Note d'actualité n° 499 - Janvier 2018.

SYRIE : AL-QAÏDA REVIENT SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE

...par Alain Rodier


Début janvier 2018, le commandement général d’Al-Qaïda (“Al-Qaïda central“) a proposé une « paix des braves » entre les différents mouvements rebelles combattant en Syrie, en particulier dans la province d’Idlib, pour unir les énergies contre l’ennemi commun : les forces pro-Assad. Ce communiqué de deux pages en arabe a été traduit en anglais, mais avec la phrase suivante en moins : « Je demande à mes frères les soldats d’al-Qaida au Levant de collaborer avec tous les moudjahidines véridiques ». Or, cette phrase est intéressante à plusieurs titres :

– son absence dans le texte en anglais signifie qu’elle est destinée exclusivement aux populations arabes ; donc elle ne s’adresse pas aux volontaires étrangers – en particulier occidentaux, russes ou extrême-orientaux -, ce qui semble exclure Daech ;

– l’expression «  moudjahidines véridiques » désigne ceux qui dépendent d’Al-Qaïda et de mouvements plus ou moins affiliés ;

– l’expression « Al-Qaïda au Levant » y apparaît sans que l’on sache exactement ce qu’elle recouvre.

 

LA « NÉBULEUSE » EST DE RETOUR

 

Le bras armé de la nébuleuse Al-Qaïda au Levant, formé de « moudjahidines véridiques », est représenté depuis octobre 2017 par le Jamaat Ansar Al-Furqan fi Bilad Ash-Cham (Groupe des Partisans du discernement au pays du Levant). Théoriquement, il est placé sous l’autorité de Hamza Ben Laden, le fils cadet d’Oussama Ben Laden, même si rien ne permet de penser qu’il se trouve en personne en Syrie. Il est même probable qu’il reste pour l’instant en sécurité dans les zones tribales pakistanaises, mais ce « commandement » virtuel lui apporte une légitimité qui lui permettra  peut-être de jouer à l’avenir un rôle de premier plan au sein de la nébuleuse, voire d’en devenir l’émir. AL-Zawahiri n’est pas éternel !

Le chef opérationnel du Jamaat Ansar al-Furqan fi Bilad ash-Cham sur le terrain est Khalid Moustafa Khalifa Al-Arouri – alias Abou Al-Qassam – au parcours particulièrement intéressant. Né en 1967 à Ramallah, mais ayant vécu à Zarqa, il est un ami d’enfance de feu Abou Moussab Al-Zarqawi. Comme lui, il a commencé une carrière de voyou jordanien « connu des services de police » pour des délits de droit commun avant de virer à l’islamisme radical. Il a été incarcéré en même temps que Al-Zarqawi dans les geôles jordaniennes, de 1994 à 1999, pour avoir appartenu au Bayat Al-Imam (Allégeance au chef des croyants), un mouvement islamique révolutionnaire créé par l’idéologue jordano-palestinien Abou Mohamed Al-Maqdisi.

A sa sortie de prison, Al-Arouri rejoint l’Afghanistan avec Al-Zarqawi où ce dernier avait fait ses classes de 1990 à 19921. Tous deux regroupent alors des volontaires principalement jordaniens et palestiniens dans un camp d’entraînement situé dans la province d’Herat, au nord-ouest de l’Afghanistan. Al-Zarqawi y fonde son premier mouvement, le Jund Al-Cham (Les soldats du Levant). Al-Arouri, qui le seconde, épouse l’une des sœurs de celui-ci, alors sur place, ce qui prouve qu’Al-Zarqawi avait quitté la Jordanie avec une partie de famille.

Contacté par Saif Al-Adel, un lieutenant d’Oussama Ben Laden, Al-Zarqawi négocie le ralliement du Jund al-Cham à Al-Qaïda, ce qui lui permet de bénéficier de financements conséquents apporté par la nébuleuse. Suite à l’invasion américaine consécutive aux attentats du 11 septembre 2001, le groupe de Zarqawi, après avoir combattu dans la région de Kandahar, préfère rejoindre l’Iran que le Pakistan pourtant plus proche. A cette époque, Téhéran a accueilli beaucoup de membres d’Al-Qaïda dont une partie de la famille de Ben Laden. Il est possible que le Jund Al-Cham ait été placé sous la supervision des services secrets iraniens depuis sa création. En effet, la province d’Herat était alors leur zone d’influence en Afghanistan. Cela pourrait expliquer son repli vers l’Iran où il se sentait plus en sécurité.

