Totalement absente des médias français, éclipsée par l’actualité d’une métropole en ébullition face aux coups de matraques d’un pouvoir contre son peuple,
reléguée derrière une propagande d’une échelle inédite jusqu’alors visant à maintenir l’illusion d’une victoire à venir de l’Ukraine et de l’OTAN, la révolution diplomatique conduite par
la Chine au Moyen-Orient marque l’aurore d’une nouvelle ère qui verra probablement le refoulement de l’influence nuisible de Washington hors d’une région et loin des peuples dont le
martyre infligé par l’occident colonial depuis trois-quarts de siècle a suffisamment duré.
Les siècles de paix qu’a connus l’Est asiatique sous domination culturelle, économique et militaire chinoise, notamment lors des dynasties Han (de 206 av.
J.-C. à 220 ap. J.-C.), Tang (618-907) et Ming (1368-1644) sont désignés par la formule Pax Sinica.
Cependant, si ce terme renvoie à la Pax
Romana et à la Pax Americana,
toute ressemblance s’arrête là, ces deux derniers termes impliquant des contextes radicalement différents de la situation chinoise : des empires étendus bien au-delà de leurs
frontières directes et l’imposition de la paix par la soldatesque. Dans l’histoire de la Chine, les dynasties Han, Tang et Ming sont
des empires qui sont globalement limités à l’intérieur des frontières actuelles du territoire chinois. Elles représentent des ères historiques et des aires géographiques de développement
humain sans précédent, que ce soit en terme de progrès techniques, d’échanges commerciaux et culturels et d’explorations maritimes.
En 1949, au sortir de la guerre et de l’occupation japonaise, d’un siècle et demie de conflits internes, de pillages coloniaux et de déclin politique qui
l’auront maintenu hors de portée de la révolution industrielle, la Chine est parmi les pays les plus pauvres du monde. En soixante-quinze ans, elle se hissera pourtant au rang des trois
premières puissances mondiales tout en demeurant jusque là, aussi insolite que ce soit pour des observateurs habitués à une arrogance toute occidentale, dans une relative discrétion sur
le plan diplomatique, peut-être par l’entremise d’un cocktail d’humilité et de patience. De cette patience nécessaire face à un fauve mourant, toujours capable de coups mortels dans son
agonie.
一带一路 – Une ceinture, une
route
C’est le 7 septembre 2013 que pour la première fois, Xi Jinping fait mention de ce projet, baptisé 一带一路 (yī dài yī
lù, une ceinture, une
route en français), renommé plus tard Belt And Road
Initiative (BRI) ou la Nouvelle Route de la Soie, en référence à l’ancienne route commerciale sous la dynastie Han. Lors de ce discours prononcé à l’université Nazarbaïev d’Astana au Kazakhstan, Xi en trace les contours et surtout énumère ses principes : « partager la paix et
le développement tant qu’ils persistent dans l’unité et la confiance mutuelle, l’égalité et les avantages mutuels, la tolérance et l’apprentissage les uns des autres, ainsi que la
coopération et les résultats gagnant-gagnant », « faire avancer le
développement et la prospérité communs, et travailler pour le bonheur et le bien-être des peuples des pays de la région ». La BRI vise à mettre toute l’Eurasie, mais aussi
l’Afrique, le Moyen-Orient et le sud-est asiatique à portée de la Chine et vice-versa, par voie ferrée et maritime. Près de mille milliards de dollars ont été investis par la Chine le
long des Nouvelles routes de la soie à des fins de modernisation des infrastructures dans le cadre de la stratégie gagnant-gagnant qui a fait la marque de fabrique d’une diplomatie
chinoise du progrès et du développement, notamment sur le continent africain. Non seulement, on ne compte plus la myriade de projets coopératifs entre la Chine et ses partenaires mis en
place depuis le démarrage de ce chantier pharaonique, mais il a également favorisé la
coopération entre nations voisines, faisant ainsi pendant à la conflictualité, à l’accaparement et à l’esprit de division propre à l’impérialisme américano-occidental dominant le
monde depuis l’après-guerre.
UE et EU : les deux faces d’une
même pièce
S’excluant de facto de
ce projet, les États-Unis le perçoivent comme une volonté hégémonique chinoise (l’hôpital et la charité) et chez leurs alliés ouest-européens, on le considère soit avec indifférence soit
avec une circonspection teintée de la crainte de déplaire à la Maison-Blanche, à l’instar de la
France ou plus récemment de l’Italie qui s’est fait taper sur les doigts après avoir montré un enthousiasme trop poussé pour la BRI et qui depuis l’élection de Meloni envisage
son retrait, malgré des accords signés.
