Assad et Erdogan bientôt à Moscou…

par Richard LABEVIERE - le 07/09/2016.


 

Richard Labévière, , est un journaliste et écrivain français qui a été rédacteur en chef à la Télévision suisse romande (TSR) et à Radio France internationale (RFI).

 

Rédacteur en chef de Défense, la revue de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) de 2003 à 2011, il exerce - depuis 2010 - comme consultant international et rédacteur en chef de espritcors@aire.com/ Observatoire de la Défense et de la Sécurité , un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité.

Depuis 2014, il est rédacteur en chef de prochetmoyen-orient.ch/Observatoire géostratégique.

Il est aussi membre de la rédaction du mensuel Afrique Asie.

 



 

Bachar al-Assad et Recep Erdogan devraient se rencontrer prochainement à Moscou. Selon Mohammad Ballout, le journaliste d’investigation du quotidien As-Safir1, le sommet devrait se tenir entre les 18 et 22 septembre prochains. Selon d’autres sources diplomatiques, il pourrait se tenir un peu plus tard, « mais avant Noël prochain ». Sous l’égide du parrain russe, les deux présidents syrien et turc devraient ébaucher « une feuille de route visant à mettre fin aux affrontements armés en Syrie ». Cette information émanant aussi de plusieurs sources militaires syriennes et russes est l’une des conséquences du dernier rapprochement survenu entre Ankara et Moscou. Ce réchauffement se confirme alors qu’un haut responsable des services spéciaux turcs s’est rendu dans la capitale syrienne la semaine dernière pour y rencontrer son homologue le général Ali Mamlouk afin de « trouver des convergences sur le dossier kurde ».

 

Les écoutes russes

Depuis plusieurs semaines, le maître de la Turquie a retiré ses troupes de plusieurs positions qu’elles occupaient au nord de la Syrie. Recep Erdogan ne réclame plus le départ de Bachar al-Assad tout en multipliant les critiques à l’encontre de son « allié » américain et de ses supplétifs européens. La tentative de coup d’Etat du 15 juillet dernier contre Erdogan a brusquement changé la donne… d’autant que (et cela n’a pas échappé aux services occidentaux de renseignement), l’Iran a joué un rôle de premier plan dans la gestion de l’après-coup : ses services spéciaux conseillant Erdogan et ses unités loyalistes à mobiliser la population des grandes villes afin de prendre possession de la rue… 

Selon d’autres sources militaires de prochetmoyen-orient.ch, il apparaît que Moscou avait mis en garde Ankara et Téhéran de « préparatifs militaires turcs hostiles au régime de Recep Erdogan » dès le mois d’avril. Cette mise en alerte russe a été possible grâce à des écoutes électroniques effectuées depuis la base aérienne de Hmeimim, où s’est installée la chasse russe un mois après la décision surprise du « retrait partiel » des forces russes de Syrie, annoncée par Vladimir Poutine lui-même en mars dernier. Depuis, plusieurs dizaines d’avions russes sont stationnés sur le tarmac de cette base stratégique syrienne du nord-ouest du pays. A proximité de la tour de contrôle principale, le radar géant d’un S-400 – le plus moderne des systèmes de défense aérienne de l’arsenal russe – tournoie sans discontinuer.

En appui de plusieurs escadrilles de SU-34, de SU-24, ainsi que des hélicoptères de combat Mi-8 et Mi-24, les systèmes d’écoute les plus perfectionnés de l’armée russe y ont été installés pour espionner, notamment la base aérienne turque voisine d’Incirlik, état-major des forces aériennes américaines engagées en Syrie. « Tout ce dont nous avons besoin (pour mener des opérations en Syrie) est toujours » à Hmeimim, a déclaré en mai dernier à l’AFP Igor Konachenkov, le porte-parole du contingent russe en Syrie.

