Pourquoi Manuel Valls a-t-il «twitté» une photo du président Bouteflika grabataire ?

par Bernard Lugan - le 21/04/2016.



La photo d’Abdelaziz Bouteflika prostré et quasi moribond rendue publique par Manuel Valls sur son compte twitter officiel a fait l’effet d’une bombe en Algérie.

Jusque-là, tous les Algériens savaient bien que leur président était malade, mais les images soigneusement filtrées par son entourage le montraient, certes diminué et sur une chaise roulante, mais intellectuellement capable de tenir une réunion avec ses visiteurs étrangers, donc de gouverner le pays.

Sur l’image en question, la scène qui apparaît est pathétique, avec d’un côté un Manuel Valls en pleine forme et de l’autre, un Bouteflika hagard, absent et quasi momifié.

Or, depuis plusieurs mois, la société civile algérienne demande l’application de l’article 88 de la Constitution qui permet de constater la vacance du pouvoir.

Au contraire, le clan présidentiel affirme contre toute évidence qu’Abdelaziz Bouteflika n’a qu’un problème de locomotion…

Pourquoi le Premier ministre français a-t-il publié cette photo qui fait exploser l’argumentaire officiel algérien et qui fragilise encore plus l’actuel pouvoir? Il y a trois explications à cela :

 

1) Celle de la légèreté et de l’inconscience de Manuel Valls ne convainc pas.

 

2) Le désir du Premier ministre de « venger » le journal Le Monde dont les journalistes avaient été privés de visa par Alger, pas davantage.

 

3) Reste alors l’intervention volontaire et directe dans le jeu politique algérien. Mais pourquoi et au profit de qui?

 

Clés de compréhension et d’explication :

Derrière l’opacité officielle, l’Algérie vit une terrible guerre de succession opposant de nombreux clans subdivisés en sous-clans que nous pouvons regrouper en trois grandes familles: - L’entourage présidentiel qui cherche un moyen de survivre à la mort de son chef.

 

- Les (encore) puissants réseaux de la DRS (Département du renseignement et de la sécurité) qui veulent se venger du clan présidentiel tout en cherchant à reprendre une influence et un pouvoir perdus.

- La majorité de l’armée dont l’obsession est de ne pas se voir liée à un régime à bout de souffle et corrompu. Pour le moment elle se tait car le clan présidentiel est maître du tableau d’avancement à travers le général Saïd Ahmed Gaïd, chef d’état-major et vice-ministre de la Défense.

Toutes les autres forces du pays, islamistes de diverses obédiences, Berbères ou « démocrates », ne font et ne feront que de la figuration. Tout au mieux les uns et les autres serviront de force d’appoint ou de détonateur. L’avenir se jouera en effet entre les trois grands groupes identifiés plus haut.

Jusqu’à la publication de la fameuse photo, la situation politique algérienne était bloquée car les protagonistes s’observaient, aucun ne voulant prendre l’initiative du conflit. Cet attentisme provoquait l’immobilisme intérieur et extérieur.

Or, Manuel Valls qui fut ministre de l’Intérieur et qui a donc travaillé avec le DRS, son partenaire dans la lutte contre le terrorisme et les réseaux islamistes, sait bien que la lente agonie présidentielle empêche l’Algérie de jouer le rôle d’équilibre régional qui doit être le sien.

Quant aux réseaux du DRS, ils ont conscience que chaque jour qui passe voit leur force réduite, leurs seules chances résidant dans la fin la plus rapide possible de l’équipe Bouteflika. Pour sa part, l’armée qui n’est pas dupe, sent bien que le pays n’est plus gouverné et si elle se tait, sa patience n’est cependant pas éternelle ; d’autant plus que l’ « affaire de la photo » fait du bruit dans les casernes où elle est vécue comme une humiliation nationale.

Or, dans le théâtre d’ombres qu’est l’Algérie, l’armée a toujours fait les présidents. Mais, à la différence des années 1980, elle est divisée depuis que le clan Bouteflika a instrumentalisé une guerre entre deux de ses composantes majeures, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), et l’état-major (EM) de l’Armée nationale populaire (ANP).

