TURQUIE/SYRIE : OPÉRATION « RAMEAU D’OLIVIER»

...par Alain Rodier - janvier 2018.


Le 20 janvier, des forces spéciales turques appuyant des groupes rebelles syriens basés en Turquie ont lancé l’opération Rameau d’olivier destinée à « nettoyer » le canton d’Afrin des « éléments terroristes ». Il convient de comprendre sous ce vocable les forces du YPG (Yekîneyên Parastina Gel : Unités de protection du peuple) et leurs homologues féminins du YPJ (Yekîneyên Parastina Jin : Unités de protection de la femme), les bras armés du PYD (Partiya Yekîtiya Demokrat : Parti de l’union démocratique) considéré par Ankara comme une pure émanation du PKK.

 

LA MONTÉE EN PUISSANCE DU PYD

 

Le PYD, été créé en 2003 par Salih Muslim, se définit comme « apoïste », c’est-à-dire qu’il a adopté le « confédéralisme démocratique » qui a remplacé depuis 2005 le marxisme-léninisme au sein du PKK. Il n’empêche que cette doctrine concoctée depuis sa cellule par Abdullah Öcalan – alias « Apo », le leader historique du PKK – présente bien des points communs avec cette idéologie, en prônant toujours un internationalisme mâtiné de socialisme. Des aspects nouveaux ont cepedant été repris des théories libertaires, comme l’autogestion, la défense de l’écologie et du féminisme, ce qui rend le PYD très populaire dans les milieux intellectuels occidentaux même si ces derniers ne nient pas que son mode de gouvernance est « un peu autoritaire ».

Le PYD n’a commencé à vraiment étendre son influence qu’à partir de la révolte de 2011, lorsque les forces gouvernementales syriennes se sont retirées du nord du pays sans combattre, pour se consacrer à la défense d’autres régions considérées comme très menacées par les islamistes. Seule force organisée militairement, le PYD a alors pris l’ascendant sur les Kurdes tenants d’une ligne proche de Massoud Barzani, le président du gouvernement autonome d’Irak du Nord.

Le portrait d’Abdullah Öcalan, enfermé sur l’île prison d’Imrali depuis son arrestation en 1999, est exhibé fièrement lors de toutes les manifestations publiques. L’organisation du PYD est calquée sur celle du PKK, ce qui n’a rien d’étonnant car beaucoup de ses membres en proviennent. Historiquement, le PKK avait ses bases arrières en Syrie jusqu’à ce qu’Abdullah Öcalan en soit chassé en 1998, Ankara ayant menacé Damas d’intervenir militairement si la Syrie continuait à accorder refuge au leader du PKK. Depuis la reprise de la guerre civile en Turquie en 2015, de nombreux activistes turco-kurdes sont passés en Irak du Nord et en Syrie où ils ont sont venus combattre aux côtés de leurs « cousins » du PYD, en apportant leur expérience et leur enthousiasme. Cet exode s’explique par le fait que le PKK n’est plus en position de force dans le Sud-Est anatolien, comme c’était le cas au cours des années 1980-2000 quand il menait une guérilla rurale. Il a perdu beaucoup de soutiens dans la population turco-kurde d’autant que cette dernière a massivement migré vers les villes, plus faciles à contrôler pour les forces de sécurité.

 

LES FORCES EN PRÉSENCE

 

A l’occasion de l’opération Rameau d’olivier, les troupes turques ont bénéficié d’un appui feu délivré par l’aviation, mais surtout par l’artillerie opérant depuis le sol turc. Quelques chars Leopard 2A4 ont été engagés, également dans un rôle de soutien. Les rebelles syriens qui ont attaqué les Kurdes “poussés“ par les Turcs seraient au nombre de 10 000. Ils appartiennent à différents mouvements : turkmènes, Armée syrienne libre (ASL1) – comprenant des Kurdes – et, fait nouveau, Hayat Tahir al-Cham (Organisation pour la libération de la Syrie).

Ce mouvement, issu de l’ancien Front Al-Nosra, a rompu ses liens officiels avec Al-Qaida « canal historique », Al-Zawahiri allant jusqu’à excommunier son émir Abou Mohamad al-Joulani qui pourtant lui était fidèle depuis 20132. En octobre dernier, le Hayat Tahir al-Cham avait déjà aidé des éléments des forces armées turques à se déployer progressivement au nord-est de la province d’Idlib où il est présent en force.

Face à eux, les milices kurdes syriennes constituent la principale composante des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par la coalition dirigée par les États-Unis dans le combat contre Daech. Mais, fait notable, il n’y a pas de conseillers américains dans le canton d’Afrin, ces derniers étant présents dans les cantons orientaux de Konané et Hasaké. Ce ne sont donc pas les FDS qui sont visées mais bien le YPG. Mais le président Recep Tayyip Erdoğan répète à qui veut l’entendre que l’objectif suivant est la localité de Manbij, située plus à l’est, où les FDS sont bien installées avec le soutien direct de Washington. Des incidents ne sont donc pas à exclure.

