AFRICA FIRST !

par le Col. Michel Goya - le 13/03/2016.


« La guerre trouve son origine dans un but politique ; ce motif initial qui l'a provoquée doit faire l'objet de la plus haute attention pendant toute sa conduite. » 

Clausewitz


La stratégie, c’est en principe simple puisqu’il suffit d’accorder des méthodes et moyens à l’atteinte d’un objectif, face à un adversaire, actuel ou potentiel, violent ou non. La définition de l’objectif s’effectue à l’échelon politique, au  sens large, avec le conseil des représentants des différents instruments de puissance, dont les forces armées. Il s’agit ensuite, de la part de chacun de ces instruments de puissance de déterminer comme participer à l’atteinte de cet objectif avec  les moyens disponibles et ceux que peut fournir la nation. Cette réflexion stratégique est éminemment dynamique dans la mesure où elle s’exerce sur quatre ensembles – ennemi, nation, forces, exécutif politique – en perpétuel changement et interagissant selon des rythmes différents. Elle relève donc largement de la science complexe et, si les définitions paraissent simples, la mise en œuvre est beaucoup plus délicate.

Un bon exemple d’une stratégie cohérente est fourni par les Etats-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le 12 novembre 1940, un mémorandum est présenté au Président Roosevelt qui expose les différentes options d’engagement possibles : défense du continent Américain, offensive à travers le pacifique contre le Japon (Japan first) avant de se retourner contre l’Allemagne et l’Italie, effort simultanée sur les deux fronts, offensive en Europe (Germany first) avant de se retourner contre le Japon. C’est cette option D (baptisée Plan Dog) qui est finalement choisie même s’il sera possible de s’engager également contre le Japon surtout à partir de 1944. En parallèle de ces choix, les Etats-Unis construisent un instrument militaire à la fois remarquable de cohérence et d’efficacité face aux deux ennemis tout en étant fondé sur une économie suffisamment bien organisée pour ne pas épuiser le pays. Seul le design de l’US Army, privilégiant la standardisation et la permanence du potentiel des unités au détriment du nombre, s’est avéré un peu inadéquat. A la même époque, l’Allemagne fournit l’exemple contraire d’incohérence stratégique, dispersant des moyens limités dans des aventures et ne mobilisant vraiment les ressources de la nation qu’à partir de 1942 tout en les gérant souvent de manière féodale. L’Allemagne ne retarde le désastre final inévitable que par l’excellente tactique de ses troupes.

La France des années 1960 fournit aussi un bon exemple d’accord entre une vision stratégique et des moyens partagés, au sein d’une armée mixte appelés-professionnels, entre le corps de bataille métropolitain adossé à l’arme nucléaire et une force expéditionnaire organisée pour la défense des intérêts de la France en Afrique autour d’un double réseau de bases locales et d’unités d’intervention. Le système comprend des lacunes, le corps de bataille notamment est longtemps sous-équipé et il aurait pu être organisé de manière plus audacieuse, mais l’ensemble est cohérent jusqu’au début des années 1980.

L’époque est alors à la conjonction de la tentation de se servir de cet outil militaire, si facile d’emploi dans les institutions de la Ve République, et du refus de faire la guerre. On voit alors apparaître les premières « pseudo-opérations », engagements de force à vocation purement diplomatique et/ou de politique intérieure, niant la notion même d’ennemi et donc a-stratégiques. Cela ne porte pas à conséquence grave lorsqu’il n’y a effectivement pas d’ennemi, cela revient à de l’agitation meurtrière lorsqu’il y en a effectivement un. Lors de la confrontation souterraine avec l’Iran dans les années 1980, nous subissons des coups sévères, enlèvements et assassinats, attaques meurtrières contre nos « soldats de la paix » à Beyrouth, attentats à Paris en 1986 sans autre riposte que des raids aériens dans le vide, des petites attaques aussi secrètes que ratées et l’envoi de soldats garder les frontières de la France métropolitaine. Bilan de cette piètre stratégie, nous avons finalement négocié avec l’Iran (ce qui montre que c’est parfois possible avec ceux qui pratiquent le terrorisme) et rendu l’argent qu’on leur devait.  On peut s’interroger aussi sur la stratégie de la France en ex-Yougoslavie jusqu’en 1995, autre défaite dont nous partageons il est vrai la responsabilité.

