Honni soit...

 

 ...par Stratediplo -  le 30/01/2018.

 

  De formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigations en sciences sociales et relations internationales.

 

 

On ne peut évaluer les résultats de l'intervention française au Mali sans évoquer d'abord ses objectifs, au regard desquels juger lesdits résultats.

 

Tout semble indiquer que l'intervention française avait pour objectif premier d'interdire non seulement la sécession touareg, pourtant seule capable d'apporter une stabilité durable au Sahel, mais aussi la compréhension ethnique du conflit pluriséculaire. On a donc vite saisi l'argument religieux arrivé de Libye avec les armes françaises larguées à l'aveuglette notamment sur le Fezzan en 2011, qui ne pouvaient qu'attirer des gens comme Mokhtar Belmokhtar pour qui mille kilomètres ne sont rien. La sécession sans guerre (faute d'armée malienne et vues les immensités) de l'Azaouad a ainsi été transformée en une guerre de religion (au singulier), ce qui a aussi permis d'introduire les tribus dites arabes entre les touarègues et les peuples du sud du Niger. Et la guerre de religion a permis de sauver le régime agouvernemental du Mali en détournant les mécontentements et en donnant un rôle à la présidence faillie, en l'occurrence l'accueil d'étrangers et supranationaux à l'aéroport de Bamako.

 

L'inefficacité intentionnelle de la France a permis l'affirmation de l'interventionnisme tchadien (comme en Centrafrique, au Nigéria et ailleurs) et la montée des craintes et des espoirs relatifs à l'inéluctable sortie hors de ses frontières, à moyen terme, de la première puissance militaire d'Afrique, l'Algérie qui fait monter les enchères en se faisant attendre, notamment à l'ouest où elle n'interviendra qu'en échange d'un (longuement désiré) accès à l'Atlantique. En plus de se décrédibiliser volontairement en défendant l'indéfendable, le gouvernement français a même pu à moindre frais humilier son armée, selon les voeux de l'oncle Samuel (qui malgré la conquête chinoise maintient son objectif de chasser la France d'Afrique), mal chaussée au point de devoir voler aux rebelles neutralisés leurs inusables vieux brodequins de marche à jambière attenante, offerts très d'occasion par la France à l'armée malienne puis pris sur celle-ci par les rebelles, et toujours supérieurs après des années d'usage dans le Sahara aux gadgets jetables que Bercy jette à Saint-Dominique pour ses disciples de Saint Maurice… Tout semble donc s'être déroulé comme on le pressentait en 2012.

 

On demande ce que la France aurait dû faire d'autre, la réponse est rien. Sur le plan politique le Mali est un Etat souverain, et l'accord de défense consenti par la France en cas d'agression extérieure ne l'oblige pas, n'en déplaise aux clients de matières premières maliennes, à défendre le régime face à son incompétence par désintérêt. La France n'avait pas à intervenir pour "sauver un régime", selon le mot du président François Hollande au président François Bozizé le 31 décembre 2012, mal à propos d'ailleurs puisque la Centrafrique, par contre, était alors agressée de l'extérieur, en l'occurrence par le Séléka, bande soudanaise d'esclavagistes en mal d'esclaves noirs chrétiens depuis l'indépendance du Soudan du Sud. D'ailleurs un an plus tard le même président Hollande n'hésitera pas à lancer l'opération Esbrouffe pour sauver, sous un nom de transition, le joug islamiste soudanais remué par les populations chrétiennes centrafricaines. Au contraire au Mali il n'y a pas eu d'invasion extérieure, et il y aura un conflit entre les deux pays très différents aussi longtemps qu'ils seront forcés à vivre dans le même Etat. Ce qui est arrivé de l'extérieur sont des armes et des idées, et c'est précisément parce que certains acteurs ont compris qu'en se réclamant de certaines idées ils recevraient des armes qu'ils l'ont fait. L'Algérie, pourtant bien plus puissante que la France dans le Sahara et bien plus concernée par l'éventualité de l'apparition d'un Etat saharien touareg au contact de ses régions maures et berbères, s'est pour sa part bien gardée d'intervenir, sans omettre cependant de marquer à In Amenas son intransigeance sur sa souveraineté territoriale et son refus de négocier avec des preneurs d'otages.