En soufflant sur les braises d’un classique et réel conflit interne à l’ANP, il a ainsi provoqué sa division, ce qui lui a permis de prendre appui sur une partie d’entre elle afin d’imposer la quatrième candidature d’Abdelaziz Bouteflika.

La manœuvre a certes réussi, mais ce fut une « victoire à la Pyrrhus » car, au lendemain de l’élection présidentielle, les orages politiques ont immédiatement éclaté, largement inspirés par le DRS.

Le clan présidentiel a réagi le 3 février 2015, quand un de ses proches, M. Amar Saadani, secrétaire général du FLN et ancien président de l’Assemblée populaire nationale (APN), a publiquement dénoncé celui qui, depuis 1990, était le directeur du DRS. Cet homme de l’ombre dont personne n’osait même prononcer le nom et dont les dizaines de milliers d’agents ou d’informateurs, enserraient à ce point la société algérienne que l’on pouvait parler d’ « Etat-DRS », est le général Mohamed Lamine Médiène dit « Toufik » (né en 1942).

Amar Saadani, personnalité particulièrement terne, n’a évidemment pas attaqué frontalement le tout-puissant « Toufik » de son propre chef. Il l’a fait sur ordre du clan Bouteflika afin d’écarter l’homme qui avait rendu public un énorme scandale de corruption dont Saïd Bouteflika semblerait être le cœur. Puis, durant l’été 2013, plusieurs dizaines de hauts responsables du DRS et de l’armée furent mis à l’écart dont le général M'Henna Djebbar, chef de la direction de la sécurité de l'Armée, le général Rachid Laalali, chef de la DSE ( (Direction de la sécurité extérieure), le général Ahmed Bousteila, chef de la gendarmerie et bien d’autres encore.

Fut ensuite créée la Commission spéciale de sécurité (CSS), officiellement destinée à gérer la carrière commune des officiers afin de ramener le DRS sous l’étroite férule de l’EM avant d’en refaire ce qu’il était jadis, une simple Sécurité militaire.

Enfin, le 13 septembre 2015, le général « Toufik » fut écarté et remplacé par le général Athmane Tartag opportunément rallié au clan présidentiel.

Toutes ces évictions se firent au profit du général Ahmed Gaïd Salah, chef d'Etat-major et vice-ministre de la Défense, né en 1940.

L'alliance (provisoire ?) avec l'état-major a donc permis à Saïd Bouteflika d'écarter le très puissant général Mediene, mais cette épuration a laissé des traces.

Résultat : aujourd’hui que le « roi est nu », certains sous-clans militaires jusque-là opposés commencent à se rapprocher afin de tenter de sortir l’Algérie de l’impasse, mais aussi pour sauvegarder leurs intérêts, tous redoutant une révolution aux résultats imprévisibles.

Manuel Valls a donc fait exploser le jeu d’ombres algérien.

Jusque-là, toutes les visites diplomatiques servaient au clan Bouteflika à montrer au peuple algérien un président en capacité d’exercer ses fonctions régaliennes.

François Hollande lors de sa visite au mois de juin 2015, de même qu’Alain Juppé lors de la sienne au début du mois de février 2016, ont chacun dans leur genre, clairement appuyé la fiction d’un Abdelaziz Bouteflika aux affaires.

En ayant pratiqué la rupture, le Premier ministre français a donc ouvert le jeu en envoyant un signal clair à Alger : Paris, ou du moins l’hôtel Matignon, ne se satisfait plus de la fossilisation du pouvoir algérien.

Qui sera le bénéficiaire de cette accélération des évènements ? Lequel des clans sera le mieux préparé sinon le plus rapide pour cueillir un pouvoir qui ne tient plus qu’à une photo ? L’avenir le dira.

Une chose est claire cependant, l'Odjak des janissaires[1] ne voudra pas apparaître lié aux profiteurs du régime et certains de ceux qui doivent leurs récentes et fulgurantes promotions au clan présidentiel ont déjà commencé à donner des gages « patriotiques ».

Quand la rue grondera, l’armée se refera donc une "vertu" à bon compte en donnant au peuple la tête des « corrompus » …avant de placer l'un des siens aux commandes. Directement ou non.

 

Bernard Lugan

21/04/2016

 

[1] Commandement des Janissaires. Lire ici l'Etat-major de l'armée.


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