé un concept d’opérations extérieures à l’habillage humanitaire, en réalité inscrit dans une posture politique interne pusillanime incapable de désigner l’ennemi, cause de son échec probable.

 

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Quant au processus démocratique appelé de ses vœux par la France au moment où, laissant sur place l’effectif de deux compagnies, elle quitte le théâtre, le moins qu’on puisse dire est qu’il est aléatoire. « Le départ des troupes françaises ne peut qu’aggraver la situation dans cette partie de l’Afrique, apeurer les populations concernées, affaiblir les autorités nées du fragile consensus obtenu non sans peine ces derniers mois », analysent encore les Dépêches de Brazzaville.

 

En effet, même si Sangaris a chassé du pouvoir les Seleka en 2013 et mis fin aux tueries de masse, elle n’a cependant pas stoppé les exactions des bandes armées. Selon la Minusca, ces dernières qui craignent moins les troupes de l’ONU que l’armée française, ont repris leurs pillages à grande échelle à l’intérieur du pays faisant au moins plusieurs dizaines de morts et poussant les villageois à se réfugier en brousse. Enfin, à Bangui, l’angoisse se nourrit des rumeurs selon lesquelles à la fin octobre plusieurs centaines d’ex-Seleka lourdement armés s’étaient regroupés autour de Bontangafo à 350 km au nord de la capitale.

 

 

 

François TORRES

Officier général (2S)

 


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