Les colonies, une histoire française

...par Paul RIGNAC - le 04/10/2016.

 

Essayiste, écrivain

Licence en droit

 

* Au service d’associations humanitaires œuvrant dans le Sud-Est Asiatique.

     Sa fréquentation du terrain humanitaire et de ses acteurs l’a amené à écrire sur l’histoire commune et sur le choc des cultures entre la France et l’Asie.

* Directeur de collection chez Arconce Éditions (Maison d’édition régionaliste)

     Ses recherches le portent à une réflexion sur les identités culturelles, leurs fondements, leurs limites et leurs possibilités d’ouverture dans un monde de plus en plus globalisé. 

Ouvrages

Indochine, les mensonges de l’anticolonialisme (2007) - La guerre d’Indochine en questions (2009) - Une vie pour l’Indochine (2012) - La désinformation autour de la fin de l’Indochine française (2013) - Le Mystère des Blancs (2013) - Charolles, une promenade en photos (2013) -  

Coauteur de

Présence française outre-mer

     publié par l’Académie des sciences d’outre-mer (Editions Karthala)

Dictionnaire de la guerre d’Indochine, à paraître prochainement (Robert Laffont, collection Bouquins).

 

Conférences 

Régulièrement sollicité pour des conférences

     (Commission française d’histoire militaire, ... et pour diverses manifestations du souvenir de l’Indochine française)



Dans ce que l’on appelle la grande presse, les publications historiques sur la colonisation sont presque toujours dans la ligne dogmatique de la repentance et de l’auto-flagellation. On serait donc tenté d’apprécier d’autant plus le n° 12 de la revue Thema (Les colonies, une histoire française) publié ce mois-ci par l’Express qui ose quelques incartades plutôt réjouissantes : réédition d’une interview de Daniel Lefeuvre qui met à mal la mythologie anticolonialiste, articles élogieux sur Brazza, Gallieni et Lyautey, mention des bienfaits des services de santé coloniaux, bigre… on n’était pas habitué à un tel culot anticonformiste.

 

Dans les chapitres consacrés à la naissance de l’empire et à l’apogée colonial, on trouve un peu de tout, et parfois du très bon. Dans les chapitres suivants, le mélange fréquent de reproductions d’articles journalistiques anciens et d’analyses historiques récentes créé la confusion. C’est particulièrement frappant dans les chapitres sur la rupture coloniale, la décolonisation et la françafrique. Les articles rédigés à chaud, le nez dans le guidon, n’ont plus le mérite de l’information immédiate et n’auront jamais le recul ni le jugement distancié dont bénéficie l’historien. Mettre les deux exactement sur le même plan est une fausse bonne idée.

 

Ainsi, à propos de la "rupture" en Indochine, le long article (4 pages) consacré à Ho Chi Minh est proprement stupéfiant. Il regroupe deux articles de presse de 1969 et 1973. On dirait un acte d’adoration perpétuelle rédigé par le comité central du parti communiste. C’est, mot pour mot, cliché par cliché, la légende stalinienne. Sans aucun recul, sans aucune référence à l’immense travail de recherche accompli depuis des décennies. Mais pourquoi la rédaction de Thema a-t-elle exhumé ce vieil article idolâtre et complètement dépassé ?... On se perd en conjectures.

 

Qu’Ho Chi Minh ait admirablement réussi son rendez-vous avec l’Histoire, c’est incontestable. Nul ne songerait à nier ou à minimiser ses qualités de leader et d’homme d’état, son intelligence aigüe, son pragmatisme, son courage, sa persévérance et sa foi inébranlable en sa mission. En revanche, ses traits de caractère ne furent certainement pas ceux de l’image d’Epinal qui nous est présentée. Ascète ? Vraisemblablement pas tant que ça… Plusieurs témoignages laissent penser qu’il aurait été un joyeux luron, voire un compagnon de bamboche de Bao Dai en 1945 à Hanoi. Il aurait été marié plusieurs fois (en Chine d’abord, puis au Vietnam) et aurait eu plusieurs enfants. Et après, me direz-vous, où est le problème ? Le problème, c’est que dans le Vietnam "démocratique" fondé par lui-même, il est interdit de parler de cela publiquement sous peine de prison. On ne blasphème pas si facilement. On n’écorne pas l’image pieuse du demi-dieu. Les trois syllabes "Ho Chi Minh" désignent aujourd’hui une abstraction quasi divine : la pensée Ho Chi Minh. Et une pensée n’a pas de vie sexuelle. Plusieurs opposants vietnamiens sont en ce moment derrière les barreaux pour avoir osé transgresser le tabou.

 

Quant au fait de savoir s’il était avant tout un patriote ou un agent de l’internationale communiste, c’est une tarte à la crème qu’il est désolant de voir perpétuellement relancée. Ho Chi Minh ne fut pas seulement un participant ou un simple spectateur au congrès de La SFIO à Tours (1920). Il y fut l’un des membres fondateurs du parti communiste français, dix ans avant qu’il ne créé également le parti communiste indochinois (1930). Cela fait beaucoup de création de partis communistes pour un simple patriote.

