Pour une vision de la France

...par Arnaud TEYSSIER  - le  16/01/2017.

 

Haut fonctionnaire

Historien

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.

Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles. 

Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages

- La Vème République (1995)

- Le Premier Empire (2000)

- La Troisième République (2001)

- Le dernier septennat (2002), essai.

- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)

- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009

- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)

- Charles Péguy (2008)

- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)

- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)


Redresser les comptes ne sera accepté qu’au service d’une vision de la France

 

Le prochain président ne pourrait mener à bien une politique libérale que si elle est l’instrument d’un grand dessein revendiqué comme tel, argumente l’historien (1)

 

Dans les Mémoires d’espoir, qu’il compose au soir de sa vie, de Gaulle expose l’immense travail de reconstruction nationale qu’ont été les premières années de la Ve République. Il consacre un long chapitre à l’économie, rappelant l’état du pays au moment de son arrivée au pouvoir en 1958 : "Sur tous les postes à la fois nous sommes au bord du désastre." Déficit budgétaire, déficit de la balance commerciale, inflation… tous les chiffres sont alarmants. On sait comment il a redressé la situation, sur le court et le moyen terme. Sur le court terme, grâce à l’emprunt et au report des majorations prévues des traitements et des salaires des fonctionnaires, ainsi qu’à l’augmentation des taxes "sur les sociétés et sur les biens de luxe". Sur le moyen terme, grâce à l’élaboration et à la mise en œuvre du plan Rueff, qui prolongera dans le temps cette première série de mesures rigoureuses visant à arrêter l’inflation et à restaurer l’équilibre budgétaire, créera le nouveau franc et mettra un terme à la tradition protectionniste de la France en organisant la libération des échanges.

Une véritable révolution qui apurait le passé, réformait en profondeur les outils de politique économique de la France, rétablissait les grands équilibres : en clair, donnait les moyens au gouvernement d’accomplir le véritable redressement du pays et d’ouvrir de nouvelles voies vers la "grandeur"… et la prospérité.

Ce bref rappel historique doit inspirer deux considérations, qui semblent, ou devraient sembler autant d’évidences. La première est qu’un bon gouvernement doit toujours inscrire les mesures de nécessité immédiate - surtout lorsqu’elles impliquent des sacrifices pour les citoyens - dans une perspective de plus long terme. Un peuple n’endure de lourds efforts que lorsqu’ils sont porteurs d’espoir et de renouveau. La seconde est que l’économie, le bon usage des finances publiques, doit toujours être subordonnée à une puissante ambition politique, clairement exprimée.

La IVe République avait laissé la France en mauvais état pour deux raisons intrinsèquement liées : la faiblesse de ses institutions, et son incapacité à conduire jusqu’à son terme, dans de bonnes conditions, le processus de décolonisation. Il y avait alors la guerre d’Algérie à finir, après les années douloureuses de la guerre d’Indochine. Pour de Gaulle, le redressement durable des institutions devait primer : en clair, la restauration de l’autorité de l’État. C’est pour cette raison qu’il fit préparer et adopter la Constitution de 1958, puis compléter le dispositif en 1962 par l’élection du président de la République au suffrage universel.

Aujourd’hui, la situation politique, économique, stratégique de la France est totalement différente. Le déficit budgétaire est colossal, mais le pays souffre plus encore de ses déficits sociaux. Son organisation territoriale et décentralisée est excessivement coûteuse et appelle des réformes radicales. La France est redevenue - de facto, et sans l’avoir voulu - une terre d’immigration, et doit fournir un effort immense pour assurer l’intégration de populations nouvelles qui sont par nature consommatrices de services publics. La situation, donc, est tout aussi difficile, mais les remèdes ne peuvent être strictement comparés que sur un point, un seul - celui dont personne, ou presque, ne parle : les institutions. Quelques leviers essentiels dont disposait de Gaulle ont disparu, et il faudra faire "sans" : le plan, et surtout, la monnaie, fonction régalienne qui a été transférée à l’Europe. La France était centralisée, elle ne l’est plus. L’administration se trouvait soumise à l’autorité sans faille du pouvoir politique, avec lequel elle était strictement articulée, mais celui-ci la respectait et la souhaitait puissante et active. S’adressant aux fonctionnaires - car il prenait soin de leur parler - de Gaulle exprimait des exigences implacables, mais il leur disait aussi son estime et sa fierté. S’il lui arrivait d’être libéral, son libéralisme restait national, et d’État.

Il est facile de dire : "L’heure du Général est passée, finissons-en avec une nostalgie mortifère, regardons l’avenir avec une pensée neuve." Que les conditions aient changé, c’est certain. Que des méthodes nouvelles puissent être explorées l’est aussi. De Gaulle l’a d’ailleurs montré lui-même, par sa faculté d’adaptation aux circonstances, aux différentes étapes de sa carrière. Mais les lois fondamentales de la politique demeurent : il n’existe ni liberté ni souveraineté réelle sans autorité de l’État.

La France, en 2017, va élire le président de la République et l’Assemblée nationale alors qu’elle est en état d’urgence - donc sous le signe d’un grand péril. La mobilisation de tous les moyens publics est nécessaire, ce qui n’interdit pas d’envisager des réformes vigoureuses à moyen terme - mais entendues comme des moyens, non comme une fin en soi. Pour cela, il faut que l’État, et notamment son chef, retrouve une capacité d’action dans tous les domaines pour imposer l’intérêt général face aux intérêts particuliers.

L’institutionnalisation des "primaires" à la française a officialisé la prise de contrôle du débat national par les partis politiques et son enlisement dans le détail des disputes programmatiques - terme d’un processus amorcé en 1986 avec les cohabitations et amplifié en 2000 par l’instauration du quinquennat. C’est là le bilan, il faut bien le dire, d’une pratique des institutions qui forme le double héritage des années Mitterrand et Chirac, et dont aucun de leurs successeurs n’a su s’affranchir.

Du coup, à peine la primaire passée, commencent les dosages et les soupesages, les calculs et les supputations sur la répartition future des ministères comme au temps de la IVe, aux dépens des grands arbitrages qui seuls doivent compter. Le cauchemar de De Gaulle s’est réalisé, qui disait en décembre 1965 : "On a fait des confessionnaux, c’est pour tâcher de repousser le diable, mais si le diable est dans le confessionnal, alors, ça change tout." La tâche première du prochain président de la République devrait être de restaurer l’esprit des institutions et d’incarner pleinement la fonction, en commençant - dès la campagne ? - par chasser le diable du confessionnal.

 

Paru dans Le Figaro, 14 janvier 2017

 

(1) Ancien élève de l’École normale supérieure. Arnaud Teyssier, qui fut le collaborateur de Philippe Séguin, est l’auteur de plusieurs biographies remarquées, en particulier "Charles Péguy - Une humanité française" (Perrin, "Tempus", 2014) et "Richelieu - L’Aigle et la Colombe" (Perrin, 2014).

 


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