Toujours est-il que les missions russes d’écoute se sont particulièrement intensifiées au lendemain de la reconquête par l’armée syrienne du site antique de Palmyre, le jour de Pâques. Elles ont permis d’établir un regain de coopération entre les services américains de renseignement militaire et plusieurs états-majors de l’est de la Turquie et de la région d’Istanbul. Début juillet, les services de renseignement russes ont communiqué à leurs homologues turcs la transcription de plusieurs conversations américano-turques faisant état de préparatifs militaires « visant à investir les principaux organes de pouvoir du pays ». La divulgation de ces renseignements de première importance aurait alors accéléré le déclenchement de la tentative du coup d’Etat du 15 juillet dernier. Lancé dans la précipitation, alors que plusieurs états-majors principaux du pays n’étaient pas encore acquis au coup de force, ce dernier a tourné court malgré les injonctions des services de renseignement de l’US Navy, engagés en première ligne dans sa préparation.

 

Les contentieux Ankara/Washington

Fureur d’Erdogan, on connaît la suite… notamment l’accélération d’une prise de distance d’Ankara avec l’allié historique américain et les forces de l’OTAN. La brusque confirmation de ce refroidissement Ankara/Washington constitue l’aboutissement de deux désaccords principaux qui couvaient depuis plusieurs mois. 

Le premier concerne la formation d’une force navale intégrée de l’OTAN en mer Noire afin de répondre, sinon d’endiguer le retour opérationnel de la marine militaire russe qui s’est confirmé depuis l’affaire de Crimée, notamment à partir du port de guerre de Sébastopol. Après de longues tractations, Ankara a fini par opposer une fin de non-recevoir à la constitution de ce dispositif naval américano-otanien, qui sans participation turque s’est retrouvé ainsi mort-née… accentuant les aigreurs du Pentagone. 

Le deuxième contentieux s’est noué autour de l’éventualité d’une zone tampon turque dans le nord de la Syrie, Washington cherchant à imposer une « non-flying zone » comme il avait essayé de le faire en Libye avec les résultats que l’on connaît aussi. Cet objectif, mort-né lui-aussi a augmenté malentendus, confusions et contradictions sur les buts de la fameuse guerre contre Dae’ch, une guerre de tous contre tous où chacun joue sa propre partition… 

 

La question Kurde

En arrière-plan, Ankara soupçonne depuis longtemps Washington de jouer un double, sinon un triple jeu sur le dossier kurde. La Turquie reste farouchement opposée à la formation de toute espèce d’entité kurde à ses frontières, tandis que les Etats-Unis ont promis aux différentes composantes du PKK (Parti des travailleurs kurdes) – le PYD en Syrie, le PJAK en Iran et les Kurdes d’Irak quasiment indépendants – l’établissement de différents statuts d’autonomie, sinon d’indépendance nationale. En direction de Téhéran, les services américains travaillent activement à un appui du PJAK afin de créer un « foyer de déstabilisation en Iran ». En Irak, services israéliens et américains accompagnent, depuis des années, un processus de séparation du Kurdistan avec Bagdad. En Syrie, Washington n’a pas abandonné son plan de partition du pays : deux émirats sunnites (Alep et Damas), un micro-Etat druze sur le plateau du Golan et un réduit alaouite dans les montagnes surplombant les ports de Tartous et Lattaquié… Une chatte finirait-t-elle par y retrouver ses petits ? Rien n’est moins sûr !

 

Une nouvelle donne

Par conséquent, la politique de gribouille de l’Oncle Sam a fini par distendre les liens historiques d’Ankara avec l’OTAN, la Turquie se demandant régulièrement si elle n’aurait pas intérêt à rejoindre le groupe de Shanghaï. La dernière rencontre d’Erdogan et de Vladimir Poutine à Moscou (le 9 août dernier) constitue une étape essentielle dans cette évolution qui n’a pas encore dit toutes ses ruses. Quoiqu’il en soit, la prochaine rencontre des président syrien et turc à Moscou anticipe déjà plusieurs conséquences majeures : l’accélération de la reconquête d’Alep par l’armée nationale syrienne ; le début de la fin de la rébellion syrienne ; un redéploiement des factions salafo-jihadistes dans le Caucase et le nord-ouest chinois et le maintien de Bachar alAssad à la tête de son pays avec la nomination de trois vice-président chargés de mettre en œuvre la reconstruction politique et matérielle du pays. Sur un plan géopolitique plus large, les conséquences seront tout aussi importantes. Si la mort de Sikes-Picot, annoncée prématurément, n’est pas encore complètement effective, celle du « Great-Middle-East » de Madame Condoleezza Rice (repris à la lettre, mais certes dans un style différent par les administrations Obama) est, elle, parfaitement actée. Washington n’arrivera pas à imposer son nouveau Yalta des Proche et Moyen-Orient avec l’aide d’Israël, de ses supplétifs européens et des pays du Golfe. L’un des principaux buts de guerre de Washington, qui était d’arrimer Ankara à l’OTAN pour la réalisation du Grand-Moyen-Orient, s’avère un fiasco complet. 