Au Rwanda, en revanche, nous sommes seuls à nous engager militairement en 1990 en soutien du régime d’Habyarimana contre le Front patriotique rwandais. L’objectif stratégique reste flou mais les moyens et méthodes de l’opération Noroit (soutien et appui à l’armée locale dans les combats) permettent de contenir l’ennemi à la frontière nord. Lorsque les forces françaises quittent le territoire à la fin de 1993, on ne voit pas très bien ce que la France a gagné mais elle n’y a pas perdu grand-chose. La suite est moins cohérente lorsqu’on décide de revenir en 1994 pour mettre fin aux massacres, objectif éminemment louable mais pour lequel les moyens engagés sont à la fois réduits en volume et employés de manière inadéquate. La mode (car il y a aussi des modes dans les opérations militaires) est alors à l’interposition et nous faisons donc de l’interposition comme si les gens que nous combattions quelques mois plus tôt allaient d’un seul coup ne plus nous considérer comme des ennemis. Nous avons payé cher, et payons encore, cette naïveté en prêtant le flanc à des attaques dans le champ médiatique, domaine que nous maîtrisons mal (preuve de l’incomplétude de l’outil). Le fait que vingt ans après on puisse encore accorder crédit aux accusations les plus délirantes contre la France et ses soldats est le signe d’une autre défaite stratégique. Au bilan, les présidences Mitterrand et Chirac ne sont guère riches en stratégies victorieuses.  

Alors que se tient en ce moment à Paris une conférence internationale sur la guerre contre l’Etat islamique, il faut bien constater que si nous avons fait des progrès dans l’emploi de l’outil en renonçant à certaines méthodes, nous avons aussi réduit les moyens ce même outil, sacrifiant une grande partie de l’ancien corps de bataille pour ne conserver qu’une force de frappe nucléaire a minima et sensiblement les mêmes capacités de projection qu’au temps de la Force d’action rapide. Pour autant, nous sommes toujours à la recherche d’une grande stratégie pour augmenter la puissance de la France dans le monde face à des rivaux, ou d’une stratégie particulière face à l’ennemi du moment, les groupes djihadistes. Il est vrai que cet ennemi à plusieurs têtes et que nous avons de nombreux alliés, raison de plus pour essayer de mettre un peu de cohérence dans cet ensemble.

Où en sommes-nous, nous Français, actuellement dans cette guerre ? Tout en poursuivant la guerre souterraine des services commencée dans les années 1990 et l’opération Vigipirate sur le territoire métropolitain, nous avons engagé une première opération militaire d’ampleur contre les djihadistes au Mali en 2013 que nous avons étendue l’année suivante à l’ensemble du Sahel.  Au même moment nous avons décidé d’intervenir en Irak, puis en janvier à nouveau sur le territoire métropolitain en développant considérablement le plan Vigipirate. Lorsque le groupe aéronaval était dans le Golfe persique, nous avons même atteint le niveau opérationnel prévu par le Livre blanc de 2013 pour un conflit majeur. Simultanément, nous sommes toujours engagés dans des opérations héritées, au sud-Liban en particulier, ou dans de nouvelles, en Centrafrique, qui n’ont rien à voir, au moins directement avec la guerre en cours. Celle-ci est donc la première de notre histoire que nous menons de manière aussi dispersée. De fait, nous sommes présents partout mais également faibles partout car nous n’avons pas d’axe effort ou, plutôt, nous en avons trop, diplomatiques, commerciaux, anxiolytiques, ce qui au bout du compte revient à la même faible efficacité globale contre l’ennemi.

Revenons aux fondamentaux. Quel est vraiment l’objectif ? S’il s’agit de détruire les organisations djihadistes, soyons réalistes c’est hors de portée pour la France car cela supposerait d’agir, à l’intérieur même des frontières de pays arabes pour s’attaquer à des causes politiques, économiques, sociales et idéologiques profondes sur lesquelles nous avons peu de prises directes. Nous pouvons, en liaison ou non avec des forces étrangères, porter des coups, affaiblir, détruire des bases, éventuellement des réseaux mais il ne s’agit que de coupures de têtes d’hydre. La seule option raisonnable est d’endiguer cet ennemi, qui pour l’instant, reste plus une nuisance qu’une menace mortelle, en espérant, sa mort par contradictions internes à la manière de l’URSS. Dans ce contexte de guerre de trente ans (dont vingt sont en réalité déjà passées depuis les attentats de 1995), notre action doit s’efforcer d’abord de nous défendre et éventuellement de tirer parti de la situation et de ses opportunités, en veillant à ne pas introduire de contradictions entre ces deux éléments. 

Comment utiliser notre outil militaire dans ce cadre-là ? Produire le maximum d’effets opérationnels en fonction des moyens dont nous disposons impose une plus grande concentration des efforts. De fait, les points d’application semblent limiter à trois : la France, le Moyen orient et l’Afrique.

L’option « France d’abord » pour les forces armées est peu efficace. Sur le territoire métropolitain, l’opérationSentinelle permet de déployer en permanence environ 20 soldats par département. Si ce déploiement a une utilité psychologique et a permis de défendre quelques ressources budgétaires, son impact opérationnel est très limité, au prix d’une réduction des capacités de projection ou d’entraînement et d’une pression supplémentaire sur nos soldats.  Hormis certaines missions spécifiques de police en mer ou dans le ciel, de protection de certains sites sensibles, ou ponctuellement pour faire face à une situation d’urgence, la protection des Français en métropole est bien mieux assurée par d’autres service, gendarmerie et police en premier lieu. La France a déjà des services de renseignement performants appuyés par, sans doute, la législation la plus favorable à leur action parmi les pays occidentaux. Tout cela est toujours perfectible et si on considère que ces moyens sont insuffisants, outre leur adaptation, on peut, comme dans d’autres pays envisager et dans un cadre strict, décider de faire appel à des sociétés privées, plutôt qu’à des soldats.