Ho Chi Minh était un agent du Komintern, formé à Moscou. Il était surtout le délégué, c’est à dire le grand patron du Komintern pour le Vietnam, le Cambodge, le Laos et la Malaisie. Pas seulement pour le Vietnam. Toute la différence est là. C’était un internationaliste militant, prêt à tout pour placer les peuples d’Asie du Sud-Est sous la férule du communisme "libérateur". La thèse du "patriote avant tout" ne tient pas la route. En témoigne encore, s’il le faut, l’anéantissement orchestré par lui-même des patries cambodgienne et laotienne pour servir les desseins hégémoniques de la révolution prolétarienne mondiale.

 

Parmi les autres arguments qui mettent à mal la thèse convenue du "patriotisme avant tout", il y a aussi le fait qu’Ho Chi Minh fut le commissaire politique de la 8èmeArmée de marche de Mao Tsé Toung. Une armée chinoise, et non pas vietnamienne. Cela indique clairement son engagement militant et opérationnel au service du communisme mondial (pardon pour le pléonasme), aux côtés de l’un des plus grands criminels de l’histoire de l’humanité. Purges sanglantes, élimination physique des opposants, élaboration d’une doctrine d’extermination de masse maquillée sous le terme pudique de "réforme agraire", le passif criminel d’Ho Chi Minh dès son passage en Chine est hallucinant. Les méthodes révolutionnaires, alors élaborées et expérimentées par lui, seront scrupuleusement appliquées au Vietnam dès 1945. Qu’il se trouve encore chez nous des universitaires et des journalistes pour lui tresser des couronnes de lauriers laisse songeur…

 

Rappelons encore que la propagande photographique et cinématographique vietminh était orchestrée et réalisée par Moscou. On a très peu de photos et de films d’origine strictement vietnamienne. Le cinéaste officiel du Vietminh était le soviétique Roman Karmen. Dans son œuvre de propagande (d’une qualité exceptionnelle) on ne trouve pratiquement pas une image authentique : tout est tourné en studio ou en décors naturels reconstitués, tout est pausé, tout est truqué. Imagine-t-on le général de Gaulle faisant reconstituer sa descente des Champs-Élysées à la libération de Paris pour les besoins du cinéma soviétique ? Quel curieux "patriote" il eût fait en de telles circonstances… Il eût plutôt donné l’image d’un vulgaire pion sur l’échiquier stalinien.

 

Graham Green appelait Ho Chi Minh "l’homme aussi pur que Lucifer". C’est bien cela, cette pureté tant vantée par l’Express : celle du prince des ténèbres et du mensonge.

 

Dire enfin qu’Ho Chi Minh est unanimement vénéré dans le Vietnam contemporain est une plaisanterie. Au voyageur curieux et un peu indépendant, tout indique exactement le contraire : conversations privées, fréquentation des lieux de culte mémoriel vietminh, et même certains sondages qui n’ont pas donné les résultats escomptés. Il ne reste que les caciques d’un régime dictatorial et leurs affidés pour croire encore à la légende. Aujourd’hui, de Hanoi à Saigon, presque tout le monde s’en moque. Dès le début des années 2000, dans un sondage réalisé pour la revue vietnamienne Tuoi Tre (Jeunesse) moins de 20% des jeunes vietnamiens considéraient Ho Chi Minh comme un exemple à suivre, alors qu’ils plébiscitaient Bill Gates à près de 90%. Cela montre le décalage entre la propagande vietminh, si bien relayée chez nous, et la réalité du terrain. La revue, déjà imprimée, avaient été censurée avant diffusion, la page gênante soigneusement arrachée de chaque exemplaire (la main d’œuvre ne coûte pas cher au Vietnam) et remplacée par un  article plus anodin. Mais le résultat du sondage n’a pas été perdu pour tout le monde.

 

Lors de mes premiers voyages au Vietnam, il y a vingt ans, on pouvait visiter à Hanoi la célèbre "pagode au pilier unique" (Mot Cot) en s’y rendant directement. Par la suite, il est devenu obligatoire de passer préalablement faire ses dévotions à la momie du demi-dieu dans le mausolée stalinien édifié à proximité. C’est dire à quoi ils en sont réduits pour sauver les apparences d’un culte en voie de disparition…

 

L’article sur Dien Bien Phu véhicule autant de clichés depuis longtemps démentis : les canons de la redoutable artillerie chinoise ont été acheminés autour de la cuvette, non pas à dos d’hommes ou à bicyclette, mais à bord de plus de 200 camions Molotova conduits par des Coréens sur des pistes tracées dans la jungle par la redoutable logistique chinoise et la main-d’œuvre des minorités ethniques locales réduites en esclavage. Les quelques photos soviétiques de bicyclettes surchargées sont juste des clichés de propagande, pas une source historique probante. Quant au fait d’écrire que Dien Bien Phu fut une déculottée militaire (sic), c’est à la fois une grossièreté et une analyse indigente qui ne discréditent que leur auteur.

 

En somme, malgré l’effet d’annonce d’un éditorial équilibré et malgré de premiers articles engageants, cet ouvrage de 185 pages reste empêtré dans les conventions de la pensée dominante. Ce qui est choquant, ce n’est pas tant l’approche de l’entreprise coloniale elle-même (pour une fois relativement nuancée) que l’incapacité de certains auteurs à se défaire d’un carcan idéologique politiquement correct hérité de la décolonisation. Nos amis sont alors systématiquement dépeints comme des fantoches corrompus, nos pires ennemis comme des êtres d’une pureté et d’une probité exemplaires.

Avec de telles œillères, on n’avancera pas beaucoup dans la recherche historique.


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