 

L’Iran, le Hezbollah libanais et les organisations palestiniennes nationalistes sortent, eux aussi renforcés de cette nouvelle donne. 

La Chine, après avoir ouvert une base interarmées à Djibouti, s’apprête à installer un nouveau port militaire sur les côtes de Syrie à Tartous et ouvre ses stocks d’armements les plus sophistiqués à Damas. Afin de parachever cette nouvelle coopération militaire, le président Bachar al-Assad se rendra dans quelques jours à Pékin en visite officielle ! L’ultime résultat de cette reconfiguration stratégique – et les Marines nationales française et britannique devront en tirer toutes les conséquences – est absolument capitale : la Méditerranée n’est plus une mer occidentale ! Les transits méditerranéens sécurisés par le canal de Suez et l’implantation britannique de Gibraltar ne relèvent plus désormais du monopole des forces occidentales. Américains et Européens devront maintenant compter avec la Russie et la Chine.

 

Multipolarité

Quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle américaine, cette nouvelle donne s’imposera comme l’un des principaux enjeux stratégiques des années à venir. Messieurs Bush, Obama, Sarkozy, Hollande, Cameron, Ben Salman et Netanyahou encore bravo ! Espérons que cette reconfiguration géopolitique amène les dirigeants européens à prendre plus de distance avec les visées impérialistes de l’OTAN, sinon à reconquérir un tant soit peu d’indépendance et de souveraineté nationale. 

Espérons qu’elle amène aussi Riyad à se désengager d’un Yémen que la coalition saoudienne achève de détruire alors que les forces houthi ont pénétré le territoire de la monarchie wahhabite dans une profondeur d’une cinquantaine de kilomètres. 

Espérons que les mêmes ploutocrates des pétromonarchies rétablissent des relations plus équilibrées, sinon normales avec l’Iran. 

Enfin, last but not least, espérons aussi que les nouveaux présidents américain et français puissent relancer sérieusement des négociations pour concrétiser la fin de l’occupation, de la colonisation et de la répression israéliennes en Palestine, pour que l’ensemble de ses populations puissent avoir droit – enfin – à un Etat viable et en continuité territoriale.

 

N’en déplaise à beaucoup, le prochain serrement de mains entre Erdogan et Bachar al-Assad à Moscou constituera l’image emblématique d’un changement profond des rapports de force mondiaux. Sans exonérer Erdogan de ses tendances fascisantes, cette manifestation de l’émergence en cours d’un monde plus multipolaire est, certainement une bonne chose même si celle-ci s’avère douloureuse et meurtrière. En tout cas, elle nous rappelle qu’il ne suffit pas d’espérer l’instauration d’un « projet de paix perpétuelle » qui descendrait du ciel par une corde à foin kantienne… Cet événement fractal confirme l’une des premières lois incompressibles de géopolitique, pour reprendre la pensée stratégique d’Abou Fadi : de tels changements sont toujours l’aboutissement de « rapports de force ».

 

Richard LABEVIERE

 

 

1 As-Safir du 2 septembre 2016. 2 L’Organisation de coopération de Shanghaï est une organisation intergouvernementale régionale asiatique qui regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle a été créée à Shanghaï les 14 et 15 juin 2001 par les présidents de ces six pays. Le 10 juillet 2015, l’OCS décide d’admettre l’Inde et le Pakistan comme membres à part entière. Le 24 juin 2016 officialise le rapprochement de l’Inde et du Pakistan en tant qu’états membres. 3 « Ambitions stratégiques américaines, britanniques et russes en Méditerranée », par Bastien Alex, Didier Billion, Alain Coldefy et Richard Labévière – IRIS, octobre 2013.

 

Source : Proche & Moyen-Orient Online


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