L’option « Moyen-Orient d’abord », présente un intérêt économique évident mais aussi des inconvénients politiques majeurs entre l’ambiguïté du soutien aux régimes sunnites archaïques et autoritaires de la région mais aussi, de fait sur le terrain, aux régimes chiites de Bagdad, indirectement de Damas et au bout du compte de l’Iran. Tout cela ne nous rend guère populaires chez les masses arabes qui sont, ou se sentent, menacées et frustrées par tous ces pouvoirs environnants, sentiment qui constitue le vrai centre de gravité des groupes djihadistes. Tout cela nous rends aussi assez complaisants sur notre propre sol vis-à-vis du prosélytisme religieux officiel ou privé issu des monarchies. Hormis dans un rôle de vitrine commerciale, l’action militaire dans la région est par ailleurs délicate du fait de l’éloignement géographique et surtout de la difficulté à envisager une opération directe et importante au sol. On se contente donc d’une action indirecte de frappes contre Daech et de soutien à la très corrompue armée irakienne. Huit mois après le déclenchement de l’opération Inherent Resolve contre l’Etat islamique, on constate globalement que cette approche, si elle l’a sans doute freiné, n’a pas vraiment empêché son expansion. Au sein de cette opération, le dispositif français n’a réalisé qu’environ 5 % des frappes, tandis que les 120 conseillers et les armes livrées ne représentent qu’une goutte d’eau par rapport aux besoins (si tant est que l’assistance militaire soit le seul besoin). Autrement dit, l’opération Chammal ne sert pas à grand-chose.

L’option « Afrique d’abord », c’est-à-dire le maintien de la sécurité et la stabilité des pays des communautés économiques d’Afrique centrale et de l’ouest face aux organisations djihadistes,  est sans doute la plus rationnelle pour la France. L’action de l’ennemi y a des effets plus immédiats sur nos intérêts politiques, nos ressortissants (200 000 en Afrique), nos entreprises, notre territoire même, directement par les possibilités d’action à travers la Méditerranée ou indirectement par les phénomènes de trafics, de migrations. De ce fait et parce que l’ennemi y est plus faible en volume qu’ailleurs, c’est aussi là que notre action militaire est la plus rentable, c’est-à-dire que l’action d’un soldat, d’un appareil de combat, y produit plus d’effets stratégiques que partout ailleurs.  Pour autant, avec les 3 000 hommes, six avions, trois drones MALE et la vingtaine d’hélicoptères de l’opération Barkhane, nous ne pouvons actuellement guère faire autre-chose que des raids et frappes, ce qui est très utile mais pas complètement suffisant. Nous n’avons pas de réelles possibilités de contrôle de zone et notre structure d’assistance militaire a été réduite à la portion congrue. Quant à la coordination avec d’autres leviers d’action, elle est inexistante (15 millions d’euros seulement sont consacrés à l’aide à l’agriculture dans les pays du Sahel). En déployant au Sahel les six appareils actuellement en Jordanie, les 900 hommes de l’opération Daman au Liban et une partie seulement de l’opération Sentinelle, on doublerait déjà les capacités de Barkhane. Le dispositif de contrôle du Mali serait plus étanche, les points clé de la région plus facilement tenus. On pourrait même renforcer l’opération Sangaris en Centrafrique afin de lui donner un peu plus de moyens à la hauteur de ses besoins et d’accélérer sa conclusion. On pourrait également participer plus activement à la défense des pays alliés de la région contre Boko Haram et surveiller la région des trois frontières entre le Congo-la Centrafrique et le Sud-Soudan.

A plus long terme, si on maintient cette voie, il faudra certainement reconsidérer le design de nos forces pour les adapter à ce qui est devenu un vrai objectif stratégique. Il faudra, par exemple, renforcer les bases en Afrique et non les réduire, redévelopper la coopération militaire sous toutes ses formes (et la rattacher à nouveau au ministère de la défense). Afin de pallier le manque d’effectifs et de financement, il faudra peut-être imaginer des structures mixtes françaises et locales, éventuellement dans le cadre d’entreprises de sécurité. Il faudra surtout mieux intégrer les leviers d’action civils et militaires, en dépassant les barrières idéologiques des ministères et en les plaçant peut-être sous une direction unique. Il faudra également cesser cette pratique de sous-estimer systématiquement le surcoût des opérations, comme si le Congrès américain avait donné tous les ans le tiers de ce qui était nécessaire pour combattre l’Allemagne nazie pour corriger ensuite en fin d’année en ponctionnant sur le budget de fonctionnement des armées.

Celui qui ne se fixe pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre. Si nous voulons des résultats stratégiques, commençons par avoir une stratégie. 

 

Source : http://lavoiedelepee.blogspot.com.es/2015/06/africa-first.html


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