Dissimulant mal les caprices infantiles d’une institution plus zélée à se soumettre aux desiderata de Washington qu’à agir dans l’intérêt de ses peuples,
l’UE crée un contre-projet et l’illusion qu’elle
maîtrise encore quelque chose. En réalité, elle a un mal fou à ne pas sombrer : la déstabilisation de l’Europe centrale et la rupture de ses liens commerciaux avec la
Russie orchestrésoutre-Atlantique sont
autant de manoeuvres qui cherchent à l’affaiblir tout en mettant des obstacles le long de la BRI.
Des obstacles que la Chine, patiemment, écarte du passage.
افغانستان
Après 20 années d’une guerre et d’une occupation inutiles qui n’ont engendré que chaos, destruction et haine réciproque, les derniers contingents des
États-Unis d’Amérique quittent le lundi 30 août 2021 dans une débâcle indescriptible rappelant à l’image près celle du Vietnam quarante-six ans plus tôt un Afghanistan exsangue. À peine
quelques heures après que le dernier appareil a quitté le tarmac de l’aéroport de Kaboul, les Taliban font leur retour dans la capitale afghane, sans que les massacres annoncésdans
les médias occidentaux n’aient lieu. Un mois plus tôt, une délégation des Taliban, qui étaient en train de reprendre la contrôle de l’Afghanistan face au désengagement progressif
des forces américaines et de leurs alliés, s’était rendue à Tianjin en Chine pour y rencontrer Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères de la République populaire de Chine qui
anticipait les changements à venir et considérait les Taliban comme « une
force politique et militaire cruciale en Afghanistan », tout cela bien évidemment sous
le regard goguenard des médias dominants occidentaux. Toujours est-il qu’il ne paraît pas inconcevable de faire une hypothèse : lors de ces discussions entre la diplomatie
chinoise et les Taliban, est-ce que les fondements d’une future collaboration sur la base d’une réconciliation nationale et d’une attitude modérée des seconds ont été posés ? Pour un
début de réponse, il suffit de consulter la
position de la Chine sur la question afghane, et particulièrement les deux premiers points : « la Chine respecte
l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Afghanistan, respecte les choix indépendants faits par le peuple afghan et respecte les croyances religieuses et les
coutumes nationales de l’Afghanistan », « la Chine espère
sincèrement que l’Afghanistan pourra construire une structure politique ouverte et inclusive, adopter des politiques intérieures et étrangères modérées et prudentes ».
Le 13 avril dernier a eu lieu à Samarkand, en Ouzbékistan, la quatrième conférence interministérielle des pays voisins de l’Afghanistan, à laquelle
participaient la Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Parmi les nombreuses questions soulevées sur la sécurité et la reconstruction du
pays a surnagé celle-ci : qui
va payer la facture ?
« Les participants ont
souligné la responsabilité des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN dans les résultats de la campagne militaire afghane désastreuse qu’ils ont menée pendant 20 ans et qui a abouti à la
situation lamentable actuelle. Il est ressorti que les pays de l’Occident collectif devraient assumer la principale charge financière de la réhabilitation post-conflit de l’Afghanistan.
Plus précisément, il a été noté qu’il est nécessaire que l’Occident débloque rapidement les ressources nationales de l’Afghanistan, ce qui est particulièrement important pour résoudre la
crise humanitaire dans ce pays. »
Frères ennemis
Le 16 juillet 2022, à la perspective des élections de mi-mandat, le président américain Joe Biden se rend en Arabie Saoudite pour dissuader l’OPEP de réduire sa production de pétrole
ce qui aboutirait inévitablement à une hausse des prix et aggraverait l’inflation galopante provoquée par le retour de bâton des sanctions occidentales contre la Russie rendant ainsi
l’actuel locataire de la Maison-Blanche très impopulaire. Il y va à contrecoeur parce que même lors de sa campagne pour la présidence et suite à l’assassinat du journaliste Jamal
Khashoggi par les services saoudiens en 2018, il a toujours dit qu’il voulait faire de Riyad un paria sur la scène mondiale.
Il était donc prévisible que malgré les courbettes de Biden, le prince Mohammed Ben Salmane lui oppose un refus net et le laisse rentrer bredouille. D’abord
pour la raison évoquée précédemment : Biden n’étant pas favorable à une dépendance américaine au pétrole saoudien, au point qu’il se rapproche du Vénézuela et de l’Iran, il conduit
une politique relativement défavorable au royaume, par la publication d’un rapport incriminant directement le régime saoudien dans l’assassinat de Khashoggi, par la déclassification d’un
document impliquant l’Arabie saoudite dans les attentats du 11 septembre, en ne lui livrant pas les missiles de précision indispensables à la guerre qu’elle mène contre le Yémen, en
reprenant les négociations sur le nucléaire avec l’Iran, cet ennemi de toujours. Mais au-delà de cette réaction d’orgueil tout à fait naturelle, il en est une autre découlant en partie de
la première. La monarchie saoudienne, comme toutes celles du pétrole, est vulnérable et elle a un besoin vital d’être protégée de certains de ses voisins avec qui elle a d’exécrables
relations et contre lesquels elle ne ferait pas le poids militairement. Même un petit pays comme le Yémen lui tient tête. Jusqu’alors, les États-Unis jouaient ce rôle de protecteur, mais
l’amitié américaine est un cadeau tellement empoisonné qu’il vaut mieux être leur ennemi. Et puis, surtout, surtout, aux yeux du monde entier, à l’exception des journalistes officiant sur
les grands médias qui sont plus soucieux de leur compte en banque que de leur honneur (autrement nommé vérité), la guerre en Ukraine démontre sans nuance l’affaiblissement de la puissance
américaine et de l’OTAN. Et c’est à mon humble avis là qu’est le coeur de cette prise de distances des Saoudiens pour lesquels il paraît à ce moment-là urgent de se trouver d’autres
alliances.
Et c’est peut-être chose faite.
Au début du mois de mars 2023, Beijing (Pékin) a été le lieu d’une rencontre entre l’Arabie saoudite et son éternel rival, l’Iran. Cette réunion s’est
conclue par la signature d’accords historiques rétablissant ainsi des relations tendues depuis des années entre les deux pays. Voici un extrait de la
déclaration conjointe :
« En réponse à la noble
initiative de Son Excellence le président Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, du soutien de la Chine au développement des relations de bon voisinage entre le
Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique de l’Iran ; (…)
Les trois pays
annoncent qu’un accord a été conclu entre le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique d’Iran, qui comprend un accord pour reprendre les relations diplomatiques entre eux et
rouvrir leurs ambassades et missions dans un délai ne dépassant pas deux mois, et l’accord comprend leur affirmation du respect de la souveraineté des États et de la non-ingérence dans
les affaires intérieures des États. »
Les relations inamicales entre ces deux acteurs majeurs du Moyen-Orient ont longtemps conduit à un cul-de-sac dans la résolution de conflits régionaux. Une
mésentente qui est indéniablement le fruit pourri de la politique internationale de Washington dont on est les premiers à savoir qu’elle n’a jamais été qu’une diplomatie de la zizanie. Les Américains et leurs alliés israéliens de plus en plus isolés sont d’ailleurs les seuls qu’un échec de ses accords arrangeraient et on peut être sûrs
qu’ils feront tout pour y parvenir. Les semaines et les mois qui suivent sont cruciaux pour l’avenir de la région.
J’arrive vers la fin de cet article et j’aimerais préciser une chose importante qui m’évitera peut-être de me faire taxer de plagiat : je revendique
une communauté de pensée avec le blogueur b. du site Moon Of
Alabama qui est pour moi un modèle et une inspiration. Cette dernière analyse est directement tirée de la sienne, je n’invente rien, je ne fais que reprendre ses propres
perspectives que je rejoins.
Au lieu d’entretenir les tensions régionales comme l’ont fait les États-Unis pendant des décennies conduisant à une instabilité perpétuelle et meurtrière,
la diplomatie chinoise en l’espace de quelques jours obtient des résultats qui, s’il convient de ne pas tirer de plans sur la comète et malgré le négativisme ambiant occidental, sont
encourageants pour la pacification du Moyen-Orient.
À peine une semaine après les accords de Beijing, l’ambassadeur saoudien a rencontré à
Sanaa le représentant houthi. Force est d’admettre bien sûr que la médiation chinoise n’est probablement pas la seule raison du revirement saoudien et que celui-ci est aussi lié à un
rééquilibrage des forces au profit des Houthis qui bénéficient du soutien de Téhéran. Mais c’est un pas supplémentaire des Saoudiens vers un peu plus de realpolitik.
La fin de l’isolement syrien sur la scène régionale, qui au-delà du fait qu’elle signe la victoire de Bachar Al-Assad sur une opposition soutenue par
l’OTAN, peut aussi être mis sur le compte de la diplomatie chinoise. Interrompus depuis 12 ans, les liens entre Riyad et Damas ont repris avec
la visite du ministre syrien des affaires étrangères et la perspective du retour de la Syrie dans la Ligue Arabe.