Mais le rôle des mollahs vis-à-vis d’Al-Qaïda reste encore aujourd’hui assez mystérieux2. En effet, tout en plaçant ses activistes sous un régime de surveillance – pouvant aller de l’incarcération à la résidence surveillée relativement lâche -, Téhéran les aurait utilisé. Les services américains affirment que les Iraniens ont facilité la tâche de la nébuleuse terroriste pour qu’elle se finance et que ses activistes puissent transiter vers des zones de guerre. C’est ainsi qu’Al-Zarqawi aurait été autorisé à se rendre en Irak du Nord en 2003, juste avant l’invasion américaine. Il y aurait rejoint un groupe kurde islamique radical, Ansar Al-Islam3, créé en 2001 par le mollah Krekar, un réfugié kurde irakien exilé en Norvège4.

Il est possible que Téhéran ait regretté cette mansuétude car Al-Zarqawi, après un bref séjour clandestin en Syrie et en Jordanie, est revenu en Irak où, à la tête de son groupe Tawhid wal Djihad (Unicité et Djihad), il s’est résolument tourné contre les populations chiites irakiennes. Il a même fini par s’attirer les critiques d’Al-Zawahiri peu avant d’être tué en 2006.

Al-Arouri, pour sa part, ne fut pas autorisé à quitter l’Iran. On sait peu de choses de ses activités en dehors du fait qu’il aurait été en contact avec Saif Al-Adel, lui aussi toujours détenu sur place. On prétend qu’il aurait servi d’officier de liaison pour Al-Zarqawi, participant notamment à des réunions à Téhéran avec le mollah Krekar, lorsque ce dernier était de passage dans la capitale iranienne. On sait également qu’il a été libéré en 2015 pour rejoindre directement la Syrie. Il a alors choisi délibérément de servir sous la bannière d’Al-Qaïda et non sous celle de Daech. Il faut dire que l’on oublie souvent que son ami Al-Zarqawi, « père fondateur » de Daech, n’a jamais été répudié par la nébuleuse malgré ses problèmes relationnels avec Al-Qaïda central.

 

UN DÉBUT D’UNION SACRÉE ENTRE REBELLES

 

« Al-Qaida au Levant » cité au début de cette note semble correspondre à la coalition emmenée par Abou Mohammad Al-Joulani connue sous le nom d’Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) qui est l’héritière du Front Al-Nosra5 auquel sont venus s’agréger de nombreux groupes salafistes. Pendant des semaines, elle s’est opposée à son ex-allié Ahrar Al-Cham, l’un des groupes rebelles les plus puissants du pays, pour le contrôle de la province d’Idlib. Le HTC a pris l’avantage sur le Ahrar Al-Cham et Hassan Sufan, son nouvel émir – un ancien pensionnaire de la prison de Sednaya (de 2005 à 2016), de sinistre réputation – a conclu un accord avec ce groupe qui a rapidement évolué vers une coopération entre les deux mouvements.

L’illustration de leur collaboration a eu lieu début janvier 2018. La base aérienne d’Abou al-Douhour située au sud-est de la province d’Idlib tombée le 19 septembre 2015 dans les mains des rebelles du Front Al-Nosra6, a fait l’objet de combats violents entre le HTC, assisté de groupes du Ahrar Al-Cham, et les forces gouvernementales qui tentent de la reprendre. Il n’est pas impossible que des groupes se revendiquant d’Al-Qaïda participent aussi à la défense de cette base.

 

*

 

A l’évidence, Al-Qaïda « canal historique » se repositionne en Syrie profitant des revers essuyés par Daech. Les dernières déclarations semble dessiner une tentative d’unification des mouvements rebelles dans la province d’Idlib. Al-Qaïda ne veut pas apparaître en tant que leader, car cette organisation espère jouer un rôle dans l’avenir en devenant un interlocuteur incontournable – mais discret, le « label » Al-Qaïda restant un repoussoir – lors de la reconstitution du pays qui ne manquera pas d’arriver.

Toutefois, les rebelles sont aussi contraints à une union sacrée car la province d’Idlib est actuellement l’objet de menaces multiples. Au nord, la Turquie tente d’y déployer des troupes de manière à ensuite pousser vers l’est pour isoler le canton kurde d’Efrin du reste du Rojava (le Kurdistan syrien). Pour cela, elle n’hésite pas à appuyer des groupes rebelles « modérés » en les équipant de matériels militaires modernes dont des véhicules blindés. Au sud, les forces régulières syriennes grignotent petit à petit du terrain avec l’aide de l’aviation russe. Pour couronner le tout, Daech se rappelle aux bons souvenirs de l’ensemble des acteurs en menant des actions offensives dans la même zone. Une revendication affirme même que cette organisation participe aux combats de Douhour.

Source : https://www.cf2r.org/actualite/syrie-al-qaida-revient-devant-de-scene/

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