Á Afrin, seuls quelques observateurs russes sont présents. Le chef d’état-major turc, le général Hulusi Akar, et le chef des services de renseignement (MIT), Hakan Fidan, se sont rendus à Moscou quelques jours avant le déclenchement de l’opération. Á n’en pas douter, Vladimir Poutine a donné son aval à celle-ci car sinon, aucun avion turc ne se serait risqué dans l’espace aérien syrien contrôlé dans cette région par les forces aérospatiales russes. En échange, les Kurdes sont désormais invités à participer aux négociations de Sotchi/Astana, ce que refusait énergiquement jusqualors Ankara. Encore faudra-t-il voir la composition de la délégation.

 

LES PIÈTRES RÉSULTATS TACTIQUES DE L’OPÉRATION

 

Ankara a déclaré que l’intervention turque était conforme « au droit international, aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies concernant la lutte antiterroriste et à l’article 51 de la Charte de l’ONU sur le droit de légitime défense. » L’article 51 est libellé comme suit : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. Les mesures prises par des membres dans l’exercice de ce droit de légitime défense sont immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité et n’affectent en rien le pouvoir et le devoir qu’a le Conseil, en vertu de la présente Charte, d’agir à tout moment de la manière qu’il juge nécessaire pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales. »

Malgré le battage politico-médiatique qui est fait autour de cette opération, les moyens engagés par l’armée turque restent limités alors qu’elle a les moyens de jouer les rouleaux compresseurs3. Les résultats tactiques sont d’ailleurs maigres : fin janvier, les attaquants n’ont conquis que six poches d’une dizaine de kilomètres de profondeur, dont une au nord d’Azaz : le mont Barsaya. C’est pour ces raisons qu’il est légitime de s’interroger – une fois de plus – sur les intentions réelles du président Erdoğan. A-t-il voulu répondre aux Américains qui avaient annoncé à la mi-janvier la création d’un corps de 30 000 gardes-frontières constitué à partir des FDS, mesure qu’il considère comme étant une véritable provocation ? Veut-il établir une zone tampon d’une dizaine de kilomètres à l’intérieur de la province d’Afrin ou souhaite-t-il aller plus avant (il a affirmé vouloir pousser jusqu’à la frontière irakienne) ? Ce qui semble établi, c’est qu’il veut mener le siège de la ville d’Afrin laquelle compte au minimum 200 000 âmes. En effet, beaucoup de réfugiés fuyant les horreurs de la guerre civile se sont installés dans cette localité qui, jusqu’à présent, avait été épargnée. Il covnient de noter que le PYD s’y est livré, comme ailleurs, à une forme d’épuration ethnique : les non Kurdes se retrouvant maintenant réfugiés le long de la frontière turque…

 

*

 

Une fois de plus, les cartes sont rebattues en Syrie. Mais, il semble que l’on s’achemine plutôt vers une issue « perdants/perdants », car personne ne paraît en mesure de tirer avantage de cette nouvelle situation qui n’a fait qu’ouvrir un nouveau front.

– Les rebelles « modérés » sont encore plus divisés qu’auparavant, orientant leur combat contre les Kurdes plutôt que contre les forces de Bachar el-Assad4. Le fait que le Hayat Tahir al-Cham les ait rejoint sous la haute supervision d’Ankara – au moins sur le plan tactique – posera à terme un problème de représentativité.

–  C’est un coin glissé au sein du dispositif des Kurdes du Rojava qui se demandent si le soutien des Russes et des Américains est aussi assuré qu’ils le croyaient. En effet, il est tout à fait possible que Moscou et Washington accordent la primeur à la Turquie considérée – à juste titre – comme incontournable.

– Les Américains sont une fois de plus tiraillés entre leurs alliés kurdes – qui leur permettent de maintenir un certain ordre au nord de l’Euphrate – et la Turquie, membre de l’OTAN. Ils n’aimeraient pas que l’un ou l’autre se tourne maintenant vers la Russie, voire pire, vers Bachar el-Assad ! C’est pourquoi, le PYD et son fondateur Salih Muslim  viennent d’apparaitre sur la liste de la CIA répertoriant les mouvements terroristes en Syrie, en tant que « bras armé du PKK »!

– Moscou fait du sur place dans les négociations d’Astana/Sotchi et sa position vis-à-vis des Kurdes reste ambiguë. C’est à se demander si, souhaitant garder cette tête de pont sur la Méditerranée pour les 50 ans à venir, la Russie n’a pas vraiment intérêt à ce qu’un pouvoir fort se remette en place à Damas… Même la proposition de négocier le contrôle du canton d’Afrin aux forces gouvernementales syriennes semble difficilement réalisable car Damas manque de moyens humains pour mener les affrontements qui perdurent à Idlib, dans la Ghouta orientale, à Damas, et au sud-est de Deir ez-Zor. Quant au contrôle des terrains reconquis, il est pour le moins sujet à caution.

Source : https://www.cf2r.org/actualite/turquie-syrie-operation-rameau-dolivier/

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