Du besoin d'en connaître

Par Stratediplo - le 03/07/2016.


 

 

STRATEDIPLO, de formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigation en sciences sociales et relations internationales.


La parole est d'argent, le silence est d'or.

 

D'une manière générale l'information confère du pouvoir. Son excès quantitatif peut certes noyer un esprit incorrectement formé ou insuffisamment synthétique, raison pour laquelle l'honnête homme est un généraliste et le stratège ou le directeur général n'est pas un spécialiste. La société d'exploitation (aujourd'hui essentiellement africaine) est basée sur les ressources extraites, la société de production (aujourd'hui essentiellement asiatique) est basée sur les produits fabriqués, la société d'information (aujourd'hui essentiellement européenne) est basée sur les connaissances, qu'il faut élaborer, protéger, utiliser et échanger, en un mot gérer. D'ailleurs dans cette société les cadres ne peuvent se contenter de recevoir passivement l'information, ils doivent au minimum, comme on l'a expliqué par ailleurs, établir un compte d'exploitation (charges et produits) précisant les informations à obtenir et celles à livrer, de même qu'un officier de renseignement dresse une liste des informations à recueillir avant d'établir son plan de renseignement. Cependant en se partageant sans se réduire cette matière auto-reproductrice, qui est à la fois ressource et produit, est facilement envahissante, et il est nécessaire d'en contrôler même les flux entrants, de la même manière qu'un producteur de pétrole a une vanne de régulation et qu'une usine gère sa chaîne d'approvisionnement pour ne pas crouler sous un stock incontrôlé de matière première. Ce n'est pas par hasard que les concours ou examens pour décideurs comportent une part de sélection d'information, c'est-à-dire qu'on donne aux candidats plus d'informations que ce dont ils peuvent prendre connaissance pendant le temps imparti, y compris des informations strictement inutiles au problème posé. Surtout, l'information est impossible à reprendre ; on peut suivre, retrouver et remettre à sa place un objet volé, mais on ne peut pas reconfiner une information échappée. L'information affecte la cognition et on ne peut pas revenir à l'état antérieur à son acquisition, même si on feint de ne pas la prendre en compte dans un raisonnement. Celui qui a cédé (donné ou vendu) une information cesse certes de la posséder, du moins exclusivement, mais il continue de la détenir, ainsi que tous les intermédiaires qui l'ont relayée vers le dernier récepteur.

 

L'ignorance fait pitié (aux autres, car l'ignorant ignore qu'il ignore) mais le secret fascine. Ignorer qu'un pays entier est manipulé par un acteur unique caché derrière le gouvernement apparent n'empêche pas de dormir, mais apprendre que c'est le cas et ne pas savoir qui est cet acteur inquiète profondément. Au-delà de l'inquiétude, le secret fascine par l'étiquette occulte. On se rappelle qu'il y a quelques années, une information dite sensible est passée à la presse française simultanément sur deux supports identiques, à savoir deux copies d'un même document, dont l'un était frappé d'une mention de classification (réglementairement tamponnée en rouge en haut et en bas de chaque page) et l'autre ne l'était pas, et presque toute la presse choisit de publier celui qui était classifié. Au lieu de publier la version apparemment ouverte, ce qui est un acte irréprochable sauf si l'on sait (ce qui était évidemment le cas) que l'information est classifiée et que le support sans tampon est d'origine frauduleuse, les journaux décidèrent non seulement de commettre une infraction déontologique et civique, mais même de courir le risque légal de la commission d'un véritable délit légalement punissable, pour attirer l'attention de leurs lecteurs, non pas sur le contenu de la note mais sur son caractère secret et donc sur la "qualité" de leurs sources de fuites. De la même manière, après avoir tenté en vain pendant plusieurs semaines d'amener un interlocuteur à sécuriser sa messagerie, afin de lui faire relayer un outil confidentiel (et une information sensible) auprès des circuits fermés et capables de réaction auxquels cet interlocuteur avait accès, Stratediplo finit par lui adresser une fiche de synthèse à vocation pratique qui se terminait par "si elle est divulguée par la presse sa pertinence sera altérée", et cet ancien professionnel de la sécurité sensible à la griserie d'une récente popularité préféra, sans omettre d'ôter la dernière phrase, jouer le sensationnalisme d'une diffusion grand public sur internet.