Ce rapprochement entre l’Arabie saoudite, l’Iran et la Syrie isole d’autant plus Israël qu’une politique d’apartheid aux relents exterminatoires menée par
un gouvernement de plus en plus ouvertement raciste contre le peuple palestinien mène peu à peu le pays à
l’impasse. On peut donc présumer que même l’éternel allié de Washington finira pour sa survie par se détourner d’une voie qui n’a conduit qu’à le faire haïr par ses voisins directs.
Si le gouvernement actuel n’est certainement pas armé pour cette prise de conscience, la libération viendra peut-être du peuple.
Pax Sinica
L’avenir proche nous dira si cette révolution diplomatique conduite à pas feutrés par la Chine portera des fruits durables au Moyen-Orient. À n’en pas
douter, ce sera un cheminement lent et fastidieux que les reliquats d’une contre-diplomatie du chaos vieillissante ne manqueront pas d’entraver.
Il est cependant une chose que cette tectonique silencieuse démontre avec la limpidité d’une source d’eau pure et que je formulerai par une question à
laquelle chacun et chacune devra essayer de répondre en pleine conscience des tenants et des aboutissants : comment tant de nations dont les traditions, l’histoire et les conflits
sont intimement liés à l’Islam peuvent-elles mettre toute leur confiance et plus encore, leur destinée, dans les mains d’une puissance accusée par l’Occident d’internement
concentrationnaire et même du génocide de ses populations musulmanes ?
Malgré tout le tintouin
que fait Washington, de plus en plus de pays intègrent leurs chaînes d’approvisionnement avec la Chine. Même le ministre britannique des affaires étrangères fait des
ouvertures à la Chine, tandis que Zelensky a eu un appel téléphonique « long et significatif » avec Xi Jinping mercredi. La
position de Washington, sanctions et tout le reste, est en train de se désintégrer.
Il est trop tôt pour
prédire ce qui ressortira du discours prononcé mardi à Mansion House par le ministre britannique des affaires étrangères, James Cleverly, pour exposer la position du gouvernement à l’égard de la
Chine. Le Global Times a réservé un
accueil prudent à ce discours.
Il est clair que la Grande-Bretagne ressent l’urgence de sortir du trou dans lequel elle s’est retrouvée après l’échec de la tentative des « Five Eyes »
d’enflammer les manifestations de Hong Kong. La Grande-Bretagne ne peut pas être loin derrière, alors que les intérêts généraux des pays européens, qui entretiennent des liens économiques
profonds et mutuellement bénéfiques avec la deuxième économie mondiale, se manifestent par une réticence à être entraînés à devenir l’avant-garde de la lutte contre la Chine. (Voir mon
article intitulé « Qui a intérêt à ce que la guerre en Ukraine s’éternise ? »)
Cela dit, le moment est intéressant. Le discours de Cleverly a été prononcé à la veille de la conversation téléphonique entre le président chinois Xi Jinping et le
président ukrainien Volodymyr Zelenskyy (à la demande de ce dernier). Depuis sa position unique sur l’axe transatlantique, la Grande-Bretagne peut percevoir les secousses qui ont un impact sur la
géopolitique de l’Indo-Pacifique et le conflit ukrainien, qui sont, d’une certaine manière, interconnectées. La Grande-Bretagne se positionne.
Le contenu des conversations au niveau des hauts dirigeants n’est jamais divulgué publiquement et la masse écrasante reste submergée, comme des icebergs qui se
détachent des glaciers. Mais le compte-rendu chinois
de la conversation entre Xi et Zelensky, mardi, est positif.
Xi a salué les relations sino-ukrainiennes comme un « partenariat stratégique qui stimule le développement et la
revitalisation des deux pays » et a fait une référence flatteuse au rôle personnel de Zelensky. Xi a également affirmé la position constante de la Chine selon laquelle « le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale
est le fondement politique des relations sino-ukrainiennes« . Xi s’est montré prêt à faire progresser le partenariat stratégique entre les deux pays dans une perspective à long
terme.
Sur la question de l’Ukraine, Xi a soulevé trois points essentiels : La « position fondamentale de la Chine est de faciliter les pourparlers
pour la paix« , comme indiqué dans son document de position du 24 février ; Pékin a l’intention d’être proactif ; et le dialogue et la négociation sont la seule façon d’aller de
l’avant.
L’intérêt réside dans la référence de Xi à la « pensée rationnelle et aux voix qui s’élèvent » ces derniers
temps et dans le fait que Kiev devrait « saisir
l’occasion et créer des conditions favorables à un règlement politique« .
Xi a gardé les yeux rivés sur le ballon et a peut-être laissé entendre que Zelensky pouvait encore l’emporter d’une courte tête si l’idée risquée et insensée d’une
« contre-offensive« , dont les germes ont
été plantés dans son esprit par Washington et Londres, était mise de côté.
Sentant peut-être la réceptivité de Zelensky, Xi a proposé que la Chine « fasse des efforts pour un cessez-le-feu rapide et la restauration de
la paix« . Plus précisément, « la Chine
enverra le représentant spécial du gouvernement chinois pour les affaires eurasiennes en Ukraine et dans d’autres pays afin d’avoir une communication approfondie avec toutes les parties sur le
règlement politique de la crise ukrainienne« .
Mais aucun calendrier n’a été mentionné. Néanmoins, Xi a pris les devants. Quel pourrait être le calcul ? À l’évidence, Xi vient d’avoir une série d’interactions
avec des dirigeants européens en visite à Pékin, ce qui l’a convaincu que « la crise ukrainienne évolue de manière complexe et a des
répercussions majeures sur le paysage international« , comme il l’a déclaré à Zelensky.
Entre-temps, la fuite de documents du Pentagone a révélé que la désunion, la méfiance et les divergences entre les États-Unis, l’Europe et l’Ukraine sont sérieuses
et ne cessent de s’aggraver. Par ailleurs, Washington n’est pas seulement le principal obstacle à un cessez-le-feu et à des pourparlers de paix, mais il incite les alliés occidentaux à se rallier
à sa stratégie indo-pacifique pour contenir la Chine.
C’est là que l’extraordinaire emportement du président français Emmanuel Macron dans son interview à Politico,
à bord de Cotam Unité (l’avion français Air Force One), alors qu’il rentrait de Chine après avoir passé environ six heures avec Xi, devient un moment décisif.
Il est certain que l’appel vibrant de Macron à l’Europe pour qu’elle évite de « s’enfermer dans une logique de bloc contre bloc » a trouvé
un écho à Zhongnanhai – à savoir l’aspiration de l’Europe à l’autonomie stratégique, les doutes persistants de l’Europe et sa lassitude d’être un « vassal« , les multiples défis de l’Europe en matière de
gouvernance sociale et sa priorité au développement et à la prospérité, qui ne lui laissent finalement d’autre choix que d’embrasser l’Eurasie avec une plus grande connectivité, de développer des
relations économiques et commerciales bilatérales avec la Chine et de reconstruire les liens avec la Russie. Une avalanche de commentaires chinois a suivi les remarques de Macron. (ici, ici, ici, ici, ici )
La fuite récente de documents classifiés des États-Unis et de l’OTAN sur l’armée ukrainienne et la « contre-offensive de printemps » tant attendue par Kiev (sur
laquelle le ministère américain de la justice a depuis ouvert une enquête) aurait toutefois constitué un élément décisif.
Ces documents ont mis en évidence les nombreux désavantages et lacunes de l’armée ukrainienne et ont confirmé l’évaluation top secrète de Washington selon laquelle
l’armée ukrainienne est en grande difficulté après les récents revers subis. En effet, un climat d’incertitude et
de perte d’estime de soi s’est installé à Kiev, qui doute de plus en plus de la constance et de la fiabilité du soutien occidental.
Ces complexes ont été aggravés par la fuite d’informations selon lesquelles les États-Unis « espionnent également les principaux dirigeants militaires et
politiques de l’Ukraine, ce qui témoigne de la difficulté pour Washington d’avoir une vision claire des stratégies de combat de l’Ukraine« . (New York Times) Un peu comme Edward Snowden – c’est ainsi que
les États-Unis maintiennent leur hégémonie !
Néanmoins, un éditorial du Global
Times remarque : « Au fil du temps, la
communauté internationale s’est engagée dans une réflexion plus froide sur ce conflit brûlant. En particulier, la volonté de négocier entre toutes les parties s’accroît, et des voix plus
rationnelles émergent dans divers pays européens. D’une certaine manière, la possibilité de promouvoir une solution politique à la crise ukrainienne est apparue. »
Xi a rapidement donné suite à sa conversation avec Zelensky en nommant Li Hui, directeur général adjoint du département de l’Eurasie du ministère des affaires
étrangères, à la tête de la délégation chinoise pour le règlement de la crise en Ukraine. Il s’agit d’une décision intelligente.
Li Hui, l’un des meilleurs spécialistes chinois de l’Eurasie, a déjà été envoyé au Kremlin pendant une période extraordinairement longue de dix ans (2009-2019). Il
connaît très bien la situation ukrainienne et russe, comprend la psychologie des peuples slaves et, bien sûr, parle russe.
La nomination d’un représentant spécial est une tentative sérieuse d’activer les fonctions de médiation pour construire des ponts. Mais il y a de formidables défis
à relever. La Russie accueille favorablement tout ce qui pourrait rapprocher la fin du conflit ukrainien, mais elle doit aussi atteindre les objectifs de son opération militaire spéciale en
Ukraine.
Par ailleurs, la Russie ne voit pas l’Occident se préparer à un règlement pacifique. Il y a des raisons valables à cela, car Washington compte entièrement sur une
solution militaire et une victoire totale.
Des négociations sous l’égide de la Chine porteraient un coup terrible à la stratégie américaine en Ukraine et, si elles gagnent du terrain, elles mettraient les
États-Unis en porte-à-faux dans la région indo-pacifique également. À court terme, donc, la pression ne peut que s’accroître sur
Zelensky pour qu’il lance sa « contre-offensive« .
M.K.
Bhadrakumar
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
L’Échiquier mondial : Chine la nouvelle hyperpuissance ?
Dans ce nouveau numéro de L’Échiquier mondial, Xavier Moreau et Pépé Escobar, analyste géopolitique, auteur, nous livrent leur analyse géopolitique de la
situation.
Avec Laurent Michelon, entrepreneur en Chine et auteur de « Comprendre la
relation Chine-Occident : La superpuissance réticente et l’hégémonie isolée » aux éditions Perspectives Libres.
par Prof Michel
Chossudovsky et Caroline Mailloux - Le
27/03/2023.
L’affrontement US-OTAN dirigé contre la République populaire de Chine consiste en la militarisation de la mer de Chine méridionale ainsi que le renforcement
de la présence militaire américaine en Asie de l’Est et du Sud-Est.
Washington a également l’intention de saper l’alliance stratégique de Pékin avec la Russie qui s’est développé suite au décès
de Deng
Xiaoping en 1997.
À bien des égards, Deng Xiaoping agissait
au nom des intérêts stratégiques américains. Au cours de son mandat, l’Armée populaire de libération avait conclu un accord de coopération militaire avec le Pentagone.
L’intention de Washington était de créer et de maintenir des divisions entre la Russie et la Chine.
Les ventes d’armes américaines à la Chine ont commencé au milieu des années 1980 sous l’administration Reagan :
Des sources du Congrès ont décrit la vente comme un jalon dans ce qui a été une relation militaire en développement lent entre les États-Unis et la Chine,
et ont prédit qu’elle faciliterait d’autres ventes militaires bien plus importantes à Pékin, en discussion depuis longtemps. (WP, 19 septembre 1985)
Le leadership de la République populaire de Chine (RPC) qui a succédé à Deng Xiaoping coïncidait
avec des changements politiques majeurs en Russie. Vladimir Poutine a
succédé à Boris
Eltsine en 1999. Eltsine était une instrument des États-Unis, qui ne s’opposait pas (selon des documents déclassifiés) à l’extension de l’OTAN à la frontière russe.
L’Organisation de coopération de
Shanghai (OCS) fut créée en 2001. Les relations géopolitiques ont évolué vers une alliance stratégique entre la Russie et la Chine.
La question de Taïwan
Ce que les médias omettent de mentionner, c’est que Taïwan entretient des relations commerciales et d’investissement avec la RPC. Pékin n’a aucune intention
ou intérêt d’envahir Taïwan.
Depuis les années 1980, Taïwan a joué un rôle clé dans le développement de l’économie d’exportation de la Chine.
L’objectif tacite de Washington n’est
pas de protéger Taïwan, mais plutôt d’entraver
le partenariat économique de la Chine avec les investisseurs taïwanais, ainsi que de déstabiliser le développement de la haute technologie en Chine.
Fabriqué en Chine (Made in
China)
La confrontation à l’endroit de la Chine pourrait conduire à la paralysie de l’économie d’exportation Made in China qui dans le contexte actuel a soutient
la consommation au détail dans le monde entier dans pratiquement toutes les grandes catégories de biens de consommation.
Depuis les années 1980, l’importation en provenance de la Chine est devenue une opération très rentable de plusieurs milliards de dollars.
Les importations Made in China constituent une source d’énormes profits et de richesse aux États-Unis. Les biens de consommation importés de l’économie chinoise à bas
salaires sont souvent vendus au détail à plus de dix fois le prix de production.
Dans le cadre d’un processus de
développement économique basé sur l’importation, le PIB augmente sans qu’il soit nécessaire de s’engager dans des activités productives. La délocalisation de la
production et de l’assemblage manufacturière vers les pays à faible niveau de salaires (cheap labor) a entraîné la déclin de la production industrielle dans de nombreux pays développés
dont les États-Unis.
La confrontation géopolitique, y compris la militarisation et menace des États-Unis à l’endroit de la Chine, pourrait conduire à une déstabilisation du
commerce mondial des biens de consommation « Made in China », avec des conséquences dévastatrices, notamment des pénuries mondiales de biens de consommation essentiels,
associées à des pressions inflationnistes sous-jacents.
Ces questions sont abordées dans l’entretien avec le professeur Michel Chossudovsky.
La sphère internationale s’aligne sur deux blocs, l’un dirigé par les États-Unis et leurs « alliés » [plutôt des vassaux], l’autre par Pékin et
Moscou.
La Chine a considérablement intensifié son activité diplomatique. Ce n’est pas seulement parce qu’elle est sortie de l’isolement pandémique de longue date
qui entravait auparavant son rayonnement. La raison principale est que le rôle et le poids de la Chine sur la scène internationale se sont accrus à un point tel qu’un détachement
contemplatif n’est plus possible. Il s’agit d’un changement important dans la conscience de soi de la Chine ; la question est maintenant de savoir quels changements dans la pratique
internationale cela entraînera.
La non-action comme vertu suprême et l’interpénétration non contradictoire des opposés sont des principes de la philosophie [chinoise] traditionnelle, mais
ils constituent également une manière très appliquée de mener des activités internationales. Une analyse détaillée de ce phénomène devrait être laissée aux spécialistes, mais il convient
de noter que le passage d’une telle vision du monde à une confrontation idéologique et géopolitique plus franche a eu lieu lorsque la Chine a adopté la doctrine communiste occidentale,
qui lui est généralement étrangère.
Mao Zedong a tenté de changer non seulement l’ordre social, mais aussi la culture des Chinois. Mais son règne s’est achevé par un accord avec les
États-Unis, qui a constitué un retour à un équilibre stratégique mieux adapté à la vision chinoise du monde. La reconnaissance mutuelle n’était pas synonyme d’accord et d’harmonie, mais
elle correspondait aux objectifs des parties à l’époque. Cette période, qui a duré jusqu’à très récemment, commence seulement à montrer des signes de fin.
Le débat sur les dernières décennies fait rage en Amérique, et l’on se plaint que ce soit la Chine qui ait le plus profité de l’interaction entre Pékin et
Washington, et l’Occident en général. Les critères peuvent varier, mais en général, il est difficile de contester que la Chine a été le principal bénéficiaire, du moins en ce qui concerne
la transformation du pays et sa place sur la scène internationale. La stratégie de Deng Xiaoping, qui consistait en une ascension tranquille et progressive, était tout à fait dans
l’esprit chinois, et le résultat a sans aucun doute été justifié.
À tel point qu’il était extrêmement difficile pour Pékin de comprendre que cette situation extrêmement favorable et avantageuse allait prendre fin.
Cela s’est avéré inévitable pour une raison simple : la Chine a acquis une puissance qui, quels que soient ses souhaits et ses intentions, en fait un rival
potentiel des États-Unis. Cela a conduit à une évolution naturelle de l’approche américaine à l’égard de Pékin. Après tout, le style américain est l’opposé direct du style chinois
classique décrit ci-dessus. Et les tentatives de la Chine, à la fin des années 2010 et au début des années 2020, de ralentir la pression américaine croissante se sont heurtées à la ferme
intention de Washington de faire entrer la relation dans la catégorie de la concurrence stratégique. Pour être juste, l’affirmation et la confiance en soi de la Chine se sont également
accrues, mais si tout avait dépendu de Pékin seul, la période de coopération bénéfique aurait duré plusieurs années de plus.
Quoi qu’il en soit, une nouvelle ère s’ouvre. Le renouveau diplomatique de la Chine vise à démontrer que Pékin n’a pas peur de jouer un rôle dans la
politique mondiale. Jusqu’à présent, la forme de l’engagement chinois porte les marques de la période précédente et de cette approche très traditionnelle – la précision stérile de la
formulation des propositions de paix chinoises sur la question de l’Ukraine en est la preuve. Mais cela aussi est susceptible de changer. Le désir de la Chine de maintenir une neutralité
extérieure bien intentionnée convient à Moscou ; c’est l’Occident qui s’empresse d’alléguer le manque de sincérité, et de le faire sur un ton qui ne sied pas aux Chinois. Il ne faut pas
s’attendre à ce que Pékin fasse brusquement volte-face, ce qui est également contraire à son sens des convenances, mais la direction est prise.
La question n’est pas de savoir si la Chine partage le point de vue de la Russie sur ce qui se passe en Ukraine. Pékin a soigneusement évité d’exprimer son
opinion parce qu’elle considère que ce n’est pas son affaire. Mais le réalignement des forces sur la scène mondiale suit son cours, avec d’un côté la Chine et la Russie, qu’elles le
veuillent ou non, et de l’autre les États-Unis et leurs « alliés ». Et cela va devenir de plus en plus clair à partir de maintenant. En dix ans à la tête de son pays, Xi Jinping a
transformé sa politique intérieure et extérieure.
D’une part, il a mis l’accent, plus que ses prédécesseurs, sur la conception classique de la Chine et, d’autre part, il a remis à l’honneur les slogans et
les idées associés au socialisme. Le premier implique une harmonie autosuffisante, tandis que le second tend à être tourné vers l’extérieur autant que vers l’intérieur. Cette symbiose est
susceptible de définir le positionnement de la Chine au cours des cinq ou dix prochaines années du règne de Xi. L’environnement international hostile mettra de plus en plus à l’épreuve la
capacité de Pékin à maintenir un équilibre acceptable. Beaucoup dépendra du succès de ces tentatives, y compris pour la Russie.
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Xi Jinping : les États-Unis cherchent à endiguer la Chine
Les actions de Washington représentent
un « grave défi », déclare le président chinois.
Xi Jinping
rend visite aux conseillers politiques nationaux participant au 14e Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC).
Le président chinois Xi Jinping a publiquement critiqué les États-Unis et les a accusés de mener une tentative occidentale d’« endiguer »
son pays. Le ministre des affaires étrangères, Qin Gang, a également averti Washington de « freiner »
ou de risquer « le conflit et la
confrontation ».
« Les pays occidentaux,
sous la houlette des États-Unis, ont mis en œuvre une politique d’endiguement, d’encerclement et de répression à l’égard de la Chine, ce qui a entraîné des difficultés sans précédent pour
le développement de notre pays », a déclaré Xi Jinping dans une rare attaque verbale, lundi, citée par les médias d’État.
Le dirigeant chinois rencontrait des groupes industriels et commerciaux lors d’une réunion annuelle d’un organe consultatif du parti communiste. Son
discours s’est concentré sur l’économie nationale, la remarque sur la politique de Washington illustrant ce qu’il a appelé « les facteurs
incertains et imprévisibles » de l’environnement international, qui comprenait également la pandémie du virus Covid-19.
Xi s’abstient normalement de critiquer les États-Unis de manière ciblée. Michael Swaine, chercheur principal au Quincy Institute for Responsible Statecraft,
a déclaré au New York
Times qu’à sa connaissance, c’était la première fois que le dirigeant chinois « s’exprimait
publiquement et identifiait les États-Unis comme prenant de telles mesures ».
Par ailleurs, un autre haut fonctionnaire chinois a accusé Washington d’utiliser des tactiques sournoises mardi.
« Les États-Unis
prétendent qu’ils cherchent à surpasser la Chine, et ne cherchent pas le conflit. En réalité, leur soi-disant ‘concurrence’ vise à contenir et à supprimer la Chine dans tous les
domaines », a déclaré le ministre des affaires étrangères, Qin Gang, dans un discours prononcé en marge d’une session en cours de l’assemblée législative chinoise.
Il a comparé le gouvernement américain à un athlète qui tente de faire trébucher son adversaire au lieu de donner le meilleur de lui-même. Washington
souhaite que Pékin ne riposte pas lorsqu’il est visé par de telles actions ou calomnies, a suggéré le ministre, ajoutant que cela n’était pas possible. La trajectoire des États-Unis
pourrait conduire à un désastre qu’aucun garde-fou ne pourrait empêcher, a-t-il averti.
« Si les États-Unis ne
freinent pas, mais continuent d’accélérer sur la mauvaise voie, aucun garde-fou ne pourra empêcher le déraillement et il y aura certainement un conflit et une confrontation », a
déclaré M. Qin, qui a précédemment occupé le poste d’ambassadeur de Chine aux États-Unis.
Washington a accusé Pékin de saper « l’ordre fondé sur des règles » par ses politiques et a imposé un certain nombre de restrictions économiques, notamment
l’interdiction d’exporter certains semi-conducteurs vers le pays l’année dernière. Les tensions se sont encore aggravées le mois dernier, lorsque Washington a accusé la Chine d’avoir fait
voler un « ballon espion » au-dessus du sol américain, alors qu’il s’agissait, selon la Chine, d’un simple avion météorologique égaré.