 

Sur le plan militaire il ne faut pas croire que tout problème révèle ou appelle une solution. Certains problèmes sont surtout la révélation d'un échec (ou d'une omission) de la prévention, et n'ont pas nécessairement de solution, ou du moins de solution militaire. En tout cas la solution n'est certainement pas la poursuite, après chaque coup de main imprévisible, de colonnes de pilleurs nomades insaissables dans un désert immense, et une compagnie même héliportée et éclairée par satellite ne couvrira jamais la Belgique. Quant à la prévention, au-delà de la présence et de l'action positive des services publics sur tout le territoire revendiqué par l'Etat (la nature a horreur du vide et les populations n'aiment pas l'abandon), fût-il pauvre, elle implique au minimum aussi une présence militaire permanente, dans chaque village, intégrée à la population. Evidemment cette présence peut difficilement être mise en oeuvre par une armée noire raciste parmi une population blanche raciste, et le gouvernement malien n'a aucune intention de donner une formation militaire, ou même simplement un uniforme et un tampon, aux éventuels gens d'armes des tribus touarègues et arabes au nord du fleuve. Quant à des troupes (noires pour l'essentiel) envoyées par l'Union Africaine malgré elles pour marquer que c'est l'Afrique et qu'on est solidaire du Mali, ou des observateurs (martiens pour l'essentiel) envoyés par l'Union Européenne sur per diem pour marquer qu'on est solidaire de la France mais que ce n'est pas la France, cela ne peut pas être bien accueilli par ces peuples, et a d'ailleurs peu de chance de se trouver au marché, dans les ruelles ou sur les pistes hors barraquement sécurisé.

 

Le problème fondamental des dispositifs multinationaux temporaires, même reconduits tous les six mois pendant vingt-cinq ans c'est-à-dire une génération ou une carrière militaire, c'est justement qu'étant temporaires ils n'engagent par les uns et ne rassurent pas les autres. La seule langue d'ailleurs exigée pour ces déploiements tournants de six mois est celle nécessaire à la coordination du dispositif multinational (anglais ou swahili par exemple) et il n'est même pas tenté de communiquer avec le gouvernement hôte dans sa langue (français à Bamako), pour ne pas parler des dialectes locaux de la population. La French touch, en anglais dans le texte désormais, n'est plus que le vague souvenir d'un "esprit" auquel les bureaux (en conteneur climatisé) d'action civilo-militaire à l'étatsunienne n'associent plus aucune action ou compétence spécifique. Aucun multinational anglophone n'est venu demander pourquoi l'allemand était très porteur dans l'armée française avant qu'on sache que le 2° Corps d'Armée resterait si longtemps, pourquoi les seuls professeurs d'amharique au monde se trouvent à l'INALCO, pourquoi l'arabe a pendant si longtemps eu le même coefficient aux concours militaires français que le russe, ou pourquoi l'EIREL a constitué sa cellule de serbo-croate et initié tous les contingents en partance avant même qu'on sache que la FORPRONU en Croatie durerait plus d'un an, et qu'une guerre de plusieurs années démarrerait bientôt en Bosnie et Herzégovine. Et personne ne s'est demandé pourquoi l'armée française, qui a finalement passé une décennie en Afghanistan pour une instable coalition sans drapeau ni responsabilité politique, n'a pas appris le pachtoune.

 

Au Mali comme ailleurs, la seule méthode de pacification possible en profondeur est celle qui a disparu avec la Société des Nations, le mandat de protection donné à un pays unique et clairement identifié, pour une durée qui permette l'engagement des personnels intéressés (militaires, administrateurs, enseignants…) et qui rassure les populations d'accueil. C'est aussi le meilleur cadre pour la coopération continue et donc le développement durable. C'est d'ailleurs encore possible, par le biais d'un partenariat bilatéral sans honte et affranchi des tutelles idéologiques supranationales.

 

Les frères d'armes africains des troupes de marine françaises le disent volontiers, comme le savent d'ailleurs aussi les coopérants humanitaires, dits non gouvernementaux, algériens en Afrique subsaharienne. Mais cela nécessite une volonté politique indépendante, prospective et décomplexée. Parfois c'est à Paris qu'il faut chercher la clef des problèmes africains.

Source : http://stratediplo.blogspot.fr/2018/01/honni-soit.html

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