 

Car évidemment le secret confère une autorité à celui qui le détient, ou dont on croit qu'il le détient, en l'occurrence une autorité légitime si le secret lui a été confié et une autorité illégitime s'il l'a percé par lui-même. Et pour celui en quête d'autorité, déclarer qu'il détient un secret lui confère une certaine aura, mais le prouver en révélant sa teneur accrédite ou certifie cette autorité. Enfin, selon auprès de qui il veut faire autorité, le détenteur du secret peut soit le révéler au public en général comme dans le cas de la presse évoqué ci-dessus (le secret cesse alors d'exister), soit le confier à un interlocuteur particulier, sous le sceau du secret, flattant personnellement le confident ainsi choisi et lui donnant le sentiment d'être sélectivement admis dans un cénacle fermé. En publiant le secret on le rompt, en le "confiant" on le compromet indûment. Or il a une raison d'être.

 

La défense française cultive, indépendamment du niveau de classification de l'information et d'habilitation de la personne, la notion du "besoin d'en connaître". Une instruction générale interministérielle définit ce besoin d'en connaître comme "la nécessité impérieuse de prendre connaissance d'une information dans le cadre d'une fonction déterminée et pour la bonne exécution d'une mission précise". Nonobstant, même si un texte administratif donne aux fonctionnaires des critères pour l'appréciation judiciaire d'une faute professionnelle (ou d'un crime de trahison), il s'agit au fond tout simplement du principe de discrétion, relevant du bon sens, et toute personne responsable au sens étymologique (qui doit répondre de ses actes) et pas seulement hiérarchique doit exercer son propre jugement de citoyen. A la lettre, une information classifiée à un certain niveau de protection du secret n'a pas vocation à être diffusée à toutes les personnes habilitées à ce niveau, une personne habilitée au Secret Défense n'a pas "le droit" de connaître toutes les informations classifiées SD, et le détenteur d'une information SD n'a pas "l'obligation" de la confier à tous ses correspondants habilités à ce niveau. Cette règle est indépendante du niveau de classification et du type d'habilitation, qu'elle soit permanente et statutaire comme le Confidentiel Défense ou temporaire et liée à une fonction comme le Secret Défense. Dans l'esprit, même une information non officiellement classifiée, et même non officiellement en diffusion restreinte, n'a pas vocation à être libéralement diffusée à tout vent. Sans faire d'espionnite (ce qui serait pourtant excusable dans le pays le plus espionné au monde), il ne faut pas oublier que 80% du renseignement utile est collecté à partir de sources ouvertes.

 

Pour l'anecdote, une personne s'est vue proposer, certainement en preuve de confiance, une information qu'à l'époque tous auraient voulu connaître, du lecteur de quotidien (par curiosité) au chef d'état (pour action), un gouvernement corrupteur ayant même promis une forte récompense à tout traître qui lui livrerait cette information. L'intéressé, au sens propre car il l'était effectivement, était flatté qu'on lui proposât cette information, et son interlocuteur s'honorait certainement qu'on sache qu'elle lui avait été confiée. Il ne s'agissait pas d'intoxication (diffuser une fausse information) car l'informateur, lui-même informé par nécessité à l'occasion d'une action précise, connaissait la discrétion de l'informé potentiel et savait qu'il n'aurait pas fait circuler. Bien entendu cette personne a confirmé qu'en cas de nécessité on pourrait compter sur elle, mais en dépit de sa curiosité (savoir si elle avait deviné juste) elle a préféré ne pas connaître l'information en question, et l'a dit immédiatement. Ce faisant elle s'assurait que son interlocuteur (et ceux qui le tortureraient éventuellement) sache qu'elle ne connaissait et ne connaîtrait pas cette information, et au passage elle lui laissait indirectement et poliment entendre qu'il ne fallait pas la communiquer même à des personnes sûres tant qu'il n'y avait aucune nécessité de le faire.

 

Car la seule nécessité d'informer quelqu'un, c'est son besoin d'